WEINBERGER Jean [WEINBERGER Jan ou Jean ou Janos. Dit WENGER, dit MOSONYI Ferenc]

Par Claude Pennetier

Né le 27 décembre 1908 à Mestečko (autres dénominations de la ville : Močenok, ou encore Mesleska), dans le district de Hlohovec dans l’Empire Austro-hongrois, Tchécoslovaquie, Slovaquie), déporté de Drancy le 25 septembre 1942 à Auschwitz où il mourut semble-t-il à une date inconnue ; écrivain, journaliste ; militant de la section hongroise du Parti communiste français dans les années 1930, rompt avec le mouvement communiste en 1939.

Jean Weinberger vers 1935
Jean Weinberger vers 1935
Cliché fourni par sa fille

Jean Weinberger naquit dans une famille tchèque d’origine juive, de langue hongroise. Son père, František Weinberger (1881-1939), propriétaire foncier, aisé jusqu’en 1930 puis touché par la crise et ruiné, devint un fermier moyen. Sa mère, Nina Nàgel (1885-1952), s’occupait du foyer. Jean Weinberger fit ses études secondaires au lycée hongrois de Bratislava puis fut étudiant en droit jusqu’en octobre 1928, date de sa première arrivée à Paris pour continuer ses études. Il disait de sa famille : « Il règne dans ma famille une mentalité ’a-politique’ caractérisant certain milieu bourgeois moyen et petit-bourgeois juif » (autobiographie, 1933). Sympathisant communiste à partir de 1927, il suivit des cours marxistes donnés par des étudiants de droit de Bratislava. Il fut un temps ouvrier à Bratislava en 1931. Sous l’influence de Rachel Krant et d’un cousin, Endre Nagel dit Bandi, rédacteur en chef de Madyar Nap, il adhéra au communisme. Dans les années quarante, la seconde femme de ce parent fut un proche collaborateur de Rajk et, tous deux accusés de titisme, connurent la prison.

Sa famille comptait cinq enfants : Lenke (1907-2000), l’aînée, qui se destinait à la carrière de pianiste, n’eut pas d’engagement politique et resta proche de ses parents, Piri Priscilla (1911-1999), militante communiste puis membre de l’Intelligence Service pendant la guerre en Iran, domiciliée aux USA puis en Suisse ; Edith (1914-1949), militante communiste, journaliste ; Anna (1920-1944) mourut à Auschwitz. La famille avait le goût de la musique et Jean Weinberger lui-même jouait du violon et du saxophone.

Dans son autobiographie de 1933, il précisait ses lectures militantes : "Je me suis acharné surtout à l’étude de l’économie politique marxiste-léniniste et du matérialisme historique. Je connais à peu près tous les ouvrages de Marx et d’Engels parus en langue allemande ailleurs [sauf celles de l’édition] qu’aux ’Archives de l’Institut Marx-Engels’, édition qui a cause de son prix élevé, m’était et m’est inaccessible. De Lénine, je connais les brochures parues dans l’édition allemande « Elementarbücher des Kommunismus » et dans la série Bibliothèque marxiste (Impérialisme, dernière étape du capitalisme ; La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky ; Gauchisme, maladie infantile du communisme) surtout et avant tout le tome XIII de ses œuvres complètes (Matérialisme et Empiriocriticisme).

Ses parents lui ayant coupé les ressources avant même son départ de Tchécoslovaquie, il vécut de divers travaux : vente de dessins, maquettes de réclame, critiques de livres, feuilletons pour les journaux hongrois de Slovaquie et de Transylvanie. Embauché dans une maison de transports internationaux (maison Weigel, rue d’Hauteville à Paris) pendant six mois comme facturier jusqu’à juin 1930, il travailla ensuite à l’Hôtel Belmont & Bassano comme commis de restaurant. À partir d’octobre 1930, il vécut sur la Côte d’Azur « un mois de vagabondage et de vie errante », se fixant ensuite à Toulon et fut embauché comme manœuvre dans une tannerie. Il retourna à Paris puis en Tchécoslovaquie en janvier 1931, vivant à Presbourg (Bratislava) comme ouvrier et de reportages, croquis et critiques : « choisissant des genres qui permettent de passer en contrebande la critique sociale dans les journaux bourgeois ». Il écrivit alors un volume de poésie. Il participa à la campagne électorale communale de 1931, notamment « parmi les colons que la Ville voulait exproprier ».

La maison Weigel ayant fait appel à lui, il revint à Paris le 23 novembre 1931 mais fut congédié le 31 mars 1933.

