Née le 15 janvier 1925 à Landerneau (Finistère) ; ouvrière à la manufacture des tabacs de Morlaix ; syndicaliste féministe CFTC-CFDT ; membre du conseil de l’UL-CFTC de Morlaix et de l’UD-CFTC du Finistère (1950-1954) ; secrétaire générale de la Fédération nationale de la SEITA CFTC-CFDT (1954-1967) ; membre du Conseil confédéral de la CFTC-CFDT (1963-1967) ; de la Commission féminine confédérale de CFTC-CFDT (1961-1970) et de la Commission exécutive de la CFDT (1970-1981 ; responsable du secrétariat « travailleuses » (1970-1981) ; vice-présidente du MLAC (1973-1975).

Jeannette Laot
Cliché fourni par Jeannette Laot (Droits réservés)
Jeannette Laot à la présentation du tome 7 du Maitron à Strasbourg
Cliché Annie Pennetier
Jeannette Laot en 2014
Cliché Claude Truong-Ngoc
Créative Commons
Jeannette Laot naquit dans une famille bretonne, catholique et modeste. Son père, né en 1897, originaire de Saint-Renan (Finistère), était fils d’agriculteurs et dernier-né d’une famille de dix enfants. Il fut placé très jeune comme domestique de ferme, puis devint garçon boucher. Mobilisé lors de la Grande Guerre, il fut gazé et ne s’en remit jamais (il mourut en 1938). La mère de Jeannette Laot, originaire de Landerneau, fut élevée, avec ses sept frères et sœurs, par sa mère, veuve, qui était blanchisseuse. Catholique pratiquante, elle fréquenta jusqu’à l’âge de dix ans l’école catholique qu’elle quitta pour devenir apprentie couturière. Durant la Grande Guerre, elle travailla comme ouvrière dans une usine de coton, puis comme employée de maison. Les parents de Jeannette Laot s’étaient rencontrés à Landerneau alors qu’ils travaillaient dans la même boucherie. Par la suite, ils avaient ouvert leur propre magasin dans une rue commerçante du vieux quartier de la ville où Jeannette Laot vécut son enfance, « courte et difficile », avec ses trois frères et sœur. Elle alla à l’école catholique jusqu’au certificat d’études, en 1938. Après le décès de son père, elle quitta l’école afin d’aider sa mère à la boucherie.
Durant l’Occupation, comme la boucherie devait fermer certains jours, faute d’approvisionnement, elle dut travailler chez une cousine modiste. La guerre fut pour elle l’occasion d’une première prise de conscience politique : elle commença à formuler sa volonté de concilier sa foi et son désir de justice sociale. Toutefois, si elle côtoyait un milieu ouvrier – son frère aîné militait à la Confédération générale du travail (CGT), sa belle-sœur, institutrice, était syndiquée –, si plusieurs de ses camarades militaient à la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC), elle ne s’engagea dans aucune organisation, ne se considérant pas à l’époque comme « une vraie salariée, une vraie ouvrière ». Au sortir de la guerre, la boucherie de sa mère tout comme l’atelier de mode, rencontrèrent des difficultés. Aussi, craignant de se retrouver au chômage, Jeannette Laot décida-t-elle de chercher un nouvel emploi.
Elle postula à la manufacture des tabacs de Morlaix qui recrutait alors des pupilles de la nation. Embauchée comme ouvrière à la « manu » en 1948, elle travailla d’abord dans un atelier d’écôtage des feuilles de tabac, puis dans un atelier de confection de cigares. N’ayant le choix à l’époque qu’entre la CGT et Force ouvrière (FO), Jeannette Laot adhéra tout d’abord à FO. Mais, déçue par le fonctionnement de cette organisation, elle fonda au bout de quelques mois, en 1948, avec sept de ses camarades, une section de la Confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC), aidée par l’Action catholique ouvrière (ACO) dans laquelle elle s’investit. Ainsi, s’engageant dans une « démarche syndicale traditionnelle », Jeannette Laot lutta contre ce qu’elle considérait être « sa première exploitation », c’est-à-dire pour l’application du règlement intérieur et la titularisation des temporaires. En 1950, elle devint également conseillère à l’Union locale de Morlaix et fut élue au conseil de l’Union départementale du Finistère qui se situait alors dans le courant minoritaire de la CFTC. Toutefois, comme elle en prit conscience plus tard, elle ne put accéder à ces responsabilités que parce qu’elles étaient boudées par les hommes. De même, ce fut par un concours de circonstances similaire qu’en 1954, elle devint secrétaire générale de la Fédération nationale de la société d’exploitation industrielle des tabacs et des allumettes (SEITA) et entra au conseil fédéral de la Fédération des Finances – la Fédération nationale de la SEITA étant une fédération interne à la Fédération des Finances. En effet, à cette date, aucun homme ne souhaitait occuper cette responsabilité, d’autant qu’elle impliquait de supporter « des conditions financières peu reluisantes ». Or, le fait que Jeannette Laot soit célibataire, et à l’époque sans enfant, lui permettait d’accepter « plus facilement » de quitter Morlaix. Son arrivée à Paris la mit en contact avec la minorité de la CFTC, à laquelle son itinéraire militant fut étroitement lié, puisque ce fut en tant que minoritaire qu’elle fut élue au conseil confédéral de la CFTC-CFDT et qu’elle entra à la commission féminine confédérale.
