PIÉRON Arthur, Alfred, Charles

Par Justinien Raymond

Né à Saumur (Maine-et-Loire), le 26 mai 1834 ; mort à l’hospice d’Ivry (Seine), le 3 janvier 1898 ; enterré civilement le 5 ; ouvrier typographe ; militant de l’Internationale à Paris ; commissaire de police sous la Commune ; réfugié en Italie, puis en Suisse où il prit une part active au mouvement syndical et politique ; rentré à Paris en 1880, il appartint au Parti ouvrier, se rallia aux possibilistes, puis aux allemanistes ; élu conseiller municipal de Malakoff en mai 1896.

Fixé à Paris dès 1852, Piéron joua un rôle important dans la typographie parisienne. Membre de l’Internationale, il milita activement en sa faveur ; il fréquentait les réunions ouvrières, notamment celles des mégissiers et des ouvriers en instruments de chirurgie, y faisant « de la propagande en faveur des grèves » (Arch. PPo., rapport du 11 mars 1874). Avec Varlin, il dirigea la campagne antiplébiscitaire de la Chambre fédérale parisienne et fut, avec Fradin et Sebour, membre fondateur de la section du quartier des Écoles, en avril 1870. Le 19 juillet suivant, il forma, avec Bouard, le comité d’initiative de la section du quartier Saint-Jacques (cf. Dict., t. IV, p. 63).
Pendant le Siège de Paris, puis la Commune, Piéron, domicilié, 6, rue Soufflot, Ve arr., participa à la vie des clubs de son quartier et fit partie du Comité démocratique socialiste du Ve arr. (cf. Murailles... 1871, op. cit., p. 149). Dans ce même arrondissement, aux élections du 26 mars à la Commune, il n’obtint que 1 231 voix sur 12 422 votants (cf. J.O. Commune, 31 mars) mais était-il candidat ? Ami de Léo Meillet, il fut nommé par la Commune commissaire de police dans le XIIIe arr. En tant que tel, il dirigea des perquisitions et des arrestations, ce qui lui valut, le 18 septembre 1872, une condamnation par contumace aux travaux forcés à perpétuité.
Après la chute de la Commune, il se cacha à Paris jusqu’au 7 juin, gagna Grenoble, puis Dijon où il travailla jusqu’en mai-juin 1872. Découvert grâce aux lettres qu’il avait adressées à sa concubine, Marie Braun, qui avait été arrêtée à Paris et l’avait peut-être dénoncé, il passa alors en Suisse et travailla à Lausanne, où il fit paraître, dans le Gutenberg d’août 1872, une déclaration intitulée « Aux typographes parisiens ». Il s’y justifiait des « stupides fables » débitées sur son compte : « Si j’ai servi la Commune, c’est avec le plus complet désintéressement, et j’ai quitté Paris aussi pauvre que j’y étais entré il y a vingt ans ». Ces bruits n’étaient peut-être pas sans rapport avec les accusations lancées contre Marie Braun qui aurait volé des draps et des rideaux et semble avoir profité de l’autorité de son ami pour acheter à crédit et menacer certaines de ses voisines.
Dès juillet 1872, Piéron collabora régulièrement au Gutenberg, le journal des typographes de la Suisse romande ; il y donna des études sur l’apprentissage, le travail des femmes, qu’il acceptait, même dans l’imprimerie, sous réserve d’une complète égalité des salaires. À une date indéterminée, il passa en Italie où sa présence est attestée à Rome dès août 1873 ; il travaillait comme correcteur au journal l’Italie. Dans ses correspondances du Gutenberg, qui lui valurent d’être renvoyé de sa place au début de 1874, il s’attaqua aux tendances centralisatrices et autoritaires du comité central de la Société typographique italienne, se prononçant pour une fédération des sociétés locales et la tenue immédiate d’un congrès.
Revenu en Suisse, Piéron assista, en qualité de délégué de la section de Lausanne, à l’assemblée générale des typographes de la Suisse romande, tenue le 31 mai 1874 en cette même ville. En juillet 1875, il s’établit à Genève, où il travailla tout d’abord à l’Imprimerie coopérative, formée à la suite de la grève de 1869 ; il fut secrétaire de la Société typographique de Genève pour l’année 1876. Il prit part aux activités des proscrits de la Commune et continua à écrire dans le Gutenberg où, en 1877, il défendit les principes collectivistes. C’est certainement lui qui, en 1877-1878, fut à l’origine de l’attaque contre Rochefort, à la suite de l’emploi d’ouvriers non syndiqués, travaillant au-dessous du tarif, dans l’imprimerie des journaux radicaux parisiens le Réveil, le Peuple et le Républicain. La nécessité pour le parti ouvrier de se séparer définitivement du radicalisme, de créer sa propre presse, telle était la leçon qu’une brochure intitulée À bas les masques. M. Henri Rochefort et le Gutenberg (Genève 1878, 60 p.), tirait de l’incident.
De 1877 à 1880, Piéron collabora au Précurseur, petit journal dirigé par Johann-Philipp Becker, qui prônait la formation d’un parti ouvrier à Genève. C’est dans ses colonnes que, le 7 février 1878, il rendit compte du Congrès ouvrier de Lyon, applaudissant « à cette résurrection de la vie sociale », mais regrettant la fin de non-recevoir opposée au collectivisme. L’année suivante, le Congrès de Marseille lui donna pleine satisfaction.
