KREISLER Alexandre

Par Alain Dalançon, Gérard Réquigny

Né le 19 juillet 1910 à Podgorze (Autriche, Pologne), mort le 11 janvier 1979 à Sainte-Feyre (Creuse) ; professeur agrégé de grammaire ; Résistant ; militant syndicaliste, secrétaire de la section académique de Dijon du SPES (1938-1940), de la section académique de Besançon (Doubs) du SNES (1947-1949), membre de la CE puis de la CA nationale (1946-1954), membre du BN (1950-1954), secrétaire général adjoint (1951-1952).

Photo d’identité années 1950
Photo d’identité années 1950
(coll. familiale)

Né à Podgorze, un faubourg de Cracovie, Alexandre Kreisler était le fils aîné d’Ignace (Isaac) Kreisler, artisan fourreur, et de Rose Ubersfeld, tous deux juifs, nés également en Pologne près de Cracovie, alors ville autrichienne où vivait une nombreuse communauté juive. Mariés en 1908, ils s’installèrent en France à Besançon, où le frère de Rose, Léon Ubersfeld, avait acheté en 1906 un magasin de fourrures, "La martre de France", rue du Capitole. Les deux beaux-frères s’associèrent, furent internés en août 1914 comme Autrichiens-Hongrois suspects. Après la guerre, ils achetèrent un second magasin en 1924, « Les fourrures Magnus », et séparèrent leurs affaires en 1928, Ignace conservant le second magasin. Ce dernier aidait les immigrés juifs ne parlant que le yiddish à s’installer et à s’intégrer. Sa naturalisation, en avril 1929, entraîna celle de ses trois fils par filiation.

Excellent élève au lycée Victor Hugo à Besançon, bachelier en 1928, Alexandre Kreisler alla préparer le concours de l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm à la khâgne du lycée du Parc à Lyon (Rhône), de 1928 à 1931. Admissible, il obtint une bourse et termina sa licence de lettres à la faculté de Besançon en 1932. L’année suivante, il passa son diplôme d’études supérieures à la Sorbonne. Mais la loi du 19 juillet 1934, imposant un délai de 10 ans aux nouveaux naturalisés pour être nommé à des fonctions publiques rétribuées par l’Etat, l’empêcha de présenter l’agrégation. Il ne put concourir qu’en 1937, la majorité du Front populaire ayant enlevé son caractère rétroactif à la loi en août 1936, et fut alors reçu à l’agrégation de grammaire.

Il commença ensuite à enseigner au lycée de garçons de Dijon (Côte d’Or) et fut chargé de cours complémentaire à la faculté de cette ville en 1939-1940. Militant du Front populaire, il participa à la fondation, à la rentrée 1937, du Syndicat du personnel de l’enseignement secondaire affilié à la Fédération générale de l’enseignement-CGT, dont il devint le secrétaire de la section académique (S2) de Dijon. C’est peut-être dès cette époque qu’il eut des relations épistolaires avec Pierre Mendès France dont il suivit le parcours avec sympathie, notamment dans les années 1950.

Alexandre Kreisler fut exclu de la fonction publique enseignante le 18 décembre 1940 en application de la loi du 3 octobre 1940 (portant statut des Juifs) et du décret du 26 octobre 1940 (fonctionnaires fils d’étrangers). En novembre 1940, dans sa demande pour être relevé de la déchéance qui le frappait, il expliquait : « Exclusivement Français par mon éducation et ma formation scolaire, j’ai reçu dans ma famille des sentiments purement français qu’a développé par la suite, la pratique incessante des lettres classiques, françaises et gréco-latines. Le français est ma langue maternelle, je n’en parle point d’autre. »

Résistant de la première heure, son père fut arrêté par les Allemands en août 1942, fut transféré à Drancy puis au camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau où il mourut le 13 février 1943. Alexandre Kreisler décida alors de rejoindre Alger au début de l’année 1943. Entré clandestinement en Espagne le 26 janvier, il fut arrêté par les autorités franquistes, incarcéré à la prison de Lerida jusqu’au 7 mai, mis en résidence surveillée à Rocallaura jusqu’au 29 septembre puis à Barcelone jusqu’au 20 octobre. Libéré, il rejoignit alors les Forces françaises libres en s’embarquant à Malaga pour débarquer à Casablanca (Maroc) le 23 octobre.

Réintégré dans l’enseignement, il fut mis à la disposition du recteur de l’Académie d’Alger, le 1er janvier 1944, et affecté au lycée d’Alger. Reconnu apte au service armé, alors qu’il avait été réformé en 1931, il fut immédiatement incorporé dans les services du Comité français de Libération nationale et rejoignit le bataillon d’instruction stationné à Dellys près d’Alger. Félicité par lettre du 15 janvier 1944 par le général Giraud, nommé 1ère classe le 15 avril, Alexandre Kreisler participa au débarquement à Sainte-Maxime (Var), le 30 août 1944, aux opérations militaires précédant les campagnes d’Alsace en novembre, puis d’Allemagne, jusqu’en avril 1945, dans le Régiment d’infanterie coloniale du Maroc cité pour son action à l’ordre de l’armée. Par la suite il obtint la carte d’interné-résistant.

