KANAPA Jean

Par Gérard Streiff

Né le 2 décembre 1921 à Ezanville (Val-d’Oise), mort le 5 septembre 1978 à Paris ; agrégé de philosophie ; militant communiste, membre du comité central (1959-1978) et du bureau politique (1975-1978), responsable de la section de politique extérieure du PCF, responsable de La Nouvelle Critique (1948-1958), correspondant de presse.

Fils d’un banquier juif, enfant des beaux quartiers de l’ouest parisien, le lycéen Jean Kanapa fut élève de Jean-Paul Sartre* au lycée Pasteur de Neuilly. Il fut un temps très proche de la mouvance sartriennne et de Simone de Beauvoir. Pendant la guerre, alors que la banque de son père était partiellement « aryanisée », il passa son agrégation de philosophie et commença à enseigner à Saint Etienne (Loire). Il adhéra au PCF à la Libération alors que sortait, peu après, son premier roman, Comme si la lutte entière, aux éditions Nagel (1946). Le livre fut salué par Aragon mais critiqué, pour ses audaces amoureuses, par Jeannette Thorez-Vermeersch.

Remarqué, au début de la guerre froide, par Laurent Casanova, notamment pour son ardeur polémique contre ses anciens amis sartriens (L’existentialisme n’est pas un humanisme, Éditions sociales, 1947), Jean Kanapa devint le porte-drapeau d’un jdanovisme à la française. Il prit en 1948 la direction d’une nouvelle revue mensuelle destinée aux intellectuels communistes, La Nouvelle Critique. Durant une dizaine d’années, à une époque où l’intelligentsia liée au PCF était très présente dans la bataille d’idées tout en manifestant parfois une sorte de complexe de supériorité, il en fit un organe de lutte, réécrivant à peu près tous les articles dans une sorte d’« ivresse dogmatique ». Il y milita pour la démocratisation de la culture, anima des campagnes de solidarité anti-impérialistes et dans le même temps défendit des postures moralistes et soutint une seule esthétique réaliste. En 1952, alors que Jean-Paul Sartre se rapprochait du PCF, Jean Kanapa, poussé par François Billoux, critiqua sévèrement un ouvrage d’un proche du philosophe, Jean Mascolo qui prônait un communisme libertaire. Son article lui valut une réplique cinglante du père de l’existentialisme qui, dans Les Temps Modernes, le qualifia, entre autres choses, de « crétin ». L’épithète le marqua durablement. Très stalinienne, La Nouvelle Critique, dès 1954, suivit cependant de près les débats entre les écrivains soviétiques, annonciateurs du « dégel ». Pourtant, la revue, désorientée, fut absente des débats autour du XXe congrès du PCUS en 1956 et ne parvint pas à répondre au désarroi croissant des intellectuels communistes. Le périodique entra en crise. Homme double, Kanapa afficha un parfait rigorisme, alors même qu’il avouait avoir été déstabilisé en 1957 par le roman d’Elsa Triolet, Le Monument, d’une tonalité critique. Il quitta la direction du journal en 1958 pour se retrouver, à Prague, représentant du PCF à La Nouvelle Revue internationale (NRI), dernier avatar de l’internationalisme communiste.

Au même moment, il fut élu au comité central du PCF (membre suppléant) lors de son XVe congrès, tenu à Ivry en juin 1959. À Prague, Kanapa s’initia aux grands débats Est/Ouest et joua un rôle majeur dans la rédaction de la NRI, largement contrôlée pourtant par les Soviétiques et leurs affidés. Il fut aux premières loges lorsqu’éclata, à partir de l’été 1960, le « schisme » du PC Chinois, conflit qui divisa la NRI. Cette connaissance de « l’intérieur » du mouvement communiste fut, pour Kanapa, tout à fait essentielle et lui assura une expertise précieuse des enjeux internationaux.

