RONDET Michel

Par Yves Lequin

Né le 17 août 1841 à La Ricamarie (Loire), mort à Saint-Étienne (Loire) le 21 septembre 1908 ; ouvrier mineur ; militant républicain et syndicaliste de la Loire ; secrétaire général de la Fédération nationale des mineurs de France.

Michel Rondet
Michel Rondet

Fils d’un tailleur de pierre employé comme tel par la Compagnie minière, Michel Rondet était descendu dans la mine à l’âge de onze ans. Très tôt, en 1865, il avait participé à l’agitation déclenchée sous la direction de Jean-Claude Faure pour obtenir un contrôle ouvrier sur la gestion des caisses de secours ; les mineurs intentèrent un procès aux compagnies ; déboutés, ils envisagèrent la création de leurs propres caisses. Ainsi naquit, en 1866, la Caisse fraternelle des ouvriers mineurs : Rondet faisait partie, aux côtés de Peyrot, Jour et Bontemps, des vingt-cinq ouvriers autorisés, en juillet, à tenir la réunion dont sortit l’association ; le 24 novembre, il était l’un des quatre vice-présidents qui secondaient le président Renault. La nouvelle caisse prit un grand essor puisque, en 1869, elle groupait cinq mille mineurs, soit à peu près la moitié du personnel du bassin. Rondet, renvoyé par la Compagnie de Montrambert pour avoir soutenu un ouvrier en procès contre elle, reçut, en cinq mois, cinq cents francs d’indemnité de « la Fraternelle ».

En 1869, il exploitait un fonds d’épicerie-buvette à La Ricamarie ; il semble n’avoir été en l’occurrence que le gérant d’une coopérative de consommation qui dut rapidement être liquidée. En juin 1869, Rondet, qui venait de participer activement à la campagne électorale et avait ainsi contribué à la victoire du républicain Dorian aux élections législatives, fut inclus dans la délégation chargée d’aller demander aux compagnies la limitation de la journée de travail. La fin de non-recevoir du patronat déclencha la grève générale du bassin — voir Micol— rendue tristement célèbre par la fusillade du 16 juin à La Ricamarie. Rondet, qui avait appelé à la manifestation, fut arrêté et condamné à sept mois de prison pour entraves à la liberté du travail — voir Ravel J.-B. ; l’amnistie du 14 août le rendit à la liberté. Le 5 septembre 1870, c’est lui qui proclama la République à la mairie de sa ville natale, après avoir brisé le buste de l’empereur. Il vint alors s’installer à Saint-Étienne dont le nouveau maire, Tiblier-Verne, membre de l’Alliance républicaine, le nomma inspecteur de police. C’est à ce titre qu’il l’aurait envoyé, le 24 mars 1871, pour information, au club de la rue de la Vierge qui fut à l’origine de l’insurrection communaliste de Saint-Étienne. Rondet aurait conseillé aux dirigeants du club d’envoyer une délégation à l’Hôtel de Ville. Le lendemain il aurait abandonné son poste et se serait mêlé aux partisans de la Commune. Il est difficile de préciser exactement et ce que le maire avait demandé à Rondet et le rôle exact joué par celui-ci. Il semble toutefois qu’il n’y eut pas, de la part de Rondet, une participation active au mouvement. Cependant la cour d’assises de Riom le condamna, le 5 décembre 1871, à cinq ans de prison. Voir Thibaudier Benoît. L’amnistie le libéra en 1877.

Revenu à La Ricamarie, à peine sorti de prison, il soutint la lutte des députés républicains pendant la crise du 16 mai ; poursuivi, il fut cette fois-ci acquitté. En 1880, il s’installa définitivement à Saint-Étienne ; son long emprisonnement l’avait rendu très populaire auprès de la classe ouvrière et, en 1881, il fut élu secrétaire général du syndicat des mineurs de la Loire. Cette désignation faisait de lui un des principaux dirigeants du prolétariat stéphanois ; son action allait bientôt l’imposer sur le plan national.

