JOSPIN Lionel

Par Jean-Marcel Bichat

Né le 12 juillet 1937 à Meudon (aujourd’hui Hauts-de-Seine) ; diplomate puis professeur d’université ; militant trotskiste puis socialiste ; secrétaire national (1973-1981), puis Premier secrétaire (1981-1988) du Parti socialiste ; conseiller municipal de Paris (1977-1986) ; conseiller général de Cintegabelle (Haute-Garonne) ; député de Paris puis de la Haute-Garonne (1981-1988) ; député européen (1984) ; ministre d’État et de l’Éducation nationale, puis Premier ministre (2 juin 1997-6 mai 2002) ; candidat socialiste à la présidence de la République (1995, 2002).

Lionel Jospin est né dans une famille protestante et de gauche. Son père, Robert Jospin, est un militant socialiste SFIO à l’ancienne, profondément pacifiste. Sa mère, Mireille Dandieu, était sage-femme. De son premier mariage, Robert Jospin a eu deux enfants, Maurice, un jazzman ami de Claude Luter, et Hélène. Robert et Mireille Jospin ont eu quatre enfants : Agnès, Lionel, Olivier et Noëlle qui épousa le philosophe François Châtelet et devint romancière sous le nom de Noëlle Châtelet. La famille s’installa à Paris, dans le quartier de la Bastille, boulevard Richard-Lenoir, en 1948. Deux ans plus tard, Robert Jospin prit la direction d’un centre d’éducation surveillée pour enfants difficiles, à la Ferté-sous-Jouarre, en Seine-et-Marne.

« Langue agile » chez les éclaireurs unionistes (protestants) de France, à quinze ans, le jeune Lionel avait pour chef de patrouille lors d’un camp dans le Jura « Hamster érudit » (Michel Rocard*). Après des études au lycée Janson de Sailly, où il fut initié au marxisme et à l’anticolonialisme par son professeur de philosophie, après hypokhâgne, il entra à l’Institut d’études politiques de Paris (1956) puis à l’École nationale d’administration (1961). Il effectua son service militaire comme élève-officier à l’école de cavalerie de Saumur puis comme officier de chars, chef de peloton d’instruction à Trêves, en Allemagne (1961-1963). À sa sortie de l’ENA en 1965 (promotion Stendhal), il entra au Quai d’Orsay comme secrétaire des Affaires étrangères, affecté à la direction de la coopération économique. En 1970, il abandonna la carrière de diplomate pour devenir professeur d’économie à l’IUT de Sceaux (Hauts-de-Seine), où il milita au SNESup.

Hostile à la fois au stalinisme et à la politique coloniale de la SFIO, Lionel Jospin, qui milita à l’UNEF, fréquenta la Nouvelle gauche puis s’engagea, alors qu’il résidait à la cité universitaire d’Antony à la fin des années 1950 à l’Union de la gauche socialiste créée en 1957 par des dissidents SFIO, des compagnons de route du PC, des syndicalistes chrétiens et des trotskystes, mais n’adhéra pas au PSU né en avril 1960. Il s’éloigna de l’activité politique lors de son service militaire puis de sa scolarité à l’ENA, et rejoignit le mouvement trotskiste au début de 1965. Il appartint à l’Organisation communiste internationaliste (OCI) et milita sous le pseudonyme de Michel, en hommage à son initiateur. Il était venu au trotskysme par le hasard des rencontres : Michel Lautrec, éducateur dans l’établissement dirigé par son père, jeune professeur d’éducation physique proche de Boris Fraenkel, un intellectuel freudo-marxiste, introducteur en France d’Herbert Marcuse et de Wilhem Reich, traducteur de Lukàcs, Trotsky et Reich. Trotsky incarna à ses yeux le prestige de la Révolution d’Octobre sans le léninisme. Son trotskysme est selon lui un engagement d’idées plus qu’un engagement militant effectif. Le petit côté clandestin de ses rencontres lui plaît, mais il dit avoir surtout été en contact avec des dirigeants comme Pierre Lambert, notamment chez son frère Olivier, plutôt que de remplir les tâches pratiques des militants de base. Lionel Jospin semble relativement extérieur à l’action clandestine (mis à part un voyage en Pologne pour convoyer une revue trotskyste vers 1970) et aurait bénéficié d’un statut à part dû à sa qualité de seul énarque de l’organisation : tête à tête avec des dirigeants, une cellule particulière, celle des « militants en mission discrète », c’est-à-dire membres d’autres partis ou organisations, selon Claude Askolovitch. Selon Serge Raffy, un des biographes de Lionel Jospin, l’itinéraire SFIO, pacifisme intégral, de son père joua un grand rôle dans l’engagement politique de Lionel, trotskyste qui aurait été en 1970 plus proche des anciens SFIO, version Savary*, voire du CERES, mais qui « anti-SFIO » va couler ses pas dans ceux de Mitterrand.

