LAGUILLER Arlette, Yvonne, dite Bizet.

Par Jean-Guillaume Lanuque (avec Geneviève Nakach)

Née le 18 mars 1940 à Paris (XIVe arr.) ; employée de banque au Crédit Lyonnais ; trotskyste, militante au PSU, puis membre de la direction et porte-parole de Lutte Ouvrière (Union communiste internationaliste) ; syndicaliste à la CGT, puis à FO ; candidate aux élections présidentielles en 1974, 1981, 1988, 1995, 2002 et 2007 ; conseillère municipale des Lilas (Seine-Saint-Denis) de 1995 à 2001 ; conseillère régionale de Seine-Saint-Denis de 1998 à 2004 ; députée au Parlement européen de 1999 à 2004.

À trois mois, Arlette Laguiller connut l’exode, sa mère partant avec elle se réfugier à Clermont-Ferrand pour tenter de retrouver son mari encaserné dans la région. Issue de parents d’origine modeste, elle habita dans la Cité-Jardins de la commune des Lilas en Seine-Saint Denis, dans une simple pièce-cuisine, et ce durant son enfance et son adolescence jusqu’à ses vingt-trois ans. Elle passa toutefois deux ans, durant la guerre, dans l’Oise, chez sa famille maternelle. Son père, qui avait été mobilisé en septembre 1939, puis fait prisonnier en juin 1940, fut libéré en tant que rapatrié sanitaire en 1942, et en resta marqué par une santé devenue précaire ; employé d’assurance au départ, il était employé ou manœuvre occasionnellement, et souvent au chômage. Plutôt de sentiment anarchiste, participant aux activités de l’Association républicaine des anciens combattants (proche du PCF), athée (bien qu’ayant effectué un passage en séminaire), il aimait discuter, ce qui, avec les livres et journaux lus (Libération, l’Humanité, Ce Soir), donna le goût de la lecture à sa fille (Balzac, Zola et Anatole France en particulier). Sa mère, malade elle aussi, n’avait pas d’emploi, et la petite famille vivait entre autre grâce à l’apport d’aides sociales ; cette situation difficile contribua à faire naître chez elle un sentiment de révolte. Ses parents avaient habité et s’étaient connus à Auvers-sur-Oise, à une époque où ils étaient tous deux employés. Sa grand-mère maternelle, repasseuse à domicile, qui y habitait aussi, fut la seule aïeule qu’elle connut ; elle habita d’ailleurs avec eux lorsqu’elle fut trop âgée.

Arlette Laguiller était l’aînée de trois enfants, ayant deux frères (nés respectivement en 1947 et 1949). Sa vie se passait alternativement dans le logis familial et à l’extérieur, en compagnie des autres enfants de la cité. Les moyens limités dont disposaient ses parents ne leur permettaient pas de partir en vacances ; la jeune Arlette, néanmoins, passa parfois un mois dans sa famille maternelle, et partit deux années de suite en colonie de vacances avec le curé de la cité. Elle suivit d’ailleurs, poussée par sa mère, catholique par tradition, les leçons de catéchisme, et passa sa première communion, bien que n’ayant pas de convictions religieuses. Bonne élève, elle réussit le concours d’entrée en 6e, et poursuivit sa scolarité jusqu’au BEPC inclus au collège d’enseignement général des Lilas. Sur les conseils de ses professeurs, elle tenta le concours d’entrée à l’école normale d’institutrices, sans effectuer l’année de préparation habituelle, mais ce fut un échec.

Elle entra alors sur le marché du travail en septembre 1956, devenant employée de banque au Crédit Lyonnais, emploi qu’elle occupa jusqu’à son départ en préretraite en 1997. D’abord stagiaire, pendant trois mois, dans une école de dactylographie de l’entreprise, elle fut ensuite nommée dans une agence du XVIIIe arrondissement, place Jules-Joffrin, en tant que mécanographe. Tout d’abord non-syndiquée et pas encore titulaire, elle ne participa pas à la grève de 1957 dans l’entreprise, sur conseil des anciens salariés. Les événements de Hongrie en 1956, et surtout la guerre d’Algérie, en particulier le problème de la torture et du racisme à l’égard des Algériens, contribuèrent à faire croître son désir d’action politique. Sympathisant plutôt au départ avec les positions du PCF, tout en le critiquant sur son attitude à l’égard de l’Algérie car il ne parlait pas d’indépendance, et lisant l’Humanité, elle fut également influencée par un syndicaliste du Crédit Lyonnais, issu de la SFIO, à la fois critique sur la guerre d’Algérie et sur la société soviétique. Elle connut sa première action politique en participant à la manifestation d’octobre 1960, appelée par l’UNEF et le Parti socialiste unifié (PSU). Révoltée par la répression de la manifestation, elle adhéra au PSU nouvellement créé, à la section des Lilas. Elle s’intégra alors dans la tendance socialiste-révolutionnaire fondée par Michel Lequenne* et Albert Roux*. Son militantisme se concrétisa par la vente de Tribune Socialiste, la prospection dans les immeubles, puis par la fonction de responsable de sa section. Elle participa également à la manifestation-surprise du PSU, en réponse à la répression d’octobre 1961, ainsi qu’à celle de Charonne et aux obsèques qui suivirent. Elle se syndicalisa début 1961 à la CGT, où son rôle consista surtout à tenter de recruter de nouveaux syndiqués, et à renforcer les liens entre les différents services du Crédit Lyonnais ; elle assurait également des tâches de secrétariat syndical. Elle fut par la suite élue déléguée du personnel et au comité d’établissement en 1963, puis cooptée au bureau et au secrétariat CGT du Crédit Lyonnais.