En 1878-1879, pour des motifs qui nous échappent, Piéron et quelques autres membres rompirent avec la Société des typographes de Genève ; le Gutenberg se livra alors à de violentes attaques contre lui (1er avril 1879, 15 août 1880), l’accusant notamment d’avoir voulu dresser l’association des typographes de Paris contre celle de Genève et, lors de son séjour à Lausanne, d’avoir effectué des heures supplémentaires. « Nous pourrions entrer dans de plus grands détails et montrer l’égoïsme et la perfidie de cet individu, qui joint au plus haut degré la laideur morale à la laideur physique ».
Ces attaques ne l’empêchèrent pas, en 1880, lors de l’anniversaire du 18 Mars, de prendre la parole aux côtés deKropotkine, Joukowsky, Gaillard père, J.Ph. Becker et Paule Mink. Peu après, le 29 mars, en compagnie du socialiste suisse Greulich, il prononçait un discours sur les progrès du parti socialiste. Gracié le 29 novembre 1879, Piéron, qui travaillait comme correcteur chez Bonnet, un autre Communard, ne partit que le 7 juin 1880 pour Paris.
Piéron reprit son métier de typographe et l’exerça pendant dix-sept ans chez Quentin, 7, rue Saint-Benoît, où on lui versait, en août 1893, un salaire quotidien de quinze francs. Il reprit aussi son activité politique dans les conditions nouvelles faites au mouvement ouvrier et socialiste par l’affermissement de la République et par les décisions du congrès de Marseille de 1879. Il se fit déléguer au congrès du Havre (16-22 novembre 1880) par les tailleurs de Paris, pour empêcher « que ce qui a été décidé au congrès de Marseille tombe en désuétude » (Arch. P.Po., 9 septembre 1880), et participa également au 5e congrès ouvrier à Reims (1881). Mais son action s’exerça d’abord à Paris, surtout dans le Xe arr. où il s’installa, quartier de l’Hôpital-Saint-Louis, avec un succès qu’attesta l’emprise croissante du PO et dont témoigna, plus d’un demi-siècle après, F. Périllat.
Pendant des années, Piéron promena dans les réunions ouvrières parisiennes une silhouette que les rapports de police esquissaient alors qu’il approchait de la quarantaine : 1 m 58 environ, cheveux châtains, barbe clairsemée, visage ovale, yeux roux légèrement caves, teint bilieux ; boitant très fort de la jambe droite, portant une forte cicatrice au bas de la joue gauche par suite de scrofules. Au moral, sans être flatteur, le portrait est moins poussé au noir. Les renseignements obtenus sur sa conduite étaient toujours favorables, sauf qu’on l’accusa souvent de s’adonner à la boisson. Dans la vie publique, il manifestait des qualités d’orateur, mais se produisait la barbe inculte, les vêtements déchirés, débraillé jusqu’à l’affectation, exalté au point de perdre beaucoup d’autorité même auprès de ses camarades.
Par cette violence verbale, Piéron exprimait des opinions tranchées dont « l’ouvriérisme » constituait le fond. Le 8 août 1880, salle Grafard, 138, boulevard de Ménilmontant, il conseilla aux amnistiés d’« étudier la question sociale. » « 1871 a été fait dans ce but, calma-t-il, qu’on sache bien que nous sommes prêts à recommencer la lutte dans les mêmes conditions sans nous préoccuper du gouvernement actuel, ni du polichinelle qui est à sa tête. Nous n’avons pas à nous demander si Gambetta sera au pouvoir l’année prochaine, s’il s’entourera de Ranc et consorts. Ce qui doit nous occuper [...] c’est la revendication de nos droits... » (Arch. P.Po., rapport du 8 août 1880). Dans la même salle, le 23 novembre, il renchérit, ne veut plus voter que pour « des prolétaires qui ne vivent que de leur travail », car « tout homme qui ne travaille pas manuellement est contre nous », dit-il, mettant « sur la même ligne Gambetta et Maret, Lanessan et Hovelacque » (Arch. P.Po.). Il obéissait au même exclusivisme quand il protesta, le 14 septembre 1881, dans une réunion des Travailleurs collectivistes du VIIe arr., contre l’entrée éventuelle de Guesde, Malon et Brousse à la rédaction du Prolétaire : « Ces Messieurs, dit-il, ne sont pas assez ouvriers pour qu’on puisse leur confier la direction du Prolétaire » (Arch. P.Po., rapport du 14 septembre 1881).
La méfiance à l’égard des intellectuels se doublait chez Piéron d’un manque de confiance dans l’action politique, d’un refus des compromis auxquels elle conduit parfois. Le 26 novembre 1880, à une réunion préparatoire au groupement des combattants de la Commune, il déclara : « Le bulletin de vote est inefficace [...], chaque progrès a été obtenu par la force. » (Arch. P.Po.). En 1884, dans le quartier de la Santé, il accusa publiquement les blanquistes d’être « traîtres à la Révolution et [...] bons à servir de marchepied aux radicaux... » (ibid., 11 août). Le révolutionnaire Piéron ne s’embarrassait pas toujours de logique et refusait le droit de vote aux femmes : « Que la femme soit émancipée dans la société et qu’elle s’occupe de son ménage, bien, accordait-il, mais [...] ce serait vouloir désorganiser la société que lui donner des droits politiques » (ibid., rapport du 21 mai 1881).
