LAC Jeanne [LAC Angèle, Marie, Marguerite, Jeanne]

Par Yves Verneuil

Née le 27 novembre 1905 à Paris (Xe arr.), morte le 14 août 1981 à Brive-la-Gaillarde (Corrèze) ; professeure ; militante syndicaliste et associative.

Fille unique d’un chef de contentieux et d’une institutrice qui divorcèrent, Jeanne Lac obtint à Tulle (Corrèze), en 1922 le baccalauréat (philosophie). Titulaire du certificat de lettres en 1924 à la Sorbonne, elle réussit l’année suivante le certificat d’aptitude à l’enseignement secondaire (1926) et entra à l’École normale supérieures de Sèvres. En 1928, elle fut reçue troisième à l’agrégation féminine de lettres.

D’abord professeur de lettres suppléant au lycée de jeunes filles de Caen (Calvados) d’octobre 1928 à octobre 1929, professeur titulaire de lettres au lycée de jeunes filles du Mans (Sarthe) d’octobre 1929 à novembre 1930, puis, déplacée au lycée de jeunes filles de Douai (Nord) de novembre 1930 à octobre 1933, Jeanne Lac fut nommée professeur de lettres-latin au lycée de jeunes filles de Beauvais (Oise), et demanda à entrer dans le cadre de Paris. L’inspecteur d’académie notait alors : « Mlle Lac a de l’expérience et de l’autorité. Apparaît comme un très bon professeur, digne en tous points d’une nomination sur Paris » (janvier 1934). Nommée au lycée Victor-Hugo à Paris en 1935, elle obtint satisfaction, à ce détail près que son service était en latin, alors qu’elle préférait enseigner les lettres, vœu progressivement satisfait. Elle avait réussi son entrée dans le cercle des professeurs d’élite du cadre parisien. En 1936, sa directrice écrivait d’elle : « Esprit ferme. Enseignement consciencieux. Suit les élèves de très près ; les dirige avec méthode et clairvoyance ». Les notes élogieuses se succédaient : « Mlle Lac a beaucoup d’action sur les élèves par son intelligence, sa nature généreuse, son enseignement attentif à la portée morale des textes qu’à leur valeur artistique. Elle est extrêmement sympathique » (1938) ; « Elle est la cheville ouvrière de notre colonie de vacances. Elle y paie beaucoup de sa personne et y gagne, avec la confiance des enfants, la connaissance approfondie de leur nature » (1939). Repliée en 1939-1940, elle enseigna comme déléguée au lycée Edmond Perrier de Tulle où elle avait de la famille. En 1941, cependant, alors qu’elle était, en classe de première, à la fois professeur de lettres et maîtresse d’éducation générale, selon la directrice en janvier 1943, elle eut du mal à avoir « le doigté, la souplesse » nécessaires avec le professeur d’éducation physique, et l’on soulignait sa forte personnalité, son amour-propre. Avec la Libération revint toutefois le temps des compliments. En mars 1946, l’inspecteur général écrivait : « L’éloge de Mlle Lac comme professeur de français n’est plus à faire. Je suis certain qu’elle exerce une influence considérable sur ses élèves ».

Jeanne Lac, qui avait obtenu en 1945 les palmes académiques, conseillère pédagogique en 1949-1950, fut orientée vers les classes préparatoires littéraires . En 1952, elle faisait une partie de son service en classe de lettres supérieures au lycée Molière, avant de revenir, l’année suivante, accomplir le même service au lycée Victor-Hugo. En 1959, elle faisait en outre deux heures d’enseignement de version latine en classe de première supérieure au lycée Jules Ferry. À ce service, elle ajoutait, entre 1958 et 1961, quelques heures de propédeutiques-latin à la faculté des lettres et sciences humaines de Paris. Habitant avenue de la Grande-Armée, dans le XVIeme arrondissement, elle termina sa carrière en 1970, en ayant bénéficié d’une promotion au nouveau grade de professeur de chaire supérieure. Jusqu’au bout, elle resta un excellent professeur, dont on louait la sensibilité, le sens artistique, la finesse psychologique, tout en déplorant un peu, dans les années 1960, ses légers retards. En 1957, elle obtint la Légion d’honneur.

