GAMBON Ferdinand [GAMBON Charles, Ferdinand]

Par Notice revue et complétée par Jean-Yves Mollier

Né le 19 mars 1820 à Bourges (Cher), mort le 16 septembre 1887 à Cosne-sur-Loire (Nièvre) ; avocat, magistrat, juge suppléant au tribunal civil de Cosne-sur-Loire ; républicain, démocrate-socialiste ; représentant du peuple en 1848 siégeant à la Montagne, membre de la Commune, membre de l’Internationale durant son exil en Suisse, s’orientant vers un courant anarchisant.

Ferdinand Gambon
Ferdinand Gambon

Son père était d’origine suisse et fut nommé membre du Directoire du Cher en 1795. Orphelin de mère à deux ans et de père à six ans, Charles Ferdinand Gambon fut élevé avec ses trois frères dans la Nièvre, département d’où était originaire leur mère. Du côté paternel, les Gamboni sont repérés à Comologno, dans le Tessin, dès le XVIe siècle, mais ils venaient de la région italienne du lac de Côme. C’est le grand-père de Ferdinand qui gagna Bourges au XVIIIe siècle où la famille fit souche. Engagée très tôt dans le combat républicain, elle fournit un substitut au procureur de la Commune de la ville en 1792, Charles Marie Gambon, et un général en la personne de son cousin, le général Remonda (1761-1843), promu baron par l’Empereur. Dans la Nièvre, la famille maternelle appartenait à la noblesse d’Ancien Régime, ce qui devait provoquer les premières crises d’identité de Ferdinand Gambon. Elevé au château de Chailvoy par sa grand-mère, Mme Chambrun née Lasné de Maurepoux, dont le mari était propriétaire de forges, il conserva des souvenirs douloureux de cette période de sa vie où il côtoya de près la noblesse de province. Brillant élève malgré son horreur du système des pensionnats alors en honneur, Gambon obtint son baccalauréat à 16 ans et sa licence en droit à 19 ans. Avocat en 1839, docteur en droit, il dut réintégrer sa province après avoir espéré se fixer dans la capitale. Nommé juge-suppléant à Cosne-sur-Loire le 24 décembre 1844, il devait participer allégrement à la campagne des banquets de 1847. Déjà surveillé par le pouvoir pour avoir soutenu le candidat d’opposition aux législatives de 1846, il allait être suspendu de ses fonctions pour cinq ans par la Cour de cassation pour avoir, dans une Lettre aux électeurs du 14 octobre 1847, dénoncé la corruption du régime, l’absence de libertés et les pressions gouvernementales. En relation depuis plusieurs mois avec La Réforme, Louis Blanc*, Ferdinand Flocon* et l’opposition républicaine la plus avancée, Gambon rejetait la monarchie, fût-elle constitutionnelle, ce qui l’avait conduit à s’opposer violemment aux partisans de l’opposition dynastique. La radicalisation du secrétaire du Comité réformiste de Cosne était donc évidente à cette date, ce qui explique son ascension sous la Seconde République et la fermeté de ses prises de position.
Fondateur du Journal des Écoles. en 1847, il allait contribuer à l’effervescence du quartier Latin en compagnie de son ami Félix Pyat*. Initiateur des changements de février 1848, il accomplit le parcours classique des jeunes républicains du temps en regagnant sa province au lendemain de la chute de la monarchie constitutionnelle. À Cosne où sa réputation n’était plus à faire et où il disposait, par l’entremise de ses frères et de sa parentèle, d’un solide réseau de relations, Ferdinand Gambon prit rapidement la tête de la Société républicaine locale dont il fut élu président. Ses discours et proclamations, toasts et allocutions furent reproduits par Le Républicain de Cosne qui joua un rôle déterminant dans la diffusion de sa propagande dans le canton et la préparation des esprits à son élection. Ayant refusé les postes de commissaire et de procureur de la République, il fut élu en sixième position représentant de la Nièvre à l’Assemblée constituante le 23 avril 1848. Républicain relativement modéré au départ, il évolua progressivement vers des positions plus fermes. S’il fut partisan d’un ministère du Travail, c’est d’abord parce qu’il considérait que le droit au travail était la première revendication des humbles. Frappé par le tableau de la misère de sa région, lors des inondations de la Loire en 1846, Gambon n’oublia jamais cette exigence des pauvres. « Ah ! il est temps enfin que tout le monde comprenne que la religion du Christ et celle de la révolution ne sont qu’une aujourd’hui ! » s’écria-t-il le 8 avril, lors de la plantation d’un arbre de la Liberté dans sa cité. Mêlant alors des éléments empruntés au christianisme à son socialisme instinctif, il ressemblait à bien des hommes de 1848 qui tentaient de concilier divers courants de pensée dans un syncrétisme qui fit long feu après l’échec de la révolution. Les journées de Juin le virent précisément tenter d’arrêter l’insurrection tout en refusant l’état de siège voté par l’Assemblée. Le spectacle des massacres perpétrés à chaud par la troupe marqua à jamais le jeune représentant de la Nièvre. Il avait parlementé pendant plusieurs heures, au faubourg Saint-Antoine, avec les insurgés, mais il n’était pas parvenu à faire cesser les combats.