Peu après le congrès d’Épinay, il rejoignit le Parti socialiste et sa XVe section, à la suite d’un déjeuner avec Pierre Joxe* ; à la demande de l’OCI, dont il rencontrait régulièrement certains responsables, en particulier Pierre Lambert, selon certains de ses biographes. « J’adhère librement au PS. C’est ma propre décision. J’ai des liens étroits avec une organisation trotskiste, ça ne s’oppose pas. J’évoque mon entrée au PS avec Pierre Lambert. Pierre Lambert est un mélange, un homme de principe et un manœuvrier, un dogmatique et un tacticien […]. Il a traversé ma vie et, je crois, nous nous estimions . » La personnalité de Mitterrand* a été une des raisons de son adhésion. Avec le Programme socialiste et le Programme commun de gouvernement, la vision et la stratégie du PS deviennent claires pour lui. Claude Askolovitch qui a le premier, à la veille de la présidentielle 2002, mis l’accent sur l’itinéraire trotskyste de Lionel Jospin, notamment avec le témoignage de Boris Fraenkel, évoque « l’indicible secret d’un homme obsédé par la transparence » mais souligne qu’on ne peut voir en lui ni un traître, ni un saboteur. Lionel Jospin a, selon lui, deux écoles : l’ENA et le trotskysme. L’OCI ne combat pas le nouveau PS issu du congrès d’Epinay qu’elle considère néanmoins comme un parti « bourgeois », mais ses relations privilégiées la portent plutôt du côté de l’ancienne direction Savary*-Mollet* et elle voit avec inquiétude la montée d’un CERES très proche du PC. Bien qu’élève de l’ENA en même temps que Jean-Pierre Chevènement*, Lionel Jospin ne se rapprocha pas du fondateur du CERES en raison de ses réticences envers son ami Alain Gomez, un pied-noir trop « Algérie française » à ses yeux.
Lionel Jospin fut vite remarqué et apprécié par François Mitterrand et son ascension au PS fut rapide. Il appartint d’abord sous le pseudonyme de Daniel Marin au « groupe des experts du Premier secrétaire » animé par l’ancien ministre Albert Gazier et le conseiller d’État Paul Legatte*. Il y traitait surtout des questions internationales et des relations Est-Ouest. Il entra en 1973 au bureau exécutif et devint secrétaire national à la formation, remplaçant Pierre Joxe, devenu député. En 1974, pendant la campagne présidentielle, il demeura à la Cité Malesherbes pour animer le parti et non à la Tour Montparnasse, siège de l’équipe de campagne. Même si Lionel Jospin avait été envoyé en mission au sein du PS, son engagement socialiste a vite pris le pas sur son engagement trotskyste, l’OCI n’étant plus qu’à ses yeux qu’une « réserve de concepts » et une certaine fidélité à des engagements de jeunesse. Mais cette formation lui a donné des qualités utiles aux dirigeants du PS, une capacité de résister aux communistes et aussi aux sirènes gauchistes et tiers-mondistes, puissantes alors.

En 1975, il devint secrétaire national au Tiers-Monde, remplaçant Didier Motchane*, proche de Jean-Pierre Chevènement, devenu minoritaire lors du congrès de Pau. Il fut également rapporteur du groupe de travail sur les relations PS-PC présidé par Albert Gazier. À l’heure où le PCF voulait renégocier le programme commun, il présenta lors de Conventions nationales du PS d’importants et remarqués rapports sur les relations PS-PCF et analysa les raisons et les thèmes de la violente polémique lancée par le PCF au lendemain des Assises du socialisme et d’élections partielles remportées par le PS à l’automne 1974. Il milita activement dans la Fédération de Paris pour tenter de l’arracher à l’emprise du CERES. Il s’inscrivit dans le XVIIIe arrondissement aux côtés des anciens conventionnels, Claude Estier et Daniel Vaillant et également Bertrand Delanoë qui quitta l’Aveyron pour militer à Paris. Ils formèrent ce qui sera désignée ultérieurement comme « la bande des quatre », une appellation ironique et un peu désobligeante qui fait référence à la Chine de Mao. En 1977, il fut élu au Conseil de Paris. Au lendemain des élections législatives de 1978 et de l’offensive de Michel Rocard* contre l’ « archaïsme » qui paraît aux yeux de la direction du parti comme une remise en cause du rôle de François Mitterrand* et du choix de l’Union de la gauche, il s’engagea désormais davantage pour combattre les thèses rocardiennes, refusant de faire du PS un « gros PSU ».

En 1979, au lendemain du congrès de Metz, Lionel Jospin, qui formait avec Laurent Fabius et Paul Quilès la nouvelle génération, plus technicienne, de l’équipe mitterrandienne pour contrer Michel Rocard et Pierre Mauroy, devint secrétaire national aux relations internationales, succédant à Robert Pontillon*, proche de Pierre Mauroy* dont les positions passaient pour « atlantistes ». Il fut en outre chargé de la coordination et reprit les responsabilités de Pierre Mauroy devenu avec Michel Rocard minoritaire au sein du parti. Il accompagna Mitterrand dans ses voyages à l’étranger et présida le bureau exécutif en l’absence de celui-ci. En 1980, à l’occasion des soixante ans du congrès de Tours, il s’opposa à Georges Marchais dans l’émission Les Dossiers de l’écran. Il domina Marchais en lui assénant qu’il se déclarait toujours ouvrier sans travailler en usine depuis trente ans alors que lui-même, enseignant depuis qu’il avait décidé de quitter le ministère des Affaires Etrangères, avait fait ses cours le matin même. En novembre le Premier secrétaire lui confia qu’il lui succédera à la tête du parti.

En janvier 1981, le congrès de Créteil désigna François Mitterrand comme candidat à l’élection présidentielle et Lionel Jospin comme premier secrétaire. Est-il encore à l’OCI ? Il semble qu’il ait garde longtemps certains liens mais il précise aujourd’hui : « Je n’ai pas de double casquette. Je ne suis pas trotskiste et socialiste, je suis trotskiste puis socialiste. À partir du moment, en 1973, où j’ai des responsabilités au PS, je commence à penser comme un socialiste. Je garde des liens d’amitié, comme un antidote, comme un quant-à-soi que je maintiens. »

Au lendemain de l’élection de François Mitterrand à la présidence de la République, Lionel Jospin assuma, durant tout le premier septennat, la fonction de premier secrétaire du PS. En juin 1981, il fut élu député de la 27e circonscription de Paris (quartiers de la Chapelle - Goutte-d’Or). Daniel Vaillant, bien implanté dans la circonscription et qui lui a bien volontiers laissé la place, est son suppléant. Il hérita de l’ancien bureau de François Mitterrand au 3e étage du 126 rue de l’Université. Pierre Mauroy discuta avec Georges Marchais du nombre et des attributions des futurs ministres communistes mais c’est Lionel Jospin qui mena les négociations sur l’accord de gouvernement. Il participa chaque semaine aux « petits-déjeuners du mardi » qui réunissaient autour du président, le Premier ministre, le Premier secrétaire et le secrétaire général de l’Élysée. Néanmoins, il ne pesait pas vraiment sur le gouvernement et le groupe parlementaire dirigé par Pierre Joxe.