Renvoyé dans ses foyers le 24 avril 1945, Kreisler reprit son poste de professeur au lycée de Dijon à compter du 1er juin 1945, avant d’être nommé en octobre au lycée Victor Hugo de Besançon, pour se rapprocher de sa mère. Il milita alors au Syndicat national de l’enseignement secondaire et fut secrétaire de la section académique (S2 puis S3) de Besançon, de 1947 à 1949.

D’abord membre suppléant de la commission exécutive nationale en 1946 et 1947, il prit une part marquante au débat sur l’affiliation en 1948, dans un long article paru en deux livraisons dans l’Université syndicaliste, intitulé « Pour la cohésion du syndicalisme universitaire ». Il y déployait un vigoureux plaidoyer très argumenté en faveur de l’autonomie, seule susceptible de rassembler ceux qui souhaitaient rester à la CGT, comme ceux qui voulaient en partir, afin de ne pas perdre les acquis d’un siècle de lutte du mouvement ouvrier, tout en se comportant « en vrais révolutionnaires, par le renouvellement inlassable de la pensée et de l’action syndicales », pour s’opposer de façon permanente « à l’oppression sous toutes ses formes et sous tous les masques ». Après le référendum, il joua un rôle important dans la commission sur l’organisation du syndicat, lors du congrès national de Pâques 1948, qui adopta l’autonomie et la possibilité de la double affiliation individuelle à une confédération.

Alexandre Kreisler fut donc élu titulaire de la CE à ce congrès sur la liste des « autonomes ». Il s’affirma dès lors comme l’un des militants les plus importants de la majorité. À partir de la création du nouveau SNES (classique et moderne) en 1949, il laissa la direction du S3 de Besançon à Ghouti Benmerah, devint membre du bureau national en 1950 puis secrétaire général adjoint au côté d’Albert-Claude Bay en 1951 et 1952. D’après Benmerah, il corrigeait les éditoriaux de Bay voire les rédigeait.

Membre de la commission pédagogique en 1949, par ailleurs adhérent de la Société des agrégés qui travaillait à l’époque en étroite collaboration avec la direction du SNES, Kreisler fut élu titulaire au Conseil de l’enseignement du second degré aux élections de 1950 et suppléant au Conseil supérieur de l’Éducation nationale. Il défendit en 1951 le projet fédéral de transformation du CSEN, donnant plus de place aux organisations syndicales, s’opposant ainsi à Maurice Lacroix qui se conduisait dans cette instance de façon très indépendante.

En février 1951, il écrivit un long article dans L’US pour justifier le refus de la majorité du BN de publier des articles de Louis Guilbert et de deux militants autonomes prenant partie sur les questions de la guerre et de la paix à partir de positions politiques. Il s’y félicitait que la FEN et le SNES puissent « regrouper des adhérents de toute opinion et de toute appartenance » qui « pouvaient travailler ensemble et se quereller sans s’excommunier ». Cependant, il conjurait de rechercher des solutions à la préservation de la paix en s’appuyant uniquement « sur la force syndicale » et non pas en « entraînant les syndiqués sur des mots d’ordre élaborés à Stockholm, Prague, Varsovie et autres lieux… »

Alexandre Kreisler fut chargé de la commission de modification des statuts en 1950, pour tenir compte à la fois de la fusion avec le Syndicat national des collèges modernes et des nouvelles règles de fonctionnement de la Fédération de l’Éducation nationale et de ses syndicats nationaux depuis le choix de l’autonomie. Rapporteur sur cette question au congrès de mars 1951, il dut trouver des compromis avec les anciens adhérents du SNCM, les S3 et les cégétistes : ainsi fut mis en place l’élection d’une commission administrative composée à la fois d’élus « représentant leur catégorie et […] au titre général ». Mais sa proposition de constituer un bureau national homogène fut largement repoussée par le congrès. Il défendit en outre le principe selon lequel « un syndicaliste est d’abord un enseignant » qui devait « militer en continuant de faire sa classe », tout en étant « irréprochable du point de vue professionnel » ; c’était pour lui une condition de l’indépendance du militant.

Ses qualités de professeur étaient en effet reconnues par tous. Les rapports des inspecteurs soulignaient les qualités pédagogiques de cet « éducateur véritable », sa « conscience professionnelle méticuleuse », mais aussi parfois son « manque de souplesse ». Ainsi en 1953, non promu au grand choix, il refusa de poursuivre ses fonctions de conseiller pédagogique. En 1955, le proviseur de son lycée notait qu’il était le seul professeur à refuser « la constitution des dossiers scolaires prévus par les instructions ministérielles », opposition qui fut révisée assez rapidement. En 1966, le proviseur indiquait que ses collègues le qualifiaient de « conscience du lycée ».