Admirateur inconditionnel d’Armand Barbès*, son maître à penser alors, Gambon siégea sur les bancs de la Montagne à l’Assemblée. Élu conseiller général de la Nièvre en septembre 1848, réélu représentant à l’Assemblée législative, le 13 mai 1849, il s’était opposé à la Constitution hybride sortie des délibérations de la représentation nationale. La Chambre unique le satisfaisait, mais la présidence de la République l’inquiétait comme beaucoup de ses proches du moment, Martin-Bernard*, Victor Schoelcher*, Eugène Baune*, Félix Pyat, Quinet et Félicité de Lamennais*. Membre de la Solidarité républicaine dès sa création, partisan avec Charles Delescluze* de la candidature de Alexandre Ledru-Rollin* à l’Élysée, il fut un authentique « démoc-soc » de 1848, tout à fait représentatif des illusions de cette République fraternelle que les événements se chargèrent de mettre à mal. Assidu à la Réunion des représentants et anciens constituants de la Montagne comme à celles de l’Association des représentants républicains, beaucoup plus radicale puisqu’elle liait les questions sociales aux questions politiques, Gambon s’affirma également comme un chaud défenseur des républiques sœurs qui apparaissaient dans l’Europe du printemps des peuples. Très hostile à l’intervention française à Rome ordonnée par le président Louis-Napoléon Bonaparte, le montagnard axa une partie de sa campagne sur ce thème, ce qui lui valut des poursuites dès le soir de son élection. Engagé, le 13 juin 1849, dans les manifestations d’hostilité au prince-président qui avait violé la Constitution en combattant la République romaine, Gambon allait connaître le sort de Barbès et de Auguste Blanqui*, qu’il retrouva en prison lorsque les condamnés de la Haute Cour de Versailles vinrent rejoindre ceux de la Haute Cour de Bourges. Avec la fuite en Angleterre de Louis Blanc et de Ledru-Rollin, l’emprisonnement des montagnards les plus en vue, la République de 1848 perdait la plupart de ses chefs, ce qui pesa sur l’absence de coordination de la résistance au coup d’État, en décembre 1851.
Condamné à la déportation en enceinte fortifiée, Gambon passa par les prisons de Versailles, de Doullens et de Mazas avant d’être enfermé à Belle-Île-en-Mer, de 1850 à 1857. C’est dans ce haut-lieu de l’enfermement républicain et socialiste, ouvert en 1848 pour retenir les insurgés de Juin en partance pour l’Algérie, que les opposants les plus convaincus à l’Empire allaient préparer les luttes de l’avenir. Les rivalités entre « barbistes » et « blanquistes » endeuillèrent le climat rigoureux de la détention. A Belle-Île Gambon fit partie, avec Lamazière* et Commissaire*, de la commission d’arbitrage de la répartition des fonds envoyés par la Montagne. Après le départ de Barbès, en 1854, celui des nombreux graciés qui renoncèrent à leur combat, la Maison de déportation de Belle-Île devint le siège de la résistance au régime. Véritable laboratoire idéologique et politique, la prison maritime accueillit 601 détenus provenant tant des Hautes Cours que des conseils de guerre et cours d’assises qui eurent à juger de tous les soulèvements contre l’Empire. Refusant de plier et de demander la grâce que le pouvoir voulait leur imposer, les trente-trois républicains considérés comme les plus dangereux furent emmenés le 1er décembre 1857 à Corte (Corse), où ils demeurèrent jusqu’à l’amnistie accordée par Napoléon III le 15 août 1859. La liste de ces hommes mérite d’être citée car ils représentaient, en 1857-1859, le dernier carré des irréductibles dont le pouvoir ne savait plus très bien ce qu’il devait en faire, tout en hésitant à les expédier au bagne de Guyane puisque leur condamnation légale excluait cette destination, réservée en principe aux condamnés de droit commun et à quelques insurgés de décembre 1851. Les plus anciens détenus de Belle-Île étaient Auguste Blanqui, condamné à Bourges, Sébastien Commissaire*, Alphonse Dufélix*, Ferdinand Gambon et Julien Maigne*, condamnés à Versailles à la déportation. Venaient ensuite des insurgés de juin 1848, Jean-Louis Defer*, Charles Mabile, Jean-Pierre Moreau* et Étienne Rossignol, condamnés à dix ans de détention par les conseils de guerre. Un troisième groupe était constitué des membres des sociétés secrètes condamnés à des peines de cinq à dix ans de détention. Parmi ceux-ci, on trouvait Ulysse Barbut*, Marc Bonabrit, Michel Bonaric, Sylvain Génin* et Jean Sapaly*. Zéphir Seigneurgens*, compromis dans le complot de Lyon, avait été condamné à dix années d’emprisonnement. Les conseils de guerre formés après le coup d’État du 2 décembre 1851 envoyèrent à Belle-Île Henry Boiseau*, Jean-Baptiste Gillet*, Benoît Juenot, Marcel Lignon, Denis Rougé et André Vinchon*, tous condamnés à dix ans de détention ou à la peine de déportation. Jean-Baptiste Boichot* et Charles Delescluze avaient rejoint les précédents pour complots contre le régime, avant que ne les suivent les condamnés des complots de l’Hippodrome et de l’Opéra-Comique, Eugène Copinot*, Paul Demeren*, Pierre Gabrat*, Joseph Gérard, Joseph Jaud*, Joseph Lux*, Jean Matz*, Auguste Montchiraud, Ribault de Laugardière* et Pierre Turenne. Tandis que ces 33 républicains empruntaient la route maritime qui devait les mener en Corse, 48 autres prisonniers étaient conduits au Mont-Saint-Michel avant d’être réexpédiés, pour plusieurs d’entre eux, à Corte, le dernier pénitencier métropolitain réservé aux politiques.
En dehors de Delescluzes, qui partit pour Cayenne après son séjour en Corse, et de Blanqui, transporté quelques jours en Algérie après l’amnistie d’août 1859, les autres détenus recouvrèrent la liberté. Ferdinand Gambon s’installa dans sa région natale, à Sury-près