Le congrès de Valence, son premier congrès ordinaire comme Premier secrétaire en octobre 1981, adopte une position modérée, prônant un changement graduel. Mais ce congrès sans enjeu devint un congrès à problème, à cause d’un certain nombre d’excès de langage qui marquèrent l’opinion, en particulier une déclaration de Paul Quilès sur les « têtes qui doivent tomber » dont le sens avait été déformé.

À l’occasion du tournant de la rigueur en mars 1983, Lionel Jospin soucieux d’éviter la thématique de la « pause » employée par les socialistes lors du Front populaire, met en avant en mars 1983, la notion de « parenthèse ». Cette thèse était, selon lui, une façon de dire qu’il y aura des temps meilleurs et maintenait l’espérance d’un autre avenir. C’était une façon d’accepter et de faire accepter le changement. Durant l’hiver 1982, selon Claude Askolovitch, les dirigeants de l’OCI tentèrent de convaincre Lionel Jospin de dénoncer le tournant de la rigueur et la trahison des promesses non-tenues. Ils auraient réclamé la tenue d’un congrès extraordinaire du PS. Même s’il continuait encore quelques années à les rencontrer chez son frère Olivier, Lionel Jospin ne les a pas écoutés.

En 1983, lors des élections municipales, il ne parvint pas à gagner la mairie du XVIIIe, distancé par la liste conduite par Alain Juppé et Roger Chinaud (PS-PCF 36 % contre 54 % à la droite). En 1984, comme en 1979, le premier secrétaire conduisit la liste du parti aux élections européennes et s’opposa à Simone Veil dans un débat télévisé. Le score (20,76 %) fut décevant, légèrement inférieur à celui de Mitterrand en 1979 (23,56 %), ramenant le parti à son niveau de 1973. Lionel Jospin abandonna son siège de député européen fin 1984.

Le président rencontra Lionel Jospin à Latché avec au programme la sortie de crise lors de la querelle scolaire et par l’intermédiaire de Michel Charasse le « consulte »- ce sont ses propres termes-aussi sur le choix du futur Premier ministre appelé à succéder à Pierre Mauroy. Dressant son portrait en 1983, à la veille de la désignation de Laurent Fabius à Matignon, l’éditorialiste politique Alain Duhamel dit de Jospin : « Rien d’insolite à ce que François Mitterrand le considère avec une tendresse particulière : il est le plus authentique de ses « sabras », le plus typique aussi. Lionel Jospin renvoie l’image du socialisme français tel que l’a façonné le chef de l’État », c’est son « disciple favori ».

La rupture entre le Premier ministre Laurent Fabius, nommé le 17 juillet 1984, et le Premier secrétaire intervient au lendemain d’un meeting de lancement des campagnes législative et régionale dans la région PACA, organisé à Marseille par Gaston Defferre* au profit du Premier ministre en qui le maire de Marseille voit le futur successeur de François Mitterrand (juin 1985). Aux yeux de Lionel Jospin, Laurent Fabius venait de revendiquer la direction de la campagne électorale, ce qui était inacceptable pour le parti. Pour Laurent Fabius, le premier ministre était traditionnellement le chef de la majorité présidentielle mais depuis 1984 celle-ci est pratiquement constituée par le seul PS et quelques alliés. C’est la première étape d’une opposition entre les deux héritiers de Mitterrand qui va peser lourdement dans les débats internes du PS dans les vingt années suivantes. Pour certains comme Daniel Vaillant, deux cultures militantes et politiques sur l’avenir du PS vont s’opposer et Laurent Fabius n’est pas en phase avec la culture du PS. La culture « moderne », prônée par Fabius est disqualifiée par ses adversaires en « Parti de supporters ». Les amis de Jospin s’irritaient du développement de clubs comme Espaces 89 (Maurice Benassayag et Françoise Castro, alors épouse de Laurent Fabius) et d’initiatives comme les « transcourants » (François Hollande) dans lesquels ils voyaient alors des manœuvres de Fabius. Leur culture politique, plus traditionnelle, se revendique du « parti de militants » (« Mon club, c’est le parti »). Lionel Jospin convoqua un comité directeur et réclama de conduire personnellement la campagne du parti, ne laissant au Premier ministre que la défense de la politique du gouvernement. Il contraignit le président à choisir entre ses deux héritiers naturels. En octobre, lors du congrès de Toulouse, la motion Jospin l’emporta largement sur celle de Michel Rocard qui avait quitté le gouvernement six mois plus tôt en opposition sur le changement de mode de scrutin et l’adoption de la proportionnelle départementale pour les prochaines législatives : Jospin, 74,4 %, Rocard, 28,60 %. L’opposition entre le Premier secrétaire et le numéro 2 du parti, Jean Poperen*, secrétaire national chargé des élections, se confirme également. Selon Daniel Vaillant, Poperen privilégiait trop souvent ses propres réseaux et se comportait comme un mal-aimé, insuffisamment intégré dans le dispositif mitterrandiste : il n’y a pas à cette époque de confiance totale entre le numéro 1 et le numéro 2 du PS, comme entre le Premier ministre et le Premier secrétaire. Lionel Jospin fut aussi, durant cette période, vice-président de l’Internationale socialiste.

