Né le 11 décembre 1926 à Paris (XIIe arr.), mort le 21 juin 2017 à Paris ; mathématicien ; professeur à l’Université de Montpellier et à Paris sud-Orsay ; membre du comité central du Parti communiste français.

Jean-Pierre Kahane
Fils d’Ernest Kahane, professeur originaire de Roumanie, et de Marcelle Wurtz, chimiste, frère d’André Kahane et de Roger Kahane, Jean-Pierre Kahane, élève de première au lycée Henry-IV fut arrêté le 11 décembre 1941 comme juif, à la place de son père, lors d’une rafle à leur domicile. Interné à Compiègne, au camp de Royallieu où étaient réunis juifs et communistes séparés par des barbelés ; violant l’interdiction, il prit contact avec les communistes et en retint le "courage politique" (témoignage du 7 juin 2011). Il fut relâché le 18 décembre, sans doute en raison de son jeune âge.
Après des études secondaires à Paris au lycée Henri-IV, Jean-Pierre Kahane entra en 1946 à l’École normale supérieure dans la section Sciences. La même année, au dernier trimestre, il adhéra au Parti communiste, cellule de l’ENS, puis en 1946 à l’UJRF. Il se rendit en Bulgarie en 1947 à l’occasion du 1er Festival mondial de la jeunesse. En 1949, il fut reçu premier à l’agrégation de mathématiques. Il adhéra successivement au SNES comme futur enseignant de 1947 à 1949, puis comme chercheur CNRS de 1949 à 1954 et ensuite comme universitaire au Syndicat national de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique qui devait donner naissance au SNCS et enfin au SNESup. Il était trésorier de la section SNESRS des mathématiciens de l’Institut Henri Poincaré en 1949-1950.
Le 11 juillet 1951, il épousa Agnès Kaczander, fille d’un ingénieur d’origine hongroise, étudiante communiste. Ils se virent refuser les visas pour leur voyage de noces en Hongrie. Le couple eut trois filles.
Attaché de recherche au CNRS, Jean-Pierre Kahane prépara une thèse de mathématiques pures qu’il passa en 1954 avec la thèse complémentaire. Il fut alors nommé maître de conférences à la faculté de Montpellier. En 1958, il était professeur en titre. Sa nomination fut saluée par La Marseillaise du 14 février 1958 : « La science ne peut se développer librement que dans un monde socialiste », écrivit Manuel Bernabeu, alors secrétaire fédéral de l’Hérault. En 1957, Jean-Pierre Kahane fut chargé de cours au Collège de France.
En allant à Montpellier, il accompagna son père Ernest Kahane qui devait créer l’enseignement de la chimie biologique à la faculté des sciences de Montpellier. La famille habita à Montpellier, rue Mareschal, un appartement qui lui avait été cédé par la veuve du directeur du Midi Libre, Jacques Bellon, qui était aussi d’origine roumaine. Père et fils eurent des engagements communs : adhérents du Parti communiste, ils fréquentaient tous deux la rue des Étuves de Montpellier. Ils étaient aussi membres des « Amitiés franco-chinoises » et de l’Union rationaliste de Montpellier que présidait Ernest Kahane.
Jean-Pierre Kahane voyagea pendant cette période de Guerre froide en Europe de l’Est : en Yougoslavie, en Hongrie, en Roumanie. Il fut aussi convié à donner des cours au Tara institut de Bombay, en 1957, et au Centre Unesco de Buenos-Aires ,en 1959. Malgré la crise entraînée par les événements de Hongrie, il demeurait fidèle à son parti. Cependant, le 18 juin 1958, avec le socialiste Pierre Antonini, le militant de la Nouvelle gauche, Camille Canonge et le communiste Henri Pupponi*, il signa une lettre adressée au Président Kadar, non rendue publique, qui affirmait : « Nous pensons que ce n’est pas servir la cause antifasciste, la cause populaire que de laisser passer sans protester ce qui nous paraît être une nouvelle et lourde faute des autorités hongroises. Ennemis en principe de la peine de mort, soucieux de voir sauvegarder les règles élémentaires de la justice – et en particulier le droit de défendre des accusés, nous ne pouvons admettre l’exécution d’Imré Nagy et de ses compagnons, dans les conditions où elle nous est annoncée : huis-clos avant l’ouverture des débats, exécution immédiate de la sentence sans possibilité d’appel ni de grâce. Nous sommes convaincus qu’une démocratie socialiste peut s’imposer sans recourir à de telles méthodes. » Cette initiative fut critiquée par le bureau de section qui considéra que « les camarades étaient d’autant plus blâmables que cela est la deuxième initiative erronée » (les mêmes éléments ayant déjà pris la même initiative à l’égard de Gomulka).
La guerre d’Algérie constituait l’enjeu politique principal de la période, avec la formation parmi les universitaires des Comités Maurice Audin. Jean-Pierre Kahane avait assisté à la soutenance in abstentia de la thèse d’Audin à la Sorbonne. Le 6 février 1958, la « Tribune libre » du Midi Libre, signée par René Saive, évoquait la formation de ces comités. Elle était titrée « L’exemple des maitres », le journaliste s’interrogeait : « La faculté des sciences jouit-elle de toute sa lucidité ? Dans l’affirmative, elle a peut-être des comptes à rendre au Tribunal militaire. Sinon, elle doit s’en remettre à l’avis des psychiatres ». Jean-Pierre Kahane riposta dans un article qui parut le 8 février. Il y évoquait « les crimes commis sous le couvert de la guerre d’Algérie » et ajoutait : « On n’imposera pas le silence aux universitaires en les traitant de traitres et de crétins ».