Par la suite, les positions de Piéron s’infléchirent quelque peu. Le 21 janvier 1885, salle Lévis, il prêcha l’union de toutes les tendances socialistes « sans distinction d’école » (ibid.). Le 9 janvier 1886, avenue du Maine, il mit « au-dessus de tout, le parti de la révolution » et déclara ne vouloir être dans le XIVe arr. que « le candidat de tous les partis révolutionnaires » (ibid.). En 1887, il soutint en personne le radical Jacques contre le général Boulanger, notamment dans une grande réunion publique le 19 janvier, 14, rue d’Alésia. Mais il tonnait toujours contre les armées permanentes et leur opposait la nation armée, à l’exemple de la Suisse. Très anticlérical, il militait à la Libre Pensée en même temps que dans les groupements ouvriers, corporatifs et politiques, au syndicat des typographes, au P.O. d’où il passa, au cours des scissions successives, à la FTSF en 1882 et, en 1890, de celle-ci au POSR où son ouvriérisme, son antimilitarisme et son anticléricalisme se donnaient libre carrière.
L’activité de Piéron lui valut quelques condamnations. Le 23 novembre 1884, alors qu’il venait de tenir une réunion, il fut arrêté pour menaces et insultes à agent et condamné le 25 à deux mois de prison. Le 17 décembre, l’affaire vint devant la chambre des appels correctionnels sur appel a minima du ministère public : après plaidoirie d’Argyriadès, la condamnation fut confirmée. Déféré en outre à la cour d’assises le 23 janvier 1885 pour provocation au meurtre et au pillage par son discours du 23 novembre, il encourut une nouvelle peine de deux mois de prison et de 100 F d’amende. Il passa ces quatre mois à Sainte-Pélagie et à la Santé.
Piéron mena à Paris maintes campagnes électorales. Aux élections législatives de 1881, il fut candidat dans les 2e circonscriptions du Ve arr. où il était connu et du Xe où il s’était fixé. Dans le Ve, sur 6 429 suffrages exprimés, il recueillit 275 voix (145 et 130 dans les quartiers respectifs du Val-de-Grâce et du Jardin-des-Plantes). Dans le Xe, il en obtint 305 (87 et 218 dans les quartiers des Portes-Saint-Denis et Saint-Martin). En 1893, dans cette dernière circonscription, sur 14 715 inscrits, il rassembla 1 663 suffrages contre 6 454 à Brisson. À l’élection partielle de 1894, dans la 1re circonscription du XIIIe arr., alors que la plupart des socialistes soutenaient Gérault-Richard pour atteindre le président de la République Casimir Périer, le POSR opposa au journaliste bourgeois l’ouvrier typographe Piéron qui recueillit 348 voix au premier tour et se retira. Aux élections municipales, en 1881, Piéron obtint 187 voix dans le quartier de l’Hôpital-Saint-Louis (Xe arr.) soit 2,4 % ; en 1882 il obtint 4,46 % des voix dans le quartier Saint-Vincent-de-Paul ; en 1884, 139 et 157 voix aux deux tours, sur 1 964 inscrits, dans le quartier de la Santé (XIVe arr.) soit 10,19 % et 11,51 % des voix ; en 1886 dans le quartier Montparnasse, il obtint 2,86 % puis 3,41 % des voix. Au renouvellement d’avril 1890, dans le quartier Saint-Vincent-de-Paul, il rassembla 361 électeurs sur 5 626 votants soit 4,45 % des voix. En décembre, dans le quartier du Combat (XIXe arr.), pour remplacer Chabert décédé, sur 7 963 inscrits il recueillit 518 et 402 voix (soit 6,54 % puis 5,07 % des voix), le révisionniste Grébeauval étant élu au second tour. Enfin en 1893 il obtint 7,88 % dans le quartier Saint-Vincent-de-Paul.
Piéron semble donc avoir été le candidat des situations électorales compromises. Son parti agit à son égard d’une façon qui donne un fondement sérieux aux assertions de la police sur son manque de crédit parmi ses compagnons de lutte. Lorsque les chances parurent réelles, en partie grâce à son action dans le quartier de l’Hôpital-Saint-Louis, on lui préféra Faillet pour le conseil municipal. En mars 1893, une assemblée du POSR salle Vigier, rue Saint-Maur, l’écarta au profit de Groussier pour les élections législatives, parce qu’il « [n’habitait] plus l’arrondissement depuis longtemps [...], qu’il [était] un peu âgé, enfin qu’il [buvait] même assez » (Arch. P.Po., rapport du 19 mars 1893). En 1896, J.-B. Lavaud protesta " contre l’abus que l’on faisait des bons sentiments d’un camarade aussi dévoué que Piéron. On l’a pris, dit-il, pour essuyer tous les murs, pour planter des jalons ; jamais on ne lui a offert une candidature là où il y avait non pas un succès, mais une minorité de voix un peu importante à recueillir " (ibid., rapport du 15 mai). Le POSR lui offrit alors une réparation : grâce à l’union des radicaux-socialistes et des socialistes révolutionnaires, il le fit élire conseiller municipal de Malakoff. Piéron y habitait depuis 1891. Après y avoir beaucoup erré, il demeura, 6, rue de la Tour, au loyer annuel de 200 F, avec une femme et un enfant de neuf ans, à partir du 15 février 1892 ; 1, rue Legrand, au loyer de 230 F, à dater de mai 1894 ; 13, passage Pierre-Larousse, au loyer de 200 F, depuis octobre 1896.
Arthur Piéron n’exerça pas longtemps ce modeste mandat. Malade en 1897, il fut hospitalisé à Ivry où il mourut moins de deux ans après son élection. Dans l’après-midi du 5 janvier 1898, un maigre cortège de vingt-deux fidèles dont cinq députés socialistes l’accompagna d’Ivry à Malakoff. Mais le long du parcours, il fut l’objet d’honneurs inattendus : à plusieurs reprises, des soldats à l’exercice présentèrent les armes à la dépouille du vieux révolutionnaire qui, après avoir gagné la mairie, fut inhumée civilement, en présence de trois cents personnes, au cimetière de Malakoff.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article135997, notice PIÉRON Arthur, Alfred, Charles par Justinien Raymond, version mise en ligne le 1er décembre 2010, dernière modification le 1er décembre 2010.