Lors des élections législatives de 1986 (à la proportionnelle départementale), Lionel Jospin fut à la tête de la liste PS-MRG sur Paris qui remporta huit sièges, soit autant que le RPR. François Mitterrand lui conseilla de s’implanter en province en vue d’affronter le maire de Toulouse, Dominique Baudis, lors d’une élection législative partielle due à l’invalidation de la liste du PS en Haute-Garonne. Il fut élu député de ce département en septembre 1986, la liste qu’il conduisait confirmant avec quatre députés le score de mars 1986. Il fut réélu dans la 7e circonscription (Villefranche-de-Lauragais, redécoupage Pasqua) en 1988, siège qu’il abandonna aussitôt pour entrer au gouvernement, mais fut élu en octobre de la même année conseiller général de Cintegabelle.

Durant l’été 1987, François Mitterrand lui annonça à Latché son intention d’être à nouveau candidat. Il mit au point le dispositif de la campagne : date et lieu des grandes réunions, communication en liaison avec Jacques Séguela, questions financières. Il prévint Michel Rocard – qui en convint sans doute – que ses chances de s’imposer face à François Mitterrand sont faibles. Lionel Jospin mena alors une campagne sans candidat, laissant entendre que Mitterrand allait venir. Quand le président se déclara, la rupture fut forte, selon les propres termes de Lionel Jospin, ce que confirma le témoignage ultérieur de Daniel Vaillant. Mitterrand apporta beaucoup mais on ne le vit plus. Le PS sembla oublié par les concepteurs de la campagne. On avait l’impression que Mitterrand était seul – et peut être a-t-il cru qu’il l’avait emporté seul ? se demande Lionel Jospin (« Lionel raconte Jospin », 2010). Daniel Vaillant relève que pour signifier son mécontentement le Premier secrétaire prit huit jours de vacances et il suggéra que certains mitterrandistes souhaitaient limiter la place du Premier secrétaire dans le dispositif mitterrandiste. Le thème de la « France unie » lui paraissait un bon thème de campagne mais ne pas devait donner lieu à une construction politique nouvelle, l’ouverture à des centristes. Lors d’une émission télévisée « Questions à domicile » organisée en direct depuis son appartement toulousain le Premier secrétaire annonça qu’il quitterait son poste après l’élection présidentielle.

Rocard fut nommé Premier ministre par Mitterrand. Lionel Jospin laissa la direction du PS et devint ministre de l’Éducation nationale. Numéro 2 du gouvernement, il continua de voir Mitterrand mais parmi d’autres. Jospin dit avoir découvert alors un « plan Fabius-FEN » tout bouclé, élaboré quand Fabius était secrétaire national du PS chargé de l’Éducation. Sa politique ne pouvait, selon lui, être prédéterminée par un courant du PS et un ou deux syndicalistes « dans son dos ». Lionel Jospin redessina la carte universitaire, notamment par le plan « Universités 2000 » et fit adopter la Loi Jospin qui, entre autres mesures, réforme la formation des enseignants. Mais la contestation lycéenne l’affaiblit à la fin de l’année 1990. Lionel Jospin affirma dans son dernier livre que le ministre du Budget, Michel Charasse, ne l’avait jamais contrarié et que, contrairement à ce qu’affirme Jean-Paul Huchon, il n’a pas été en colère quand le président reçut les manifestants lycéens.

Le second septennat de François Mitterrand fut marqué, au sein du PS, par sa violente rivalité avec Laurent Fabius exacerbée lors du congrès de Rennes en 1990, lequel déchira cruellement et durablement le PS. À propos de sa succession à la tête du PS en 1988, Mitterrand ne lui aurait rien dit. Fabius invoquait le soutien du président, mais nombre de responsables mitterrandistes (Claude Estier*, Louis Mexandeau*, Louis Mermaz*, Henri Emmanuelli, André Laignel* notamment) rejetaient sa candidature. Jospin soutint les opposants à Fabius au sein du PS plus qu’il ne les entraîna mais affirma clairement son choix en faveur de Pierre Mauroy lors de la réunion du courant AB (les anciens courants Mitterrand et Mauroy du congrès de Metz réunis en 1987). Lionel Jospin reconnaît que Mitterrand avait été très irrité par le choix du courant Jospin-Mauroy en faveur de Pierre Mauroy contre Laurent Fabius et que la cassure qui en résulta entre le PS et Mitterrand avait été néfaste car elle avait déconnecté la relation entre le président et le PS, soutien du gouvernement. Pour lui François Mitterrand a laissé faire la déchirure. Deux ans plus tard, sans la volonté de Laurent Fabius de remplacer Mauroy lors du congrès de Rennes, il n’y aurait pas eu de motifs d’affrontement. Il n’y avait pas de désaccord sur des conceptions politiques fondamentales mais deux conceptions du PS, des questions de style et de personnes. En quelques années une querelle à l’origine personnelle entre les deux principaux héritiers de Mitterrand s’est étendue au parti tout entier et chacun – y compris Mitterrand- a choisi son camp. La question de la succession de François Mitterrand à la présidence s’est ouverte en fait au sein du PS dès sa réélection en 1988 et s’est développée de plus en plus violemment au sein de l’ex-courant Mitterrand. Daniel Vaillant estime que le congrès de Rennes a marqué la vraie rupture de Michel Rocard avec François Mitterrand et que la composition du gouvernement Bérégovoy* en 1992 résulte d’une « décision politique qui [visait] à écarter ceux qui s’étaient opposés à Laurent Fabius à Rennes et avant même ce congrès ».