En mars 1958, le préfet de l’Hérault adressa un rapport à la direction des Renseignements généraux à Paris sur « la pénétration de l’idéologie communiste dans les milieux enseignants ». En 1961, la Fédération communiste de l’Hérault créait à Montpellier une « Université nouvelle », logée rue des Étuves, présidée par Jacques Roux, et qui compta à ses débuts 110 militants. Son secrétaire était Henri Pupponi*. À cette date, Jean-Pierre Kahane venait d’être nommé au centre d’Orsay de l’Université de Paris Sud où sa carrière se poursuivit et qu’il présida par la suite de 1975 à 1978.
Appelé au bureau du SNESup par son secrétaire général Michel Chaillou, il fut secrétaire général du SNESup en 1962-1963 et en 1964-1965 à une époque de forte croissance universitaire. Il comptait dans son bureau national le physicien Pierre Lehman, trésorier, le chimiste Guy Odent* et l’historienne Madeleine Rebérioux*. Ses activités internationales étaient particulièrement intenses dans le cadre de l’Unesco et de l’Union mathématique internationale. Il entretint des relations amicales avec des mathématiciens communistes comme Massera (Urugay) et Lee Lorch (Canada).
Ainsi qu’il le déclara plus de quarante ans après avoir quitté l’Hérault : « Je suis communiste depuis l’âge de vingt ans. J’ai été militant de base, membre de cellule, de section, sans jamais avoir de responsabilité notable, jusqu’au moment où on m’a « bombardé » membre du Comité central. C’était en 1979. Sur la base de ma bonne mine et de mes performances comme président d’Université, j’imagine. Mais en fait il y avait quelque chose à faire au Parti communiste. Le Parti communiste a des traditions solides en matière de relations à la science, avec des personnalités qui l’ont marqué fortement comme Paul Langevin, comme Frédéric Joliot-Curie*, auparavant comme Marcel Prenant. Or, il y a besoin de réactiver sans cesse, que ce soit au Parti communiste ou ailleurs, cet intérêt pour la science ». Son passage au comité central de 1979 à 1994 valut à Jean-Pierre Kahane d’être candidat aux élections européennes de 1979 et surtout d’élargir son horizon social et politique. De 1987 à 1997, il siégea au comité fédéral communiste de l’Essonne. Entre 1985 et 1994, il eut, auprès du comité central du PCF, la responsabilité des questions relevant de la science, de la recherche et des nouvelles technologies.
Dans le courant de sa carrière universitaire, le CNRS a joué un rôle fondamental. Il a toujours été attaché à l’idée de la diffusion de la culture scientifique et technique et rendu hommage à l’action du service audiovisuel du CNRS. La mission interministérielle de l’information scientifique et technique (Midist), était un organisme qui fonctionna de 1979 à 1985. Appelé par Jean-Pierre Chevènement, Jean-Pierre Kahane en devint le président en 1982. Il participa à la préparation du Colloque national de la recherche et la technologie et fut en particulier chargé de la préparation du rapport sur les institutions avec Claude Pair et Jean-Jacques Salomon. Il fut de ceux qui luttèrent pour conserver le Palais de la Découverte menacé à l’époque où on mettait en place La Villette. Il se montra aussi préoccupé, dans le domaine de l’édition, de la publication d’ouvrages de vulgarisation scientifique. Sans excès d’optimisme, il estime qu’il y a eu des réussites : « Concernant les réalisations en province, celle-ci a changé de visage. J’ai connu la province il y a cinquante ans, quand j’étais à Montpellier. La province était vide. Maintenant, vous avez à Montpellier la musique, mais vous avez également la science. On voit maintenant des enfants venir dans les labos ».
Pour Jean-Pierre Kahane, l’information scientifique et technique, la diffusion des publications, et le rapport à l’enseignement, doivent être une préoccupation importante pour les mathématiciens, tout autant qu’elle l’est pour les astronomes et les physiciens. Leur responsabilité dans la crise financière mondiale a été évoquée en 2008 par Michel Rocard* dans un article du Monde du 2 novembre 2008 : « Des professeurs de maths enseignent à leurs étudiants comment faire des coups boursiers. Ce qu’ils font relève, sans qu’ils le sachent, du crime contre l’humanité ». La formation d’étudiants bien qualifiés parmi lesquels sont recrutés les traders engagerait-elle à un tel niveau la responsabilité des enseignants ?
Tout en jugeant le propos inadmissible, Jean-Pierre Kahane, en scientifique, analysa les rapports entre les mécanismes de la crise financière et l’étude mathématique des probabilités. Il conclut : « Les bouleversements, depuis une trentaine d’années, du système financier mondial, auraient dû attirer notre attention comme citoyens ». Une parole-clé qui résume la volonté d’engagement du chercheur et ses devoirs dans la société. Jean-Pierre Kahane voit que « des pauvres gens sont jetés à la rue et que des fortunes gigantesques s’établissent sur des décombres ». À l’épreuve de cette crise révélatrice de désordres et dont les causes lui sont connues, il a défini sa conception du rôle des mathématiciens qui doivent, en collaboration avec les économistes, créer de nouveaux modèles destinés à satisfaire des besoins fondamentaux et non à générer des profits pour une minorité.
Les engagements que Jean-Pierre Kahane a maintenus durant toute sa vie l’ont amené à voir le rapport entre mathématiques pures et problèmes de société et à garder « le souci de lier la science à la vie ».
Jean-Pierre Kahane a enseigné au département de mathématiques de Paris sud-Orsay jusqu’en 1994. Membre de l’Académie des Sciences depuis 1999, il est commandeur de la Légion d’honneur et commandeur des Palmes académiques.
Membre actif de l’Union rationaliste, Jean-Pierre Kahane en fut le président de 2000 à 2003.