Weinberger milita au 3e-4e rayon de Paris et dans la section de langue hongroise du Parti communiste notamment au comité de rédaction du journal Munkás-élet (La Vie du travailleur). Il œuvrait également dans une organisation de masse révolutionnaire de langue hongroise, le Comité du 1er septembre. Il était connu sous un certain nombre de pseudonymes, le plus courant comme poète, journaliste, polémiste et critique littéraire était Ferenc Mosonyi. C’est sous ce nom qu’on le trouve répertorié dans les revues hongroises Korunk, Világosság, et surtout Szabad Szó dont il fut rédacteur en chef du 3 juillet 1937 au 1er septembre 1939, date de son arrestation.

La commission des cadres du Parti communiste français écrivait le 29 mai 1933 : "Vient de Tchécoslovaquie depuis 5 mois environ qu’il est aux groupes hongrois - employé - chômeur. Membre du comité de rédaction du journal. Semble un bon copain. Fait des cours marxistes parmi les camarades hongrois. Parle plusieurs langues. Un peu vaniteux."

Il donna des conférences dans divers cercles marxistes et au Centre Endre Ady des militants hongrois sous le nom de Vághi, et encore Vámbéry. Un de ses romans en hongrois (et un manuscrit écrit en détention) étaient signés Jean Was (ou Wass, orthographié des deux façons). Il s’était marié le 23 décembre 1937 à Paris XVIII avec Marie Elefánt, née le 29 février 1912 à Berechovo (Beregszász) dans une famille juive pauvre : père ouvrier en lacets, mère lingère. Très belle femme aux yeux verts émeraude, sportive, ouvrière corsetière, il l’avait connue au cercle littéraire hongrois Endre Ady. Le couple habitait 42 rue de Clignancourt, dans le XVIIIe arrondissement de Paris.

Weinberger était déjà en conflit avec la hiérarchie communiste et avait démissionné du Parti hongrois le 29 juillet 1939. Hostile au Pacte germano-soviétique, il annonça publiquement sa démission des partis communistes français et hongrois par un article, en hongrois, daté du 23 août 1939, dans la revue Világosság (Le Clarté). Dans ses documents personnels, il se disait persécuté depuis 1935, accusé de déviation et de trotskisme.

Arrêté dans la nuit du 1er septembre 1939 sans inculpation définie, mais comme étranger semble-t-il, il fut envoyé à Fresnes puis à la Santé. Il écrivait à sa femme, le 23 septembre 1939, de la prison de la Santé :

« Je pense que la guerre sera longue et difficile. Mais j’ai le ferme espoir qu’en dépit de la trahison soviétique le bloc des démocraties l’emportera. Et ce sera alors la fin non seulement de l’hitlérisme mais aussi de son frère jumeau : le bolchevisme russe. Il n’est pas impossible que de la guerre ne sorte une nouvelle organisation du continent : peut-être même cette Confédération des peuples libres de l’Europe et, notamment, celle des nations du bassin danubien, préconisée déjà par quelques précurseurs au dix-neuvième siècle (le Tchèque Palacky, les Hongrois Martinovics et Kossuth). Une chose me semble certaine : cette nouvelle organisation reposera sur une base démocratique. Elle deviendra possible dès que l’Europe aura été libérée de la terrible hypothèque russo-hitlérienne et russo-stalinienne qui pèse sur elle. » Il est vrai que ce texte en français passait par la censure et qu’il pouvait contribuer à la prise en compte de sa bonne foi. Ses lettres témoignent de sa vie quotidienne et de son travail de composition de poèmes en hongrois qu’il devait apprendre par cœur car il lui était impossible de sortir des textes en langue étrangère. Son souhait était alors de pouvoir s’engager dans la Légion tchécoslovaque ; ses démarches n’aboutirent pas.

Transféré le 12 octobre 1939 au stade Roland Garros, puis interné au camp du Vernet d’Ariège du 17 novembre 1939 au 21 septembre 1942, date de son envoi à Drancy. Il séjourna dans la section B des Politiques, baraque 6, puis 17, mais y fut tenu à l’écart par les militants communistes. Il écrivait le 15 février 1940 : « Les staliniens sont furieux contre moi : ils cherchent à me ridiculiser ou à me dénigrer en employant des méthodes sur lesquelles je n’ai pas besoin d’insister. Mais je m’en balance !... D’autant plus que je suis en bonne camaraderie avec l’élite des internés, qui partagent mes vues. Le ’procès’ continue ». Le 7 juin 1940, il ajoutait : « Je te demande, en outre, de mettre en garde toutes nos connaissances contre les accusations et injures lancées contre moi par les communistes hongrois du Vernet et colportées complaisamment dans certains milieux de l’émigration. Il n’y a pas, heureusement, que des staliniens et des nazis au Vernet, et je compte des amis même parmi les Hongrois (non-communistes). Au moment du règlement des comptes qui viendra bien un jour, il leur sera impossible d’accréditer leurs basses calomnies (j’entends : je parle ici des staliniens). »