Par Justinien Raymond

ŒUVRE : Piéron fut un des signataires de la brochure Les Proscrits français et leurs calomniateurs..., Genève, impr. A. Alavoine, 1880, 38 p. Il a donné en outre quelques comptes rendus ou articles brefs aux journaux suivants : Le Prolétaire, Le Parti ouvrier, La Petite République.

SOURCES : Arch. P.Po., dossier Ba/1 124, dossier Piéron. — Hubert-Rouger, Les Fédérations socialistes III, op. cit., pp. 129-169, passim. — Maurice Poujade, Les Allemanistes à Paris de 1890 à 1905, DES, Paris, pp. 22, 23, 68. — Claude Renault, Le Mouvement socialiste parisien de 1881 à 1885, DES Paris, p. 77. — P. Chauvet, Les Ouvriers du livre en France, de 1787 à la constitution de la Fédération du Livre, Paris, 1956. — Le Gutenberg, 1872-1880. — Le Précurseur, 1878-1880. — Les Proscrits..., supra, p. 31. — M. Vuilleumier, Les Proscrits de la Commune en Suisse (1871-1880), à paraître. — SOURCE : Michel Offerlé, Les socialistes et Paris, 1881-1900. Des communards aux conseillers municipaux, thèse de doctorat d’État en science politique, Paris 1, 1979.

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