ŒUVRE CHOISIE : Jean-Pierre Kahane, Some Random series of functions, in Cambridge studies in advanced Mathematics, éd. Cambridge University, janvier 1994. – Jean-Pierre Kahane et Pierre Gilles Lemarie-Rieusset, Séries de Fourier, éd. Cassini, nouvelle bibliothèque scolaire/universitaire, 877 p., janvier 2001. – Jean-Pierre Kahane et collectif, Enseigner les mathématiques, éd. Odile Jacob, 240 p., mars 2002. — Collectif, L’Université de tous les savoirs, les Mathématiques, T.13, éd. Odile Jacob, avril 2002.— Révolution n°641, 12 juin 1992, entretien avec Jean-Pierre Kahane, « Mathématiques. Pas un jeu, un enjeu ! ».

SOURCES : Arch. Nat., F60/ 1554. — Arch. comité national du PCF. — Arch. Dép. Hérault, 511W37, Cabinet du Préfet, rapports individuels des RG, 1956-1964. — Who’s Who in France, biographie mise à jour le 11 avril 2005. — Henri Ostrowiecki et Virginie Durand, « Entretien avec Jean-Pierre Kahane », le 18 juin 2004, in La Revue pour l’histoire du CNRS, décembre 2005, mis en ligne le 3 mai 2007. — Jean-Pierre Kahane, « La science, les lumières et les ombres, le cas des mathématiques financières », in Bulletin de l’APMEP (Association des professeurs de mathématiques de l’enseignement public), n° 486, 25 janvier 2010. – Notes de Jacques Girault et de Michel Pïnault.

Hélène Chaubin

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