Favorable à un renouvellement de la CFTC et à sa déconfessionnalisation, Jeannette Laot s’investit dans la lutte des minoritaires. Elle y rencontra, notamment, Marcel Gonin*, l’un des rares militants à s’associer à son combat pour la cause des femmes. Elle participa également aux réunions de Reconstruction à qui elle doit pour partie sa formation intellectuelle. Cependant, au sein de la minorité, elle eut l’impression de n’exister « que dans les moments stratégiques ». Elle se sentait alors « marginale et isolée », d’autant qu’appartenant à une fédération majoritaire, elle était souvent en désaccord avec ses membres. Or, ce fut précisément pour cette raison que la Fédération des Finances décida de la présenter au conseil confédéral de la CFTC-CFDT de 1961, puis de 1963. En effet, alors qu’au sein de la CFTC, le rapport minorité/majorité tendait à s’inverser, sa fédération espérait, en présentant une minoritaire, de surcroît ouvrière, conserver les deux voix qu’elle possédait au CC. Non élue en 1961, Jeannette Laot entra au CC en 1963. Elle y représenta d’abord la Fédération des Finances, puis, à partir de 1965, la Fédération de l’Alimentation à laquelle la Fédération nationale de la SEITA était désormais rattachée. Elle siégea jusqu’en 1970 au CC qui ne comptait que deux femmes sur quarante-quatre membres en 1963, trois en 1965 et, enfin, trois en 1967, auxquelles il faut ajouter Jeannette Laot. Bien qu’élue au CC de 1967, elle ne disposa jusqu’en 1970 que d’une voix consultative. En effet, afin de préparer la succession de Simone Troisgros, secrétaire nationale en charge du secteur femmes et loisirs, Jeannette Laot était également devenue secrétaire confédérale pour la Commission féminine confédérale (CFC) ce qui, selon les statuts de la CFDT, était incompatible avec l’accès à un organisme directeur. En tant que membre du CC, elle était alors une des rares militantes minoritaires capables de défendre, dans les instances de décisions, les intérêts des travailleuses. Tel fut d’ailleurs l’argument qu’utilisèrent deux membres actives de la CFC, Aimée Jeantet, trésorière et responsable de la formation à la Fédération des Industries chimiques, et Madeleine Délessert*, secrétaire de l’UD du Rhône, pour la convaincre d’y participer.