Alexandre Kreisler fut ensuite responsable de la commission laïque du SNES, à l’époque de la bataille contre les lois anti-laïques Marie, Barangé, votées en octobre 1951 : « Ils sont allés trop loin ! » s’indigna-t-il dans L’US du 15 octobre, ajoutant dans le numéro suivant, au moment où le SNES était engagé dans le Comité d’action universitaire pour la revalorisation des traitements : « Ces deux batailles n’en font qu’une : pour la défense de l’État. »

Il était en même temps membre titulaire de la CA nationale de la FEN, de 1948 à 1950, après en avoir été suppléant. Secrétaire de la commission d’éducation sociale en 1949, il faisait également partie de la commission pédagogique où il défendait très fermement la qualité et la démocratisation de l’enseignement secondaire. Il eut souvent de violents accrochages avec le Syndicat national des instituteurs sur les questions aussi bien pédagogiques que corporatives. Dans la passe d’armes qui opposa la direction du SNES à celle du SNI à propos du CAU, il fut partisan d’une grande fermeté et appuya Bay pour persister dans la poursuite de l’action dans ce large cadre unitaire. Dans un article de L’US du 1er octobre 1953, intitulé « En peu de mots », il émit de sévères critiques à propos de la position du SNI vis-à-vis de la réforme du baccalauréat. Lors de la CA fédérale des 21 et 22 septembre, ses critiques concernèrent l’attitude du SNI sur le projet de réforme de l’enseignement adopté à l’unanimité des membres du CSEN mais en l’absence des représentants des instituteurs. Le secrétariat permanent du SNI lui répondit dans un article de L’Ecole libératrice titré : « Beaucoup d’erreurs en peu de mots ».

En 1954, Alexandre Kreisler ne fut plus membre du BN, restant toutefois membre de la CA nationale au titre de la liste « A » et devint titulaire au CESD et au CSEN. À partir de 1955, il se désolidarisa de l’équipe dirigeante du SNES où Bay, ayant déjà perdu son autorité, fut remplacé par Pierre Dhombres. Il considérait que, par souci de préserver l’unité de la majorité fédérale et de ne pas se heurter de front avec le SNI, cette direction défendait insuffisamment les intérêts de l’enseignement secondaire et de ses personnels. Il abandonna dès lors toute responsabilité nationale.

En 1960, Alexandre Kreisler signa avec Bay, Marie-Louise Bergeret et d’autres militants du S3 de Besançon une tribune libre (L’US, n°194 du 7 mars 1960) annonçant leur décision de constituer une liste nouvelle, en vue des élections à la CA nationale, base d’une tendance ayant comme programme « La défense de l’enseignement secondaire ». Dans le même numéro de L’US, s’appuyant sur son expérience de travail sur les statuts, il s’opposa violemment à la proposition du S3 de Lille pour que « chaque S3 ait [dans la CA] une représentation sensiblement proportionnelle à son effectif ». Il figura donc sur une liste « C » pour les élections à la CA nationale, conduite par le secrétaire du S3 de Besançon, Claude Rudigoz*, et Bay, lui-même étant 7e de la liste générale et tête de liste pour la catégorie des agrégés. Cette liste n’obtint que 5 sièges et Kreisler fut largement devancé chez les agrégés par les candidats des listes « A (autonome) » et « B (Unité et Action) ». En 1962 il fut, pour la dernière fois, tête de liste des agrégés de la liste « C » pour les élections à la CA nationale.

En juillet 1966, il épousa, à Besançon, Marie-Louise Bergeret qui passa après 1968 sur la liste « Unité et Action » mais qui disparut brutalement en 1973.

Homme de grande culture, passionné de science et de littérature, très attaché aux auteurs classiques grecs qu’il relisait en permanence, Alexandre Kreisler a beaucoup écrit (notamment un essai sur Rousseau) mais sans avoir l’occasion de publier. Doté d’une grande culture artistique, de l’Antiquité à nos jours, il avait une grande connaissance de la musique classique et jouait du piano. Resté attaché à son organisation syndicale, il continua à cotiser à la section des retraités du Doubs jusqu’à son décès au centre médical de la MGEN de Sainte-Feyre.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article136058, notice KREISLER Alexandre par Alain Dalançon, Gérard Réquigny, version mise en ligne le 6 décembre 2010, dernière modification le 20 janvier 2018.

Par Alain Dalançon, Gérard Réquigny

Photo d’identité années 1950
Photo d’identité années 1950
(coll. familiale)

SOURCES : Arch. IRHSES (SPES, SNES : congrès, CA, L’Université syndicaliste).— SHD, dossier GP 16 P/323503. — Jeanine Ponty, "Les polonais en Franche-Comté", conférence université ouverte de Besançon, 23 février 2010. — Ralph Schor, L’opinion française et les étrangers en France, 1919-1939, Pub. de la Sorbonne, 1985, p. 601. — Beate et Serge Klarsfeld, Le Mémorial de la déportation des juifs de France, 1978. — Interview de Ghouti Benmerah par Alain Dalançon et André Drubay. — Alain Dalançon, Histoire du SNES, t.1, IRHSES, 2003. — Renseignements fournis par sa nièce, Aude Dingli, et son neveu, Alain Kreisler. — Notes de Jacques Girault.

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