À Paris éclatait l’« affaire Casanova-Servin ». Le dossier à charge constitué en amont contre les deux dirigeants pointait plus généralement un certain nombre d’intellectuels ou de proches et soulignait en particulier les liens entre Jean Kanapa et Laurent Casanova. La direction thorézienne poussa Jean Kanapa, plutôt désireux de garder ses distances, à désavouer publiquement son ancien mentor, ce qu’il fit. Kanapa fut nommé correspondant de l’Humanité à Moscou à partir de 1963. Il y fut témoin de la timide déstalinisation en cours, à laquelle il s’intéressa fortement, et du réchauffement des rapports franco-soviétiques sous l’impulsion du général de Gaulle. Il minimisa la portée de la destitution de Nikita Khrouchtchev alors que l’URSS entrait dans une longue période d’immobilisme qui lui fut fatale. Après Moscou, Kanapa effectua un court séjour à La Havane, toujours en qualité de correspondant de l’Humanité mais il s’adapta difficilement à Cuba.

En 1966, il était de retour en France alors que Waldeck Rochet retravaillait l’héritage politique et théorique du PCF. Le nouveau secrétaire général connaissait et appréciait Kanapa et sollicita ses avis alors que le débat des penseurs communistes se développait avec une certaine vivacité (voir notamment les échanges entre Althusser et Garaudy) . En qualité de conseiller du prince, il participa et anima le « dialogue doctrinal » entre intellectuels marxistes et joua un rôle significatif lors du comité central d’Argenteuil. Ce fut aussi, pour Kanapa, le temps de l’adieu à la littérature. Après Comme si la lutte entière, il avait en effet publié quatre autres romans : Le procès du juge, Nagel, 1947 ; Question personnelle, EFR, 1956 ; Du vin mêlé de myrrhe, EFR, 1965 ; Les Choucas, EFR, 1967. Selon Aragon« Kanapa a sacrifié un immense talent de romancier au parti ».

En 1968, il sembla assez peu en prise avec les « événements » français, étant très mobilisé, aux côtés de Waldeck Rochet, par la crise qui se développait dans les pays de l’Est, suite au « printemps de Prague ». Il connaissait parfaitement les protagonistes, tchèques et soviétiques, du drame qui se nouait. Avec le secrétaire général du PCF, il se dépensa pour trouver une issue à cette tension et maintenir un dialogue entre PC mais l’intervention soviétique signa tragiquement l’échec de ces efforts. La double expérience de la crise française et du drame tchécoslovaque amenèrent la direction du PCF, fin 1968, à mettre la démocratie au cœur du processus de libération. Jean Kanapa prit une part déterminante dans la rédaction de cette nouvelle orientation connue sous le nom de « Manifeste de Champigny. » Alors que la maladie éloignait Waldeck Rochet de la direction, Georges Marchais, le nouveau leader, eut très vite l’occasion d’apprécier l’apport de Kanapa, notamment durant l’été 1969 où les deux hommes participèrent à la conférence mondiale des PC de Moscou. Le « passage » de Waldeck Rochet à Georges Marchais se fit assez naturellement pour Jean Kanapa qui prit place dans le (nouveau) premier cercle dirigeant, avec une double casquette. Il fut le spécialiste de l’international et un des principaux animateurs de la réorientation stratégique qui s’esquissait : il participa très directement à l’écriture du livre Le Défi démocratique (1973) puis du manifeste Vivre libres ! Responsable de la section internationale à partir de 1973, et considéré comme « le ministre des Affaires étrangères » du PCF, Jean Kanapa n’entra pourtant au bureau politique qu’en 1975. Cette promotion fut tardive et intervint en dehors d’un congrès, signe de réticences persistantes de certains hiérarques communistes à son égard.

Jean Kanapa fut membre de droit à la direction pour une période courte, de 1975 à 1978, mais cette séquence fut très intense, marquée tout à la fois par la rénovation idéologique du PCF à son congrès de 1976, par le développement d’une orientation « eurocommuniste » notamment au sein du mouvement communiste européen et par la rupture entre forces de gauche en France.