Jeannette Laot entra à la CFC en 1961, non parce qu’elle était féministe, mais avec l’intention première de faire progresser le projet de la minorité dans une commission alors dirigée par des femmes « majoritaires ». Au reste, sa vision de la CFC n’était, à l’époque, pas très positive. Toutefois, son tempérament, tout comme son expérience personnelle l’avaient conduite à s’engager en tant que femme, ce qui, selon elle, la « prédisposait à devenir quelqu’un de féministe ». Ce fut donc en entrant à la CFC qu’elle découvrit la question des femmes et prit conscience de la situation d’infériorité que les femmes vivaient tant dans la CFTC-CFDT que dans la société. Jeannette Laot, Aimée Jeantet et Madeleine Délessert, devinrent les chevilles ouvrières de la commission féminine que Jeannette Laot présida à partir du 8 janvier 1966, succédant alors à Renée Lambert. Rompant avec le familialisme de la CFC, et plus généralement de la CFTC, ces trois militantes engagèrent l’ensemble de la commission dans une réflexion de fond sur la condition féminine, participant ainsi à « l’espace de la cause des femmes » qui s’ouvrait avec les années 1960. S’appuyant sur les sciences humaines et sur leurs échanges avec les femmes de la nouvelle gauche, elles en firent un instrument à même d’élaborer une stratégie syndicale pour les femmes. En septembre 1963, la CFC se dota d’une équipe restreinte pour suivre les questions « travailleuses », appelée équipe fonctionnelle, à laquelle Jeannette Laot participa aux côtés d’Aimée Jeantet, Simone Troisgros*, Renée Lambert *et Élisabeth Martinie*. Mais surtout, elle participa avec Aimée Jeantet au renouvellement des sessions de formation destinées aux travailleuses. Lieux de construction et de transmission d’un savoir, ces sessions jouèrent un rôle moteur dans l’élaboration et la diffusion au sein de la CFDT d’une stratégie syndicale pour les femmes. En 1962, elle participa, tout comme Aimée Jeantet, au Mouvement démocratique féminin (MDF), sorte de nouvelle gauche des femmes. En 1964, une session-recherche de la CFC fut d’ailleurs entièrement consacrée au MDF. De même, bien que non présentées comme telles, des militantes du Mouvement français pour le planning familial (MFPF) participèrent régulièrement à ces sessions.
Déterminée à faire évoluer la place des femmes dans la CFDT, Jeannette Laot consacra une partie importante de son activité syndicale à la question des femmes, ce qui ne se fit pas sans tensions. De fait, en tant que femme, mère célibataire – elle éleva seule sa fille née en 1957 – et responsable syndicale, elle était à l’opposé de l’archétype catholique prévalant dans la jeune organisation déconfessionnalisée. Tout au long de cette période, elle continua néanmoins à remettre en cause le syndicat de l’intérieur et tenta de s’affirmer en tant que syndicaliste-féministe. En effet, la singularité de Jeannette Laot tint à la façon dont elle formula très tôt son double engagement en termes de classe et de genre. Aussi, se définissait-elle d’abord comme syndicaliste, l’action devant être avant tout menée sur le terrain de la lutte des classes, puis comme féministe, cette lutte devant s’attaquer à la fois à l’exploitation capitaliste et à la situation faite aux femmes dans la société. Toutefois, si Jeannette Laot se dit aujourd’hui volontiers féministe, et que son action le fut sans conteste, dans les années 1960et 1970, elle n’employait que très peu ce terme. En effet, reflet d’un contexte marqué d’abord par l’émergence du mouvement des femmes, puis par la concurrence entre syndicalisme et féminisme, il s’agissait de se différencier face à des stratégies considérées comme déficientes, mais surtout de ménager les cédétistes qui n’étaient pas encore prêtes à prendre en charge ces questions. Ainsi, en tant que syndicaliste-féministe, Jeannette Laot fut, avec la CFC, amenée à élaborer une stratégie syndicale originale qui, prenant en compte la question des femmes, permettrait de redéfinir le syndicalisme cédétiste. Tel fut le sens du colloque de mai 1967, « Femmes au travail », avec lequel la CFC proposa un ensemble de revendications égalitaristes (réduction du temps de travail et retraite à soixante ans pour toutes et tous, accroissement des structures collectives et répartition égalitaire des tâches entre les sexes), refusant toutes mesures particulières pour les femmes, à l’exception de la maternité. L’intégration de ces mesures au rapport de synthèse du congrès confédéral de 1967 marqua une première reconnaissance du travail collectif entrepris par la CFC.
Le XXXVe congrès confédéral de la CFDT, qui se tint en mai 1970, constitua une étape importante pour Jeannette Laot. D’une part, elle fut élue à la commission exécutive (CE), succédant à Simone Troisgros, ancienne responsable du secteur femmes et loisirs, et devint responsable du secrétariat « travailleuses ». D’autre part, la radicalisation de la CFDT, tout comme le contexte du mouvement des femmes, permirent aux membres de la CFC, et particulièrement à Jeannette Laot et à Aimée Jeantet, de faire de la lutte contre la subordination des femmes un élément stratégique du projet autogestionnaire de la CFDT et de proposer à la centrale une stratégie de libération des femmes et des hommes articulant lutte des classes et lutte des sexes. Toutefois, elle rencontra un certain nombre d’obstacles tenant tant à la difficulté d’être reconnue en tant que femme et militante dans une organisation syndicale qu’à la tension que générait la question des femmes. En effet, l’enjeu sous-jacent à la candidature de Jeannette Laot à la CE était la possibilité que la CFDT se donnait, ou non, de prendre, en compte cette dimension. Et ce d’autant plus que si le XXXVe congrès confédéral de la CFDT reconnut la libération de « la » femme, la réforme des statuts qui intervint supprima la présence obligatoire d’au moins une travailleuse dans l’organe exécutif ainsi que le secteur « femmes », chaque secteur se devant d’intégrer à son activité les aspects « travailleuses ». En étant élue secrétaire nationale, Jeannette Laot, qui fut la seule femme à siéger à la CE jusqu’en 1982, devint à nouveau une des rares militantes à même de défendre la cause des femmes au sein de la CFDT.