En août 1990, la guerre du Golfe prolongea la durée de vie du gouvernement de Michel Rocard, qui après des débuts prometteurs (« paix » en Nouvelle Calédonie, RMI,…) avait été touché par un climat d’affaires polico-financières qui atteignirent le PS (Urba, son bureau d’études organisant un financement occulte du parti) et certains de ses membres (Sages, un bureau d’études lié à certains élus ou courants du PS) et des proches du Président (Affaire Pelat…) Face à ces affaires, Mitterrand tenta de reprendre la main avec le vote de lois sur le financement de la vie politique. Lorsque Edith Cresson succéda à Rocard en mai 1991, Jospin refusa le ministère des affaires sociales et demeura rue de Grenelle. Il quitta le gouvernement lorsque Pierre Bérégovoy succéda à Édith Cresson en 1992. Il se rapprocha des rocardiens, qu’il avait vigoureusement combattus quelques années auparavant. C’est « un gouvernement sans les éléphants [du PS] » lui expliqua François Mitterrand, mais il pensait que le président avait voulu lui épargner la cohabitation avec Bernard Tapie. Se constitua alors une sorte du « courant jospino-rocardien », qui ne s’est jamais présenté comme tel aux suffrages des militants, mais qui contribua longtemps à structurer les débats du PS. Le courant Jospin regroupait à cette époque des mitterrandistes historiques très hostiles à Laurent Fabius (Henri Emmanuelli, André Laignel, Jean Glavany) et des modernistes souvent issus de l’extrême-gauche, rejetant François Mitterrand et se ralliant à Dominique Strauss-Kahn au nom d’une « gauche morale » (Pierre Moscovici, Jean-Marie Le Guen, Jean-Christophe Cambadélis). Sous l’impulsion de Claude Allègre et de Jean-Paul Huchon, proche collaborateur de Michel Rocard, les jospinistes devinrent rocardiens en 1993, comme à partir de 1995 les rocardiens devinrent jospinistes.

Après sa défaite aux législatives en 1993 (47,83 % des voix), Lionel Jospin n’avait plus pour seul mandat que celui de conseiller général de Cintegabelle où il avait été réélu en 1992 malgré un ballotage délicat. Il abandonna toute fonction au PS et songea à se retirer de la vie politique. Il fit savoir à Alain Juppé, nouveau ministre des Affaires étrangères, qu’il était disponible pour travailler dans le cadre de ce ministère, sans solliciter de poste précis, mais le ministre lui confia que ses amis ne voulaient en entendre parler.

En 1994, Lionel Jospin qui semble avoir été prêt à conduire à nouveau la liste du PS vit son courant éclater lorsqu’Henri Emmanuelli mène une coalition contre Michel Rocard au lendemain de l’échec du PS aux élections européennes (14,49 % seulement). Dominique Strauss-Kahn et Henri Emmanuelli s’affrontèrent lors d’un comité directeur pour la succession de Michel Rocard. Lors du congrès de Liévin, en 1994, Lionel Jospin signa seul une contribution. Son intervention lors du congrès fut peu suivie, comme il le fera remarquer avec humour lors du congrès de Brest fin 1997. Hugues Portelli concluait ainsi une notice le concernant, écrite dans cette période : « Désormais sans réseau et donc sans influence, Lionel Jospin se trouve marginalisé au sein d’un parti auquel il n’a pu imposer sa marque malgré un septennat passé à sa tête. »

Divorcé d’Élisabeth Dannenmuller avec laquelle il a eu deux enfants, il épousa, le 30 juin 1994, la philosophe Sylviane Agacinski, qui joua dans les années suivantes un rôle politique à ses côtés, contribuant à lui forger une nouvelle image.

Pascal Lamy lui aurait confié que Jacques Delors*, favori des sondages, ne serait pas candidat. A la suite du retrait de Delors, soutenu par Pierre Mauroy et Michel Rocard, Jospin fut désigné, face à Emmanuelli, soutenu par Laurent Fabius, comme candidat du PS à l’élection présidentielle le 5 février 1995. C’est la première forme de primaires organisée au sein du PS. Il obtint 65,8 % des voix. La « traversée du désert » entamée en 1993 n’aura été qu’une « traversée du bac à sable » selon le mot de Claude Bartolone.

François Mitterrand ne l’avait pas encouragé, mais ne l’avait pas dissuadé de se porter candidat. Henri Emmanuelli croyait être en situation, mais les militants étaient avec Jospin qui leur paraissait avoir plus de chances de bien figurer. La question de la présence de François Mitterrand dans la campagne se posa et celui-ci avait sans doute escompté que Lionel Jospin le lui demande afin de participer une dernière fois à une élection présidentielle, comme il avait participé, à Liévin, une dernière fois à un congrès socialiste. Dans son dernier livre Lionel Jospin dit en garder un regret. Le « droit d’inventaire » qu’il revendique sur le bilan des deux septennats est davantage un positionnement stratégique habile qu’une rupture idéologique détaillée avec François Mitterrand. Donné perdant dès le début de l’élection, il arrive à la surprise générale en tête au premier tour, avec 23,30 % des voix, devant les deux candidats issus du RPR Jacques Chirac (20,84 %) et le Premier ministre Édouard Balladur (18,58 %). Il obtient 47,36 % au second tour, ce qui relance de fait aussitôt le PS accablé depuis la défaite de 1993 et la déroute des européennes de 1994.

Henri Emmanuelli n’était pas, selon lui, enthousiasmé par son retour à la tête du PS mais il a eu l’élégance de faciliter ce passage au lendemain de l’élection présidentielle. Lionel Jospin redevint Premier secrétaire. Il engagea une rénovation du Parti socialiste à la tête d’une commission qui se réunit de juin à octobre 1995. Le Premier secrétaire fut désormais comme le candidat à l’élection présidentielle, élu par l’ensemble des adhérents et non plus par les seuls membres du comité directeur (comme jusqu’en 1993) ou les délégués au congrès (réforme Rocard de 1993). Il bâtit une nouvelle union de la gauche à trois pôles, non plus PS-PCF mais PS-PCF-Verts. Cette alliance qui inclut aussi les radicaux de gauche et le Mouvement des Citoyens de Jean-Pierre Chevènement, la « gauche plurielle », remporta les élections législatives de 1997, à la suite de la dissolution annoncée par Jacques Chirac le 21 avril 1997. Les candidats du PS avaient déjà été désignés et trois conventions nationales (international et Europe, rénovation de la démocratie et questions économiques et sociales) avaient permis d’élaborer un nouveau programme. Pour la première fois sous la Ve République, la gauche arriva au pouvoir lors d’élections législatives qui n’ont pas été précédées d’une victoire à l’élection présidentielle.