Il trouvait en effet une organisation languissante : la Caisse fraternelle, qui en 1869 avait joué le rôle d’un véritable syndicat dans l’agitation revendicative, était morte de l’échec de la grève. En 1876, les Internationalistes Dupin, Gillet et les militants Rivat, Forissier, Basson avaient créé la chambre syndicale des mineurs de la Loire, qui ne semble pas avoir été très active. Rondet la réorganisa et, à la fin de 1881, elle groupait environ un millier de militants. Surtout, il élabora en même temps un mode d’action original : catalogue de revendications concrètes et immédiates, contacts avec les hommes politiques républicains pour qu’ils les reprennent à leur compte. Le congrès de la fédération socialiste de l’Est, à Saint-Étienne, en mai 1881, fut pour Rondet l’occasion de déposer le cahier de revendications des mineurs : limitation de la journée de travail à huit heures, création d’une caisse centrale de secours et de retraites, institution de délégués ouvriers compétents pour tous les problèmes de sécurité ; ce dernier point était particulièrement propre à retenir l’intérêt de la corporation : Rondet lui-même avait perdu trois frères dans des accidents miniers. Aussi ce catalogue fut-il adopté très vite par d’autres bassins, ceux de Bessèges, de La Grand-Combe notamment. Pour le faire passer dans la réalité, Rondet prit aussitôt des contacts politiques ; ses relations avec les milieux républicains étaient anciennes : au procès de 1866, c’est lui qui avait appelé Jules Favre à plaider en faveur des ouvriers ; en 1880, il avait fait approuver ses projets par le député stéphanois César Bertholon. En juillet 1881 donc, Rondet, à la tête d’une délégation, alla présenter ses idées à la Chambre des Députés ; la netteté de ses conceptions, leur modération impressionnèrent vivement les amis de Gambetta, Waldeck-Rousseau notamment. Parallèlement, il poursuivait l’implantation syndicale : en mars 1883, il fit une tournée de conférences dans l’Allier, puis dans le Nord où il obtint un vif succès et contribua à renforcer l’organisation dirigée par Basly ; en juillet, il participa à un congrès régional préparatoire à un congrès national réuni à Saint-Étienne du 25 au 27 août 1883 : huit délégués, dont Basly et Calvinhac, y créèrent la Fédération nationale des mineurs de France, et Rondet devint son premier secrétaire général.

Mais dès la fin de l’année, l’action de Rondet suscita de vives critiques chez les révolutionnaires stéphanois. Il semble en effet que s’il réussit à convaincre en 1881 Waldeck-Rousseau et ses amis du bien-fondé des revendications minières, ses nouvelles relations parlementaires l’aient amené à se démarquer nettement des autres dirigeants ouvriers. En septembre 1882 déjà, il avait refusé la participation de son syndicat au congrès national ouvrier de Saint-Étienne et s’était désolidarisé de la fédération de l’Est ; en même temps il condamnait les grèves « inutiles et dangereuses » et assurait que le « salut du pays est dans l’union, dans la solidarité du patron et de l’ouvrier ». Un tel langage ne pouvait qu’indiquer les militants stéphanois : en avril 1884, Rondet fut vivement pris à partie par Chalumeau qui l’accusait de « pactiser avec les bourgeois » ; peu après, il était franchement traité de mouchard : sa fréquentation assidue de la préfecture donnait prise aux soupçons : deux télégrammes du préfet au ministre de l’Intérieur, des 6 et 15 avril 1884, attestent sans équivoque de la spontanéité de cette collaboration et de la fourniture de renseignements confidentiels qu’on ne s’attend guère à voir révéler par un responsable syndical à un agent du pouvoir (Arch. Dép. Loire, 93 M 21, pièces 27 et 30). Au même moment, Rondet se rapprochait des radicaux et esquissait une carrière politique : il fut élu conseiller d’arr. du Chambon-Feugerolles en 1883 et se présenta en compagnie de Girodet aux élections législatives d’octobre 1888 ; en mai de la même année, il était devenu conseiller municipal de Saint-Étienne. Il avait néanmoins participé en 1886, à Lyon, au congrès constitutif de la Fédération nationale des syndicats aux côtés des dirigeants guesdistes.

C’est la grande grève des mineurs de la Loire en septembre 1888 qui amena la rupture de Rondet avec ses mandants d’origine. Elle débuta le 10 septembre dans un puits des mines de la Loire, et s’étendit vite aux deux tiers du bassin malgré la réserve hostile de Rondet, à Villars, Roche-la-Molière, Grand-Croix et Rive-de-Gier. De graves incidents éclatèrent avec la troupe, et les compagnies minières tinrent bon. Pendant toute la durée de la lutte, Rondet continua son rôle de frein et il semble avoir circonvenu Basly venu organiser la solidarité en lui dépeignant la grève comme une manœuvre politique de la fraction socialiste du conseil municipal de Saint-Étienne. Réduits à leurs propres forces, les mineurs furent contraints de reprendre le chemin des puits. Ce qui restait du prestige de Rondet s’effondra, sauf à La Ricamarie et à la Talaudière ; il fut écarté de la délégation au congrès international de Londres et s’y rendit seulement grâce à une subvention municipale. Surtout, le 10 novembre 1889, la chambre syndicale des mineurs de la Loire le releva de ses fonctions de secrétaire et l’expulsa de son sein. Son exclusion entraîna sur-le-champ plusieurs centaines de nouvelles adhésions et les effectifs passèrent en quelques mois de deux cents à un millier.