Il est intéressant de noter sa réaction face à la persécution des Juifs en septembre 1942 : « Quoique issu d’une famille convertie au protestantisme depuis plus de cinquante ans et ayant au surplus deux grand-mères et trois arrière-grand-mères de pure race aryenne ; quoique sur mon acte de baptême rien ne laisse deviner que du sang juif coule dans mes veines, j’ai tenu à remplir et à signer la « déclaration individuelle » à laquelle sont assujettis les israélites de France. Par ce geste, j’entends protester d’une part contre l’absurdité des persécutions raciales, tout en manifestant, d’autre part, ma solidarité avec la plus ancienne de toutes les races humaines à laquelle je suis fier d’appartenir, ne serait-ce qu’incomplètement. Je me rends parfaitement compte des risques peut-être inutiles et, en tout cas évitables, que comporte mon geste, mais j’ai obéi à une voix intérieure, m’inspirant de l’exemple du demi-juif Marcel Proust qui lors de l’affaire Dreyfus s’est déclaré israélite. » Selon sa fille, Catherine Weinberger-Thomas : « Aucun membre de .la famille de mon père n’a été converti au protestantisme, que je sache. Ce qu’il affirme dans sa lettre du 18 septembre 1942 sur la conversion de sa famille peut s’expliquer de deux façons : 1) souligner l’injustice qui lui est faite auprès des autorités du camp, puisque la censure lisait toute la correspondance des internés. 2) il aurait pu être converti au camp même du Vernet (mais seulement à ce moment-là) par le pasteur protestant auquel il confia, avant de partir pour Drancy, tout ce qu’il souhaitait remettre à ma mère, ce que le pasteur fit. Ces conversions pour éviter la déportation étaient fréquentes. »

Sa femme se rapprocha du camp du Vernet, le visita, et ils purent concevoir un enfant, une fille, Catherine, qui naquit en juillet 1941 à Lyon. Pendant l’hiver, la mère et le bébé échappèrent de justesse à une rafle, se cloitrant en silence dans une chambre. Elles se cachèrent ensuite dans le Massif central puis en région parisienne, sa femme travaillant comme couturière. Après la guerre, elle tient un atelier de couture passage du Caire à Paris, resta à gauche mais non communiste. Elle ne se remaria pas et vécut dans le culte d’un homme "génial", qui parlait disait-elle onze langues, mais sans transmettre à sa fille son expérience politique. Lorsqu’elle mourut en 1982, sa fille, universitaire spécialiste de l’Inde, trouva un paquet de quelque 250 lettres écrites en français de lieux d’internement de Jean Weinberger. L’essentiel de l’œuvre littéraire de Weinberger avait été perdu pendant le guerre, notamment par le vol d’une mallette dans un train.

Jean Weinberger fut déporté à Auschwitz le 25 septembre 1942, par le convoi numéro 37, il y mourut, à une date non précisée.

Selon sa fille, il connaissait Arthur Koestler et Jean-Paul Sartre qui se serait inspiré partiellement de lui pour le personnage d’Hugo dans Les Mains sales. Peut-être certains aspects de la personnalité de Jean Weinberger, mais dans tous les cas l’itinéraire d’Hugo est très différent.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article136109, notice WEINBERGER Jean [WEINBERGER Jan ou Jean ou Janos. Dit WENGER, dit MOSONYI Ferenc] par Claude Pennetier, version mise en ligne le 6 janvier 2011, dernière modification le 11 février 2018.

Par Claude Pennetier

Jean Weinberger vers 1935
Jean Weinberger vers 1935
Cliché fourni par sa fille
Weinberger à Bratislava, en 1931, alors qu’il était, un temps, ouvrier
Weinberger à Bratislava, en 1931, alors qu’il était, un temps, ouvrier
Jean Weinberger et sa sœur Édit, à Paris, en 1936
Jean Weinberger et sa sœur Édit, à Paris, en 1936
Jean Weinberger et deux amis à Paris

ŒUVRE : Il écrivit beaucoup dans la presse, mais l’essentiel des manuscrits de ses poèmes et deux de ses trois romans (dont un autobiographique) furent perdus pendant la guerre, il n’en reste que quelques feuillets. Des poèmes figurent dans les revues hongroises et dans les pages intercalaires d’une grammaire de langue anglaise conservée par la famille.

SOURCES : RGASPI, 495 270 1299, autobiographie, 6 avril 1933 et évaluation sans signature (peut-être d’Eugen Fried). — CAC, Arch. Nat. Fontainebleau, dossier Weinberger, consulté par sa fille. — Renseignements communiqués par sa famille. — Mémorial de la déportation des Juifs de France, il est présent sous l’orthographe défectueuse de Jean Wrinberger. — Arch. familiales, notamment quelque 250 feuillets de lettres de sa période de captivité, transmises par sa fille Catherine Weinberger-Thomas. — Catherine Weinberger-Thomas, L’Affaire Wenger, Flammarion, 2018.

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