Jeanne Lac était une personnalité du mouvement associatif des enseignants du Secondaire. Membre du Syndicat national des professeurs des lycées de garçons et de l’enseignement secondaire féminin (S3), élue au comité de la Société des agrégées en 1933, elle entra au bureau, l’année suivante, comme membre adjoint. En 1936, elle devint secrétaire générale de la Société, fonction qu’elle conserva jusqu’à la fusion avec la Société masculine, en 1948. Dans la Société des agrégés unifiée, tout en militant jusqu’en 1956 au sein de la Section des Intérêts féminins, elle conserva le poste de secrétaire générale, jusqu’en 1955, spécialement chargée de la rédaction du bulletin. De 1955 à 1960, vice-présidente de la Société, elle fut responsable des questions personnelles pour les agrégés littéraires.

Cette fonction était à mettre en relation avec sa qualité d’élue au Conseil supérieur puis au Conseil de l’enseignement de second degré, depuis 1946. Membre de la commission corporative du Syndicat national de l’enseignement secondaire (SNES) en 1945, de la commission pédagogique de 1945 à 1948, elle appartint, en 1946-1947 à la commission exécutive, à titre de suppléante. En 1950, candidate à la commission administrative nationale du SNES, sur la liste C-FO « Pour un syndicalisme indépendant et démocratique », elle ne fut pas élue. Candidate du SNES à l’élection au CESD, elle fut élue par 758 voix, et réélue en 1954 par 652 voix (seule des agrégées littéraires à être élue dès le premier tour). En 1958, cependant, elle fut battue au CESD et à la commission administrative paritaire nationale des agrégées littéraires, fonction à laquelle elle avait été élue en 1952. Était-ce le prix de son intransigeance doctrinale ? Elle faisait en effet partie du groupe le plus traditionaliste de la Franco-ancienne. Avant la guerre, secrétaire générale et membre du bureau de la régionale parisienne de cette organisation, en 1953, elle en devint la vice-présidente.

La défense des humanités classiques donnait son sens à son engagement, tant au CESD qu’au sein des organisations enseignantes. Ce combat lui valut l’amitié du député Hippolyte Ducos, mais la conduisit à s’opposer aux projets de réforme de l’enseignement secondaire. Comme le SNES, elle refusa des classes d’orientation qui ne seraient pas entièrement secondaires. Mais alors que le SNES proposait, entre le second degré long et le second degré court, l’institution de classes vestibules au niveau de la seconde, comme le président de la Franco-ancienne Maurice Lacroix* (lui-même élu du SNES au CSEN), elle insistait pour que ces éventuelles classes vestibules soient placées dès la quatrième, car elle estimait que l’on ne saurait concevoir un enseignement secondaire qui ne soit pas d’imprégnation lente. Comme Maurice Lacroix, elle voulait aussi que l’enseignement secondaire court soit dispensé hors des lycées (sans être confié aux cours complémentaires), afin de repousser le risque de tronc commun. En 1956, pour protester contre le projet Billères, elle démissionna du CESD, entraînant, selon elle, les autres membres du Conseil dans la voie du refus.