En 1961, elle avait rencontré, par l’intermédiaire de Lucien, un ami entré en même temps qu’elle au PSU, un militant de l’Union communiste - Voix ouvrière (VO), Michel. Au fil des discussions avec lui, elle adhéra progressivement aux idées de Trotsky, et séduite par le travail en entreprise déployé par VO, quitta le PSU en 1962 pour rejoindre cette organisation. Parallèlement, elle participa à la confection du bulletin VO au Crédit Lyonnais, une fois par quinzaine. En 1963, Arlette Laguiller obtint sa mutation au siège central du Crédit Lyonnais (19, boulevard des Italiens, IIe arr.), à Paris, au service chargé des crédits garantis par des titres. Elle y créa, avec une quinzaine de camarades, une section syndicale, dont les réunions étaient ouvertes à tous les employés, et qui fut même citée en exemple au congrès CGT. La section tenta également de publier un petit journal, en 1965, qui n’eut que trois numéros. Lorsque ce journal défendit le principe de l’augmentation uniforme des salaires, et non en pourcentages, comme le demandait la CGT, Arlette Laguiller rencontra l’opposition de la direction syndicale ; son engagement trotskyste jouant de plus contre elle, elle fut écartée de la CGT en 1965, malgré une pétition demandant son maintien comme déléguée du personnel. Néanmoins, le travail du petit groupe se poursuivit, avec la création du « syndicat démocratique du Crédit Lyonnais » -dont la représentativité resta non reconnue-, et la publication d’un modeste journal, Pourquoi ?, jusqu’en 1968. Elle fut également mutée dans un pool dactylographique du Crédit Lyonnais.

Le lundi 20 mai 1968, avec une vingtaine de camarades, Arlette Laguiller lança la grève au siège du Crédit Lyonnais, entamant même à vingt-cinq l’occupation des locaux le soir, avant d’être chassés par des cadres de l’entreprise sous l’œil impassible des militants de la CGT, ceux de la CFDT s’étant éclipsés. Cette grève dura deux semaines. Les militants syndiqués et non-syndiqués éditaient un copieux tract par jour, qu’ils distribuaient chaque matin. Arlette Laguiller participait également aux manifestations et à l’effervescence du quartier latin. Mais dans les faits la banque avait été occupée par les syndicats, l’ensemble du personnel restant à la porte. Au moment de la reprise du travail, les syndicats organisèrent un vote à bulletins secrets, qui donna une majorité pour la reprise du travail. Arlette Laguiller et d’autres militants expliquèrent que ce vote n’était pas sérieux, que seuls les grévistes de fait avaient le droit de voter pour ou contre la reprise, et que les revendications étaient loin d’être satisfaites. Ils réussirent à entraîner sept cents personnes sur cette base, mais finalement les gens reprirent le travail, plusieurs revendications ayant été satisfaites. Le groupe de militants, dont Arlette Laguiller faisait partie, intégra alors la section FO, la CGT et la CFDT les refusant. En 1971, elle fut détachée à temps plein à la permanence syndicale FO du Crédit Lyonnais, rattachée au service du personnel, et non plus au service des crédits immobiliers. Dans ce cadre, elle fut régulièrement élue déléguée du personnel et au comité d’établissement, ainsi qu’au Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) de l’entreprise.

Voix Ouvrière (VO), après son interdiction à la suite de mai 68, était devenue dès juin Lutte ouvrière (LO), et sortit son premier numéro le 10 juillet. Devenue une des dirigeantes de l’organisation, membre du comité central et du comité exécutif, elle fut pour la première fois candidate aux élections municipales de mars 1971 sur les listes "Paris aux travailleurs", présentées en commun par LO et le PSU. Elle fut tête de liste dans le XVIIIe arrondissement et obtint 721 voix (2,47 % des suffrages). Jugée comme étant représentative de l’organisation, elle devint sa porte-parole à l’approche des élections législatives de mars 1973. LO y présenta 171 candidats -dont Arlette Laguiller dans une circonscription du XVIIIe arrondissement- au premier tour (pour 200 000 voix obtenues), puis appela à voter PCF ou PS au second tour. Ce fut l’occasion pour Arlette Laguiller de passer pour la première fois à la télévision. D’avril 1973 à 1974, ayant été sensibilisée aux problèmes des femmes travailleuses au Crédit Lyonnais, elle participa à la création et fut membre du bureau national du Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (MLAC), comme représentante de LO. En février 1974, élue comme présidente au comité de grève proposé par elle-même et ses camarades comme représentante du service « portefeuilles-banque », elle lutta avec succès pour étendre la grève, commencée dans quelques services, à l’ensemble du Crédit Lyonnais, grève qui s’étendit même à l’ensemble des banques ; elle fut d’ailleurs la porte-parole des comités de grève des divers secteurs impliqués dans le mouvement de grève. Celle-ci, massivement suivie, et jointe à l’occupation des locaux, dura dix semaines, et se termina le 10 avril par une satisfaction des revendications.