De 1970 à 1973, Jeannette Laot eut en charge le secteur action sociale et cadre de vie (ASCV) qui remplaça celui dénommé précédemment femmes et loisirs. Il couvrait les garanties sociales collectives et les loisirs. De juin 1973 à juin 1974, elle assura l’intérim de Frédo Krumnow au secteur action revendicative (AR) pour en devenir la seule responsable en titre jusqu’en 1976. À cette date, elle fut co-responsable du secteur avec Albert Mercier* et s’occupa tout particulièrement des entreprises, du droit syndical, des conditions de travail, des institutions. Cependant, bien qu’étant à la fois secrétaire nationale et responsable du secrétariat « travailleuses », Jeannette Laot eut l’impression de ne pas avoir été reconnue comme une secrétaire nationale à part entière et de n’avoir été perçue que comme la « porte-parole des femmes dans l’organisation ». Être reconnue et s’affirmer en tant que femme, responsable confédérale et féministe ne fut pas chose aisée, d’autant que, comme Jeannette Laot le souligna dans Stratégie pour les femmes, ouvrage qu’elle publia en 1977 : « L’organisation ne nous offrait que deux possibilités : nous identifier à son analyse, son champ d’activité. Ou nous autocensurer. C’est ce qui se produisait. […] Nous restons souvent complexées, mutilées. » Toutefois, si comme le titra L’Unité en 1977, « Les femmes sont toujours les prolétaires de l’homme… même dans les syndicats », Jeannette Laot ne manqua pas d’insister sur le fait qu’être femme, travailleuse et syndicaliste offre « une situation privilégiée pour faire connaître la totalité de la condition ouvrière : elle cumule l’expérience d’un homme dans la vie du travail, et celle d’une femme dans la vie familiale. Et peu de militants peuvent traiter ces deux aspects ». Reste que, si d’un côté son statut de secrétaire nationale apporta une légitimité à l’action qu’elle mena en direction des femmes, de l’autre, le cumul de ces deux responsabilités la conduisit à vivre une double journée syndicale.
En effet, de 1970 à 1981, elle eut également en charge le secrétariat « travailleuses », rattaché au secteur ASCV puis au secteur AR. Chargée de mettre en œuvre la politique sur les questions féminines, Jeannette Laot assuma cette tâche pratiquement seule, puisque la commission mixte, qui en 1971 avait remplacé la CFC, fut, faute de fonctionnement, mise en sommeil en 1973. Jusqu’en 1977, elle ne fut aidée que par Marcel Gonin qui suivit en tant que secrétaire confédéral (au secteur ASCV, puis AR) les problèmes des travailleuses et fut en quelque sorte l’ambassadeur masculin de la cause des femmes au sein de la CFDT. À cet égard, le fait qu’un militant soit chargé de ce suivi n’était pas sans lien avec la volonté de Jeannette Laot d’associer femmes et hommes dans une lutte commune. Dans Stratégie pour les femmes, elle consacra d’ailleurs à cette question un chapitre entier intitulé « Les hommes avec nous ». En 1977, dans le cadre de la remise en œuvre d’une politique « travailleuses » par la CFDT, une secrétaire confédérale lui fut adjointe. Ce poste fut occupé par Michèle Languille*, puis à partir de 1979 par Yolande Colleret. De même une commission « femmes » fut reconstituée en fait en 1977, puis en droit à partir de 1979. Ainsi, en s’appuyant sur l’ensemble de ces structures, Jeannette Laot s’efforça de mettre en pratique les résolutions relatives aux travailleuses votées en mai 1970 lors du XXXVe congrès confédéral de la CFDT. Elle s’employa à mettre en œuvre au sein de la centrale une stratégie pour les femmes, avec laquelle il s’agissait de penser la politique de la CFDT à