Dès l’automne 1974, une série d’élections partielles montrait que la dynamique du programme commun profitait d’abord au Parti socialiste. D’où la volonté de Marchais d’accélérer la modernisation du PCF. Kanapa joua un rôle majeur dans la préparation et la tenue du 22e congrès, dit du « socialisme aux couleurs de la France ». Axé sur une démarche démocratique, ce forum marqua une nette condamnation du stalinisme et décida l’abandon de la notion de dictature du prolétariat. Jean Kanapa participa directement à la rédaction des textes, suivit de près les échanges dans les fédérations et ne s’interdit pas au besoin d’user de leurre. C’est ainsi que fut mise en avant la discussion sur la « morale » qui polarisa tout un temps les congressistes et facilita de fait l’adoption de la nouvelle stratégie.

Au plan international, Kanapa encouragea une spectaculaire relance de la coopération avec le Parti communiste italien d’Enrico Berlinguer. Les deux partis se retrouvaient sur l’enjeu démocratique et la transformation de l’Europe. La distance avec le modèle soviétique était prudente mais implicite.

Rencontres, textes communs, initiatives populaires ponctuèrent durant des mois cette convergence affichée entre les deux formations autour desquelles se rassemblaient différents PC d’Europe occidentale et d’ailleurs (Japon, Mexique). Des commentateurs qualifièrent rapidement cette démarche d’« eurocommunisme », terme que Kanapa regarda d’abord avec prudence puis reprit à son compte en le caractérisant. Cette novation, qui voulait se distinguer tout autant de la social-démocratie que du soviétisme, suscita un intérêt aussi formidable qu’éphémère au cours des années 1977-1978. Dans le même temps, les rapports du PCF avec le PC soviétique se dégradèrent, les sujets de conflits se multiplièrent (25e congrès du PCUS, dissidence, Conférence de Berlin…). L’hostilité de Moscou au phénomène eurocommuniste fut très forte ; les rapports entre le PCF et le PCUS prirent vite des formes dramatisées (pressions, chantage, échange de lettres, notes d’information…) mais ces divergences restèrent pour l’essentiel « en interne ». Les militants en furent peu informés et quasiment aucune expression publique ne fut donnée à ce conflit. En décembre 1976, Kanapa participa cependant à l’émission télévisée « Les dossiers de l’écran », intitulée « Les procès dans les pays de l’Est : une maladie du socialisme ? », qui s’ouvrit sur le film L’Aveu de Costa-Gavras : « Si nous avions su (à l’époque des procès), nous aurions hurlé notre indignation » y déclara-t-il.

Alors que la gauche était donnée gagnante aux prochaines législatives de 1978, ce que semblaient encore confirmer les municipales de mars 1977, c’est encore Kanapa qui prit des initiatives audacieuses (Parlement européen, force de frappe) perçues comme autant d’actes de « bonne volonté » d’une formation s’affirmant comme parti de gouvernement. Le PCF décida en effet, à son instigation, de participer à l’élection du Parlement européen au suffrage universel (la première élection de ce type eut lieu en 1979). Puis, en matière de défense nationale, ce parti jusque-là hostile à la bombe atomique, « prit acte » de la force nucléaire comme élément de l’indépendance nationale. Kanapa était en charge du dossier et son exposé de mai 1977 devant la direction communiste fut, peu après, baptisé « rapport Kanapa » par François Mitterrand*, expression visant à l’évidence à accréditer l’idée d’un texte mystérieux et problématique… Lors de ce même printemps, les discussions en vue de l’actualisation du programme commun reprirent officiellement et Kanapa en fut un des plus redoutables négociateurs. Alors que les trois partis de gauche semblaient s’orienter vers un accord d’ensemble au début de l’été, le secrétaire général du PCF opta pour une position intransigeante et la rupture fut consommée. Tout se passa alors comme si, sur ce sujet essentiel, une différence d’approche, ou de méthode – qui ne s’exprima jamais publiquement – s’était manifestée entre Marchais et Kanapa. De la même manière, face à l’URSS, les deux hommes n’eurent probablement plus la même attitude. Kanapa radicalisa sa critique du soviétisme comme le montra sa conférence à l’automne 1977 à l’École centrale du PCF sur « Le mouvement communiste international hier et aujourd’hui ». Dans ce texte, il expliquait, en référence à l’URSS : « Nous avons une autre conception du socialisme ». Il se disait alors dans la direction que Kanapa « en faisait trop ». Son texte, passé sous silence par la presse communiste (sauf France nouvelle) ne sortit en brochure qu’en septembre 1978, quelques jours après sa mort… Jean Kanapa fut en effet terrassé par un cancer pulmonaire. Lors de son agonie, il tint à dire à ses proches : « L’URSS, quel gâchis. »