Rondet n’en continua pas moins à résider dans la Loire, mais son action ne s’exerça plus dès lors qu’à l’extérieur du bassin. En effet, soutenu par les réformistes, il fut réélu secrétaire national au congrès de Saint-Étienne en avril 1890 : il y représentait les mineurs d’Épinac (Saône-et-Loire) et de La Motte-d’Aveillans (Isère). Sous l’impulsion d’Ottin et Gilbert Cotte, secrétaire du syndicat des mineurs de Côte-Chaude, les syndicats de la Loire quittèrent la Fédération nationale dont ils constituaient l’essentiel : c’est une organisation fantôme que Rondet alla représenter aux congrès internationaux de Jolimont (Belgique) en 1890 et Paris en 1891. Au début de cette même année, sa nomination au conseil supérieur du Travail souleva une tempête de protestations à Saint-Étienne. Mais, après avoir tenté vainement de ressusciter sans lui une Fédération nationale au congrès de Commentry (1891), Gilbert Cotte et ses amis durent accepter le renouvellement de son mandat quand la Fédération nationale fut reconstituée au congrès de La Ricamarie, en 1892. Leur hostilité ne devait cependant pas se démentir au cours des années suivantes vis-à-vis de celui qu’ils considéraient comme un traître et un renégat et qui était, en 1895, selon le préfet de la Loire, « le socialiste (sic) le plus impopulaire dans la classe ouvrière ».

Dans les autres bassins, son prestige était moins entamé ; bien qu’accusé d’avoir empêché, en 1893, les syndicats de la Loire de se joindre au mouvement des mineurs du Nord et du Pas-de-Calais, il négocia l’entrée de ceux-ci dans la Fédération avec Basly et Lamendin. En 1894, il fut appelé pour animer la grève de Graissessac (Hérault) et condamné en juin, par le tribunal correctionnel de Béziers, à huit jours de prison et 16 f d’amende. Il fut réélu au congrès de Lens (1894) et assuma même le secrétariat général, contre rétribution, pendant le mandat de Basly (1895-1896) ; il fut à nouveau désigné à Carmaux (1897) et Saint-Étienne (1898). Il avait représenté la Fédération nationale aux congrès internationaux de Bruxelles (1893) et Berlin (1894).

Rondet mourut en septembre 1908 ; il avait vu, en 1900, son vieil adversaire Cotte accéder à la direction nationale, puis tomber dans le même discrédit que lui ; dans la Loire, lui-même était à peu près oublié. Il avait cependant été le pionnier de la plus puissante organisation corporative de France qui, en ces premières années du XXe siècle, parlait d’égale à égale avec la CGT ; nul autre n’avait, plus que lui, contribué à alerter les pouvoirs publics sur la gravité de la question sociale niée par d’aucuns. Enfin, il avait imprimé à la Fédération nationale des mineurs ce pragmatisme et ce réformisme que devaient illustrer après lui un Gilbert Cotte apaisé et un Barthuel, autre Stéphanois parvenu à la direction nationale. Cinq années après sa mort, La Ricamarie, fidèle, lui éleva une statue par souscription publique.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article136017, notice RONDET Michel par Yves Lequin, version mise en ligne le 1er décembre 2010, dernière modification le 1er avril 2019.

Par Yves Lequin

Michel Rondet
Michel Rondet
Monument Michel Rondet à La Ricamarie.

SOURCES ET BIBLIOGRAPHIE : État civil du Chambon-Feugerolles (Loire). — Arch. Nat. BB 24/821 et F 7/12 491. — Arch. Dép. Loire, 10 M 79 et 80, 10 M 84 et 85, 10 M 96, 10 M 108, 92 M 22 et 23, 92 M 48, 93 M 21 et 22, 93 M 47 et 93 M 114. — Arch. Dép. Isère, 166 M 1. — Petrus Faure, Histoire du mouvement ouvrier dans le département de la Loire, Saint-Étienne, 1956, pp. 161-168, 241 et sq. — Pierre Sorlin, Waldeck-Rousseau, Paris, 1966. — « Un Germinal à Saint-Étienne », CFDT Magazine, janvier 1994, pp. 24-25. — http://familleetcousins.pagesperso-orange.fr/farissier/surrel/rondet/rondetpeyron/rondetpeyron.htm

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