travers le prisme de la mixité. Dans ce cadre, elle mena un véritable combat au sein de la CFDT pour le droit à l’avortement et la contraception. Non sans résistances internes, elle y impulsa le débat en avril 1971, suite à la publication du Manifeste des 343, et conduisit la CFDT à se prononcer dix-huit mois plus tard pour « une procréation volontaire et consciente ». La CFDT devint alors la première organisation syndicale à agir pour l’abrogation de la loi de 1920. Forte de ce contexte, Jeannette Laot obtint l’autorisation de participer à titre personnel à la constitution du Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (MLAC) où durant vingt mois, elle fut, avec Simone Iff, secrétaire générale du MFPF, vice-présidente de l’association. Dans cette démarche, elle reçut particulièrement le soutien de Marcel Gonin, qui s’investit lui-même dans le MLAC dès sa création. Jeannette Laot permit ainsi à la CFDT d’énoncer plus clairement ses positions. Son expérience au sein du MLAC participa également, au niveau confédéral, au rapprochement CFDT/MFPF. À cet égard, en 1981, les nominations respectives de Jeannette Laot à l’Élysée et de Simone Iff, au ministère des Droits de la femme, apparaissent comme une reconnaissance d’un « féminisme socialiste » qu’elles contribuèrent à élaborer au cours des années 1960 et 1970. Mais surtout, en militant pour que la CFDT intègre les questions de contraception et d’avortement à ses orientations, elle lui fit franchir un nouveau seuil de laïcisation. Cette évolution créa alors un contexte favorable qui, en 1976, permit à Jeannette Laot de redynamiser la politique « travailleuses », rendue plus nécessaire par l’objectif de recentrage que se fixa la centrale. La mixité de l’emploi constitua un des volets revendicatifs de cette politique « travailleuses ». Dans ce cadre, elle joua un rôle important tant dans le vote en 1979 d’une résolution affirmant que « la libération des femmes passe par leur autonomie économique », que dans l’action menée par la CFDT en faveur d’une logique égalitaire de la loi sur l’égalité professionnelle. Dans Stratégie pour les femmes, elle présenta également une proposition qui, visant à créer « trois millions d’emplois pour les femmes », fut symptomatique de la stratégie mixte qu’elle entendit mener. En effet, en créant trois millions d’emplois nouveaux, il s’agissait de réunir les conditions de l’indépendance économique des femmes, ce qui impliquait une autre organisation du travail (réduction du temps de travail pour toutes et tous) et de sa place dans la vie de chacun et chacune (redéfinition des temps sociaux). Enfin, Jeannette Laot participa ardemment à l’élaboration de la mixité des structures de la CFDT. Et, si l’absence des femmes des organismes statutaires fut au cœur de la réflexion qu’elle engagea avec la CFC dès les années 1960, il fallut toutefois attendre 1977 et la décision de la CFDT d’adapter son syndicalisme à la réalité ouvrière, pour qu’une action concrète puisse être engagée en ce sens. Celle-ci aboutit en 1982, lors du congrès de Metz, au vote d’une résolution imposant la mixité des structures de l’organisation par l’instauration de quotas et portant le nombre des membres du bureau national de 31 à 39 pour ne pas léser les hommes. L’action de Jeannette Laot à la CFDT se termina avec l’adoption par la CFDT de ces mesures volontaristes. En effet, elle quitta la confédération en 1981 après avoir consacré plus de vingt années de sa vie au militantisme durant lesquelles elle tenta de redéfinir le syndicalisme cédétiste en articulant lutte des classes et lutte des femmes.