Sa mort fut marquée par de vives polémiques, à l’image des tensions politiques qui traversaient alors le pays et la gauche. Libération, titra en Une sur « la mort d’un crétin » (référence à Sartre) alors que des fédérations communistes éditèrent des tracts qui rendaient hommage au dirigeant défunt.

L’enterrement eut lieu au Père Lachaise. Georges Marchais déclara dans son éloge : « Jean Kanapa partagea avec son parti des illusions et des erreurs qu’il ne cherchait pas à oublier ou à minimiser. Jour après jour, avec le parti, il en tirait la leçon ». Francis Cohen, dans un éditorial d’octobre 1978 de La Nouvelle Critique, revue qu’il dirigeait alors, écrivit : « Jean, tu nous manques. »

L’héritage de Kanapa fut disputé et ses archives subtilisées et utilisées, en 1984, contre Georges Marchais dans ce qu’on appella « L’affaire Fabien », avec la publication du livre Kremlin PCF, Conversations secrètes aux éditions Orban, anonyme alors et revendiqué plus tard par le journaliste Pierre Olivieri. Si globalement l’image du Kanapa stalinien resta dominante dans l’historiographie, une timide réévaluation est à l’œuvre pour donner une image plus équilibrée, plus complexe de cet homme qui reste comme un des principaux dirigeants communistes de l’après-guerre.

Jean Kanapa se maria trois fois et eut trois enfants.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article136278, notice KANAPA Jean par Gérard Streiff, version mise en ligne le 19 février 2011, dernière modification le 17 mai 2012.

Par Gérard Streiff

OEUVRE : L’existentialisme n’est pas un humanisme, Éditions sociales, 1947. — Le traître et le prolétaire, Éditions sociales, 1950. — La doctrine sociale de l’Eglise et le marxisme, Éditions sociales, 1962. — Pour ou contre l’Europe, Éditions sociales, 1969. —Le mouvement communiste international hier et aujourd’hui, Paris, 1978.

SOURCES : Fonds Kanapa, Arch. Dép. Seine-Saint-Denis — Fonds Kanapa, Archives de Sciences-Po Paris. — Arch. Nat., Fonds Maurice Thorez (626/AP/284). — Gérard Streiff, Jean Kanapa 1921-1978. Une singulière Histoire du PCF, L’Harmattan, 2001 (deux volumes) .— Michel Boujut, Le Fanatique qu’il faut être. L’énigme Kanapa, Flammarion, 2004. — Gérard Streiff, Jean Kanapa, de Sartre à Staline (1921-1948), La Dispute, 1998. — Gérard Streiff, « Jean Kanapa, la formation d’une éminence grise », in Ouverture, Société. Pouvoir, dir. Emmanuel Le Roy Ladurie, Fayard, 2005 — Gérard Streiff,« Argenteuil : le rôle de Jean Kanapa », in « Aragon et le Comité Central d’Argenteuil », Annales de la société des amis de Louis Aragon et Elsa Triolet, n° 2, 2000.

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