Arlette Laguiller fut ensuite candidate de son organisation aux élections présidentielles : en mai 1974, où elle fut la première candidate femme (630 000 voix, 2,35 % des suffrages exprimés, avant d’appeler à voter François Mitterrand au second tour), en 1981 (668 000 voix, 2,30 %), en 1988 (606 000 voix, 1,99 %) et en 1995 (1 615 000 voix, 5,3 %). En 1977, elle participa à la campagne commune LO-Ligue communiste révolutionnaire-Organisation communiste des travailleurs pour les élections municipales. L’année suivante, LO fit campagne seule pour les élections législatives, et présenta 470 candidats ; Arlette Laguiller l’était dans la 4e circonscription du Puy-de-Dôme, celle de Thiers-Ambert, où elle fit une tournée de trois semaines, et recueillit 8,4 % des voix. En 1978 toujours, fidèle à ses convictions féministes, elle avait témoigné, à la demande de l’avocate Gisèle Halimi, au procès d’Aix-en-Provence jugeant du viol de deux touristes belges en 1974. Elle fut la tête de liste avec Alain Krivine* pour la campagne commune LO-LCR à l’occasion des élections européennes de juin 1979, qui obtint 3,08 % des voix. Lors des législatives de juin 1981, elle fut tête de liste dans la circonscription des Lilas-Bagnolet (Seine-Saint-Denis), où elle obtint 2,3 % des voix. Aux municipales de mars 1983, elle fut de nouveau tête de liste de "La voix des travailleurs contre l’austérité", en commun avec la LCR, et obtint 4,4 % des voix. Les élections européennes de juin 1984 furent l’occasion de renouveler cette fonction, tout comme les législatives de mars 1986, toujours dans la Seine-Saint-Denis. Suite aux élections municipales de juin 1995, elle fut élue, avec un autre camarade de LO, conseillère municipale des Lilas avec 15,6 % des voix.

Arlette Laguiller obtint, en janvier 1996, un mi-temps comme préparation à la retraite, ce qui lui laissa également du temps pour ses tâches politiques. Elle quitta finalement le Crédit Lyonnais en 1997, partant en préretraite. Au moment des législatives anticipées de 1997, Arlette Laguiller, parmi trois cents candidatures de LO, se présenta dans la 6e circonscription de Seine-Saint-Denis. Aux élections régionales de 1998, LO la présenta dans le département de Seine-Saint-Denis et elle fut élue conseillère régionale. Elle fut également élue députée européenne sur une liste commune LO-LCR (5 élus dont 3 de LO) avec 5,24 % des voix aux élections européennes de 1999. Lors des élections présidentielles de mai 2002 -sa cinquième candidature-, elle obtint 1 630 000 voix et 5,72 % des voix au premier tour. En 2007, candidate pour la dernière fois aux présidentielles, elle obtint 486 000 voix et 1,33 % des voix. Arlette Laguiller, célibataire, habita dans le XVIIIe arrondissement de Paris, avant de revenir aux Lilas.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article137525, notice LAGUILLER Arlette, Yvonne, dite Bizet. par Jean-Guillaume Lanuque (avec Geneviève Nakach), version mise en ligne le 12 juillet 2011, dernière modification le 1er octobre 2011.

Par Jean-Guillaume Lanuque (avec Geneviève Nakach)

ŒUVRE : Moi, une militante, Stock, Paris, 1974 (réédition Poche - J’ai Lu, 1975). — Une travailleuse révolutionnaire dans la campagne présidentielle, Lutte Ouvrière, 1974. — Il faut changer le monde, Lutte Ouvrière, 1988. — C’est toute ma vie, Plon, Paris, 1996. — Paroles de prolétaires, Plon, Paris, 1999. — Mon communisme, Plon, Paris, 2002.

SOURCES : ouvrages cités ci-dessus - Pierre Turpin, Les révolutionnaires dans la France social-démocrate, 1981-1995, L’Harmattan, Paris, 1997. — François Koch, La vraie nature d’Arlette - Contre-enquête, Le Seuil, Paris, 1999.— Etat civil.

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