En 1981, après l’élection de François Mitterrand à la présidence de la République, Jeannette Laot, qui avait préparé son départ de la CFDT depuis 1979, accepta un poste de conseillère à l’Élysée. Chargée des conditions de travail et des femmes, sa mission fit écho à l’action syndicale qu’elle avait menée jusqu’alors. Elle occupa cette fonction jusqu’en 1985. À cette date, craignant une victoire de la droite aux législatives de 1986, elle fut reclassée et nommée inspectrice générale des PTT. Les cinq ans qu’elle passa en tant qu’inspectrice furent pour elle une période difficile et ce fut avec soulagement qu’elle accueillit sa retraite en 1990. Lorsque la CFDT fêta son quarantième anniversaire, Jeannette Laot fit partie des vingt-cinq anciennes responsables confédérales, fédérales et régionales de la CFDT qui, le 17 avril 2004, interpellèrent la centrale en publiant dans Le Monde une tribune intitulée « Questions à la CFDT ». De même, continua-t-elle à défendre la cause des femmes, en soutenant par exemple la Marche mondiale des femmes en 2000, l’un de ses grands regrets étant que, si d’un côté le congrès confédéral de 1982 permit à des femmes d’accéder à des responsabilités confédérales, de l’autre, le réajustement stratégique qui s’y opéra conduisit la CFDT à freiner son action en direction des travailleuses. Nulle militante ne prit réellement la relève de l’action engagée par Jeannette Laot, qui fut le fait d’une « aventure humaine » et collective indissociable de l’histoire de la minorité et de la Commission féminine confédérale.
Principales féministes dans le Maitron
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ŒUVRE : Stratégie pour les femmes, Stock, 1981 (1re éd. 1977). – « Femmes dominées, hommes aliénés, une interview de Jeannette Laot », Tribune socialiste, 16 décembre 1971. – « Lutte de classe et libération des femmes », Droit social, n° 1, janvier 1976, p. 453. – « Les revendications syndicales évoluent », Projet, (s.d.). – Préface à Annie Borzeix et Margaret Maruani, Le temps des chemises, Syros, 1982.

SOURCES : Arch. conf. CFDT : Activité du secteur « femmes » (1961-1982) ; réunions statutaires : congrès confédéraux, bureaux, conseils, comités (1961-1982) ; fonds Marcel Gonin ; entretien réalisé avec Louisette Battais et Pierre Autexier, 1989, 48 p. — Michel Branciard, Secrétariat confédéral 1953-1980, BRAEC, 1980. — Entretiens avec Pascale Le Brouster (janvier 2005-septembre 2010). — Michèle Kespi-Backmann, « Les femmes sont toujours les prolétaires de l’homme… même dans les syndicats », interview de Jeannette Laot, L’Unité, 11 mars 1977. — CFDT, Travailleuses, combat pour une libération, Paris, éd. Montholon, 1979. — CFDT-Aujourd’hui, « Femmes… », n° 63, septembre-octobre 1983. — Chantal Rogerat et Margaret Maruani, « Parcours : entretien avec Jeannette Laot », Travail, genre et sociétés, n° 4 octobre 2000, p. 5-26. — Hélène Harden Chenut, « Classe, sexe et genre dans l’histoire sociale », Anne-Marie Sohn et Françoise Thélamon (dir.), L’histoire sans les femmes est-elle possible ?, Perrin, 1998, p. 25–72. — « Questions à la CFDT », Le Monde, 17 avril 2004. — « Témoignage croisé de deux responsables historiques, Albert Détraz et Jeannette Laot », Les Cahier du FSE, « La CFDT : une aventure humaine », n° 1, avril 2007, p. 11-30. — Marie-Noëlle Thibault, La CFDT et le féminisme, éd. ATP-Femmes CNRS, 1988. — FEN (collectif), Le féminisme et ses enjeux : 27 femmes parlent, FEN Edilig, 1988. – Stéphanie Batailler, La commission féminine confédérale de la CFDT (CFTC) dans les années 1960 : pour une synthèse entre lutte de classes et lutte de sexe, maîtrise d’histoire, Université Paris I, CRHMSS, 1997. — Pascale Le Brouster, « Contribution à l’histoire du Planning familial : le partenariat CFDT-MFPF au cours des années soixante-dix », Genre et histoire, n° 2, printemps 2008. — Françoise Thébaud, « Un féminisme d’État est-il possible en France ? L’exemple du ministère des Droits de la femme, 1981-1986 », Ian Coller, Helen Davies and Julie Kalman (eds), French History and Civlization, University of Melbourne, 2005, p. 236-246. — Michelle Zancarini-Fournel « Le parcours ascensionnel de Nicole Notat : un exemple de mise en œuvre de la parité », La parité, enjeux et mise en œuvre, Toulouse, PUM, 1998, p. 127-138. — Frank Georgi, L’invention de la CFDT, 1957-1970, Éditions de l’Atelier/CNRS, 1995. — Guy Groux et René Mouriaux, La CFDT, Paris, Economica, 1989.

Pascale Le Brouster

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