Nommé le 2 juin 1997, le nouveau Premier ministre annonça la nouvelle dans la cour de l’Elysée. Son gouvernement « gauche plurielle » était centré sur quelques proches comme Claude Allègre, Martine Aubry et Dominique Strauss-Kahn, mais, ce qui était inédit sous la Ve République, comprenait huit femmes aux postes de responsabilité (emploi, Garde des Sceaux, Culture) : Martine Aubry, Élisabeth Guigou, Marylise Lebranchu, Catherine Trautmann, Ségolène Royal, mais aussi Dominique Voynet pour les Verts, Marie-Georges Buffet, pour le PCF, etc. Avec François Hollande Lionel Jospin reproduisit le même dispositif que celui de François Mitterrand avec lui-même. Il associa François Hollande à la conduite des affaires par des réunions fréquentes mais ne dirigea pas le PS de l’extérieur. Hollande l’informait en retour de la façon dont le PS réagisait, de ses inquiétudes et de ses souhaits ; solidaire, il expliqua aux socialistes la politique du gouvernement.

Dans cette cohabitation inédite (Premier ministre de gauche, président de droite), Jospin marqua rapidement son territoire politique. Les 16 et 17 juin, il participa avec le président Chirac au Conseil européen d’Amsterdam qui adopta le pacte de stabilité et de croissance. Lors de la conférence emploi-salaires à Matignon le 10 octobre, le gouvernement décida d’imposer par la loi les 35 heures obligatoires sans diminution de salaire et le patron des patrons, Jean Gandois, se dit "berné". Pour autant, Lionel Jospin amorça des évolutions significatives, ainsi, il s’efforça de rompre avec "l’angélisme" reproché jusque-là à la gauche, lors du colloque de Villepinte sur la sécurité le 25 octobre. Dans son discours du 5 novembre 1998 à Craonne où il a inauguré la sculpture de Haïm Kern, à l’occasion du 80e anniversaire de l’armistice de 1918, Lionel Jospin souhaitait que les soldats « fusillés pour l’exemple », « épuisés par des attaques condamnées à l’avance, glissant dans une boue trempée de sang, plongés dans un désespoir sans fond », qui « refusèrent d’être des sacrifiés », victimes « d’une discipline dont la rigueur n’avait d’égale que la dureté des combats, réintègrent aujourd’hui, pleinement, notre mémoire collective nationale. » Sur ce plan, il retrouvait une tradition de combat de la gauche pour la justice, qui était aussi dans sa tradition familiale.
Le 15 mars 1998, lors des élections régionales, la gauche arriva en tête dans douze régions mais parfois en majorité relative ou à égalité avec la droite qui réussit à conserver cinq régions grâce à l’extrême-droite. Un an plus tard, la gauche restait en tête, le 13 juin 1999, lors des élections européennes, la liste PS-PRG-MDC conduite par François Hollande arriva en tête avec 21,96 % des voix.

Les réformes de société furent poursuivies, mais des difficultés politiques s’accumulaient. Le 13 septembre 1999 invité à commenter les suppressions d’emploi chez Michelin, Lionel Jospin déclara sur France 2 qu’il « ne faut pas attendre tout de l’État et du gouvernement », phrase qui lui fut souvent reprochée. Le Pacte civil de solidarité (PACS) entre en vigueur en janvier 2000 et les 35 heures dans les entreprises de plus de 20 salariés le 1er février. La loi sur la parité fut adoptée définitivement le 3 mai, puis le quinquennat fut approuvé par référendum le 24 septembre : « oui » : 73,21 %, mais 68,91 % d’abstentions. Un important remaniement ministériel eut lieu le 27 mars 2000 : Claude Allègre qui, rejeté par le monde enseignant, avait provoqué une rupture avec une des bases du PS, quitta le gouvernement, ainsi que Christian Sautter qui avait remplacé Dominique Strauss-Kahn, mis en cause dans l’affaire de la MNEF en novembre 1999. Ils furent respectivement remplacés par Jack Lang et Laurent Fabius. Le 10 juillet, le gouvernement proposa aux élus corses – qui approuvaient le processus de Matignon – de leur accorder un « pouvoir législatif encadré, limité et à titre expérimental ». Mais Jean-Pierre Chevènement démissionna du gouvernement le 30 août. Le 26 novembre, devant le congrès du PS réuni à Grenoble, Lionel Jospin se prononça pour l’inversion du calendrier électoral de 2002.

Le 18 mars 2001, lors du 2e tour des élections municipales, la gauche gagna Paris et Lyon (où la droite était tout particulièrement divisée) mais on observa un net recul de la gauche dans l’ensemble du pays. Le militantisme passé à l’OCI est révélé dans des articles de presse (Le Monde, L’Express, Le Nouvel Observateur), puis dans les deux biographies de Claude Askolovitch et de Serge Raffy. Le 5 juin Lionel Jospin reconnut pour la première fois son passé trotskyste, bien qu’ayant jusque là toujours démenti la rumeur, affirmant avoir été confondu avec son frère Olivier Jospin, lui-même militant avoué de l’organisation trotskiste. « Pourquoi je ne l’avais pas dit avant ? Honnêtement, pour être tranquille. Ce que je peux me reprocher, c’est de ne pas avoir répondu en 1995 à une question du Monde. J’ai répondu non, j’aurais dû répondre oui », commentera-t-il quelques années plus tard.

Le 14 juillet, le président de la République dénonça la politique du gouvernement dans sa traditionnelle intervention pour la fête nationale. Le 11 septembre 2001, les attentats à New York et Washington renforcèrent le climat anxiogène et mirent en quelque sorte la campagne présidentielle entre parenthèses, condamnant les deux têtes de l’exécutif au maximum de solidarité affichée face à la nouvelle menace terroriste. Lionel Jospin annonça sa candidature « probable » à la présidentielle le 5 décembre, se déclara « disponible » pour la présidentielle le 27 janvier et annonça sa deuxième candidature à la présidence de la République le 20 février.

Le bilan de son gouvernement, qui établit un record de longévité sous la Ve République, à la veille des élections fut discuté durant la campagne. Sous Lionel Jospin, le taux de croissance de la France fut supérieur de un point à la moyenne européenne. Sur le plan économique, jusqu’en 2001, son gouvernement bénéficia d’une période d’embellie liée à une forte croissance mondiale, avec notamment l’envol des nouvelles technologies. Il mit en œuvre une politique ciblée sur l’emploi (emplois-jeunes, prime pour l’emploi, baisse de la TVA, soutien à la consommation, allègements de charges, réforme sur l’annualisation du temps de travail en contrepartie des 35 heures). Entre 1997 et 2001, le chômage passa du taux record de 12,2 % à un plancher de 8,6 %, mais il repassa la barre des 9 % en 2002. Les lois Aubry ont permis de créer environ 350 000 emplois, mais la réforme fut bientôt controversée. La phase 1997-2002 constitua-t-elle une rupture ? Elle fut la seule période récente où la France connut le plus grand nombre de créations d’emplois et une baisse sans précédent du chômage et pendant laquelle le rapport entre les revenus du capital et du travail s’était redressé au bénéfice du travail alors qu’il se dégradait auparavant. Le débat sur les 35 heures montrait, selon Lionel Jospin, la faiblesse intellectuelle des socialistes, incapables de défendre une réforme emblématique. Sur le plan social, Lionel Jospin avait mis en place la Couverture maladie universelle (CMU) et l’Allocation personnalisée d’autonomie pour les personnes âgées et fait adopter la loi Kouchner sur les droits des malades (mars 2002). Sur le plan de la sécurité, il avait mis en place la police de proximité, chargée d’« humaniser les jeunes aux yeux de la police et d’humaniser la police aux yeux des jeunes », il avait créé la Commission nationale de déontologie de la sécurité (CNDS), et fait voter la loi Guigou sur la présomption d’innocence.
Mais contrevenant à la déclaration commune PS-PC du 29 avril 1997, qui promettait « pour France Telecom, Thomson et Air-France, l’arrêt des privatisations » il passa pour avoir entrepris une série de privatisations ou d’ouverture aux capitaux privés : France Telecom, Thomson Multimédia, le GAN, le CIC, les AGF, Société marseillaise de crédit, RMC, Air France, Crédit lyonnais, Eramet, Aérospatiale-Matra, EADS Banque Hervet. Il contestait avoir davantage privatisé que Chirac. Pour le Crédit Lyonnais, il était tenu par un engagement antérieur du gouvernement français et il avait ouvert le capital d’Air France, Aérospatiale et France Telecom pour obéir à des impératifs industriels.
La cohabitation a incontestablement été un frein dans plusieurs domaines : régulation économique, renforcement de la dimension sociale de l’Europe, refondation de la politique africaine… Le président Chirac a multiplié les critiques publiques et les attaques en réplique aux affaires qui le menaçaient. Lionel Jospin reconnut en 2010 qu’une réponse à la télévision à l’attaque frontale du président le 14 juillet 2001 aurait été plus efficace que de charger les ministres de lui répondre.

Le 21 avril 2002, Lionel Jospin n’obtint que 16,18 % des suffrages, devancé par Jean-Marie Le Pen (16,86 %) et Jacques Chirac (19,88 %) mais les quatre candidats issus de la gauche plurielle (Chevènement, Mamère, Hue et Christine Taubira) totalisaient 16,47 % des voix.
Le 21 avril fut généralement considéré comme un accident historique, un concours de circonstances dû aux déchirements de la gauche plurielle et à une mauvaise communication ou à des gaffes, comme l’allusion à l’âge du président. Une explication plus structurelle voit davantage dans le 21 avril une défaite collective, celle d’un parti gestionnaire coupé de l’électorat populaire, sans relations régulières et approfondies avec le mouvement syndical et associatif, coupé des couches populaires, incapable de renouveler son discours sur certains enjeux qui ont fait leur apparition comme la sécurité ou la mondialisation. Lionel Jospin lui-même a présenté à plusieurs reprises des explications. Dans Le monde comme je le vois, il consacre un chapitre au mal institutionnel français et met en avant la « cohabitation longue ». En avril 2001 les Français ont mis dans le même sac la politique du gouvernement et celle du Président. Ils ont marqué peu d’intérêt pour le premier tour. La plus grande division d’un camp a sauvé l’autre. Dans L’impasse, pour Lionel Jospin, la défaite de 2002 qu’il assuma, s’explique par « l’écroulement de la construction politique de la gauche plurielle ». Evoquant sa propre responsabilité Lionel Jospin estime que sa plus grave erreur est d’avoir sous-estimé l’effet de la dispersion de la gauche au premier tour. Il a aussi mal pris la mesure des effets de cinq ans de cohabitation et a surestimé le bénéfice du bilan de son gouvernement.
Dans Lionel raconte Jospin, l’ancien Premier ministre revint longuement sur le 21 avril. Sa part de responsabilité dans cette débâcle est « par définition, entière. » La démission de Jean-Pierre Chevènement était un prétexte pour tenter une aventure électorale. Au début, Lionel Jospin a cru à la bonne foi de Chevènement et était prêt à lui proposer un autre poste important. La cohabitation créa une confusion : on ne savait plus qui était responsable de la politique suivie. Pour gagner, il fallait avoir deux atouts : la qualité de la politique suivie – mais la gauche critique et défend rarement son bilan – et l’unité. La gauche espérait gagner et comptait sur Jospin au second tour mais chacun voulait prélever sa dîme au premier tour. Lionel Jospin avoua avoir surestimé le rejet de Chirac – qui n’a néanmoins obtenu que moins de 20 % des voix – et l’approbation de son bilan, avoir sous-estimé l’impact de la division de la gauche et avoir mal évalué le risque du 1er tour. L’inconséquence de la gauche l’avait conduit le 21 avril au soir à réintroduire la gravité et à provoquer un choc dans l’opinion, aussi pour donner plus de chances au PS aux législatives qui suivraient. Il a trouvé ridicule la façon dont la gauche s’est ralliée à Chirac.

Pour l’historien Serge Berstein, le 21 avril 2002 confirme et amplifie les analyses déjà faites sur les mutations qui affectent depuis environ deux décennies les grandes cultures politiques traditionnelles de la France (communisme, socialisme, gaullisme) : épuisement de ces cultures, nostalgie de la disparition des systèmes globaux d’explication du monde qu’elles proposaient, repli sur une culture consensuelle minimale et des aspirations sectorielles. Depuis la victoire socialiste de 1981, le résultat d’aucun scrutin n’était déterminé par l’adhésion massive des Français à un projet politique, mais par la défaite de l’équipe sortante, désavouée par l’électorat. Les cohabitations successives en associant au pouvoir les grandes forces politiques de droite et de gauche les ont également compromises dans une usure du pouvoir qui n’a épargné aucune d’entre elles. Le résultat est spectaculaire : moins de 40 % des votants se sont reconnus le 21 avril 2002 dans les cultures politiques qui dominaient la France depuis près d’un demi-siècle. La nostalgie des grands systèmes d’explication se traduisit par un vote aux extrêmes. Une bonne part des électeurs de l’extrême droite et de l’extrême gauche n’ont donné à leur vote qu’une signification protestataire. Les sondages post-électoraux révèlent que 65 % des électeurs d’Arlette Laguiller, 59 % de ceux de Jean-Marie Le Pen, 58 % de ceux d’Olivier Besancenot et même 53 % de ceux de Noël Mamère ne souhaitaient pas l’élection du candidat pour lequel ils ont voté (Jérôme Jaffré, « La crise de la politique française un an après », Le Monde, 23 avril 2003).

Retiré de la vie politique, Lionel Jospin, par ses prises de positions publiques et sa présence à Liévin avec les autres prétendants, laisse planer un doute sur ses ambitions et sa disponibilité. Aussi son nom fut plusieurs fois évoqué, notamment en 2006, dans le cadre de la préparation des présidentielles de 2007.

Le 23 février 2007, Lionel Jospin rejoint théoriquement l’équipe de campagne de Ségolène Royal, aux côtés notamment des deux anciens rivaux de cette dernière, Dominique Strauss-Kahn et Laurent Fabius. En fait, la candidate ne réunira jamais cette instance. Dans son livre L’Impasse, publié en septembre 2007, Lionel Jospin qui n’a émis aucune critique contre la candidate et lui a apporté son soutien quand on le lui a demandé, se montre sévère a posteriori.

Après avoir signé la motion présentée par Bertrand Delanoë au congrès de Reims, Lionel Jospin vote, le 20 novembre 2008, pour Martine Aubry candidate au poste de Première secrétaire du Parti socialiste.

Son bilan reste critiqué par les analystes. Nicolas Domenach ne voit en lui qu’un « bloc d’orgueil » et une « naïveté angélique », incapable de se livrer à l’autoanalyse ou à l’autocritique (Marianne, 9 au 15 janvier 2010). S’il n’apparaît pas aux yeux d’Alain Duhamel comme le meilleur tacticien ou le meilleur stratège de la gauche française, Lionel Jospin en est au contraire, pour lui, le meilleur analyste, une « grande qualité, fortifiée par une probité notoire et une modestie mal connue » (Le Point, 7 janvier 2010). Evoquant début 2010 dans ses entretiens avec Pierre Favier la fin de son itinéraire politique, Lionel Jospin se félicite de « se sentir, non pas apprécié par tous, mais aimé par certains et respecté par beaucoup. »

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article137511, notice JOSPIN Lionel par Jean-Marcel Bichat, version mise en ligne le 10 juillet 2011, dernière modification le 13 septembre 2014.

Par Jean-Marcel Bichat

ŒUVRE : L’invention du possible, Paris, Flammarion, 1991. — Le monde comme je le vois, Gallimard, octobre 2005. — L’impasse, Flammarion, septembre 2007. — Lionel raconte Jospin, entretiens avec Pierre Favier et Patrick Rotman, Le Seuil, janvier 2010.

SOURCES : Jean-François Sirinelli, Dictionnaire de la Vie politique française au XXe siècle. — Thierry Pfister, Les socialistes, Albin Michel, 1975. — Claude Askolovitch, Lionel, Grasset, 2001. — Serge Raffy, Jospin, Secrets de famille, Fayard, Paris 2001. — Alain Duhamel, Les prétendants, Gallimard, 2007. — Daniel Vaillant, PS : 40 ans d’histoire(s), du congrès d’Épinay à nos jours, édition l’Archipel, 2011. — Serge Bernstein, « Les cultures politiques de la France au miroir du 21 avril 2002 », Vingtième Siècle, revue d’histoire 1/2004. — Notes de Gilles Morin et Frédéric Cépède.

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