Ses prises de position intransigeantes contribuèrent à séparer le SNES de la Société des agrégés, et, plus précisément, Albert Bay* de Pierre Bennezon*, initialement liés par l’épisode du Comité d’action universitaire. À la Société des agrégés, Jeanne Lac, devenue la maîtresse du président Bennezon, fut la bête noire des progressistes, comme Jean Mousel, secrétaire de la section du second degré du Syndicat général de l’Éucation nationale et représentant de ce syndicat auprès de la Société, qui indiquait dans son témoignage : « Après 1951, à l’intérieur de la Société des agrégés, certaines personnalités avaient une importance trop grande et trop orientée, dans un sens conservateur et peu constructif : Maurice Lacroix, Pierre Boyancé, Pierre Bennezon, Mlle Lac. Celle-ci a complètement circonvenu Bennezon […]. Le tout ou rien de la Franco-ancienne était intenable. Or tant que Bennezon et Mlle Lac étaient là, cela pesait terriblement sur la Société des agrégés. »

L’influence de Jeanne Lac sur Pierre Bennezon irritait les scientifiques, comme s’en souvenait Marc Delgée, pour qui, en 1956, il y avait, au bureau de la Société « un grave problème d’incompréhension entre les littéraires, M. Maurice Lacroix et Mlle Lac, et les mathématiciens, qui souhaitaient profiter de la pénurie des enseignants scientifiques de valeur pour obtenir l’entrée aux "échelles-lettres" . » Il notait : « Le noyau dur de la Franco-ancienne n’était à l’évidence pas au mieux avec l’Union des Physiciens. […] M. Guinier (très brillant et fort bouillant défenseur de l’enseignement scientifique) se heurtait constamment à une forme (hermétique) de cristallisation de l’enseignement "latin-grec" de M. Lacroix et de Mlle Lac. »

Lors de la session du CESD des 15-16 avril 1953, Jeanne Lac plaida contre le projet d’agrégation de lettres modernes, véritable hantise de la Franco-ancienne. En 1959, elle demanda aux adhérents de voter le refus d’admettre dans la Société des agrégés les nouveaux agrégés de lettres modernes. Le président Jean Marchais s’en offusqua : « J’admire avec quelle tranquille certitude notre collègue range par avance dans la catégorie des torchons ceux qui auront réussi à un concours où se présenteront sans aucun doute quelques-uns des plus brillants élèves de Saint-Cloud et de Fontenay – avec quel souverain mépris elle se refuse à les mêler aux précieuses serviettes que nous sommes ». Et comme Jeanne Lac engageait à la sécession, si la Société votait l’admission de ces nouveaux agrégés, Jean Marchais poursuivait : « C’est montrer qu’on n’est pas attaché à la Société en tant que telle, mais qu’on entend seulement la mettre à son service ». Et pourtant, ce ne fut pas Jeanne Lac, mais Fernand Robert, qui fut élu, cette année-là, pour succéder à Maurice Lacroix à la présidence de la Franco-ancienne. Elle démissionna alors du bureau de celle-ci, non sans jouer les Cassandre incomprises par les hommes. Et le 26 mars 1960, elle démissionna du bureau de la Société des agrégés, « pour ne pas avoir à dire, en accueillant les nouveaux agrégés de lettres modernes, que leur agrégation dévalue le titre d’agrégé ». Selon elle, la Société venait de commettre une erreur fatale, qui devait permettre aux autorités de mettre en place le tronc commun.

Au total, tout en occupant des positions de pouvoir au sein du SNES, de la Société des agrégés et de la Franco-ancienne, Jeanne Lac fut essentiellement un gardien de l’enseignement secondaire traditionnel. En 1959, certains membres de la Société des agrégés souriaient toutefois de voir l’agrégation de lettres modernes condamnée catégoriquement par une agrégée de lettres ne connaissant pas le grec. Condescendance à l’endroit des agrégations féminines, réputées inférieures ?

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article136237, notice LAC Jeanne [LAC Angèle, Marie, Marguerite, Jeanne] par Yves Verneuil, version mise en ligne le 14 février 2011, dernière modification le 9 janvier 2012.

Par Yves Verneuil

SOURCES : Archives nationales, AJ/16/6039, F17/ 17820, 30114/C. — L’Université syndicaliste, Les Agrégées, L’Agrégation, Revue de la Franco-ancienne.. — Marc Delgée, témoignage écrit du 6 mars 1999. — Jean Mousel, témoignage oral du 20 février 1999. — Notes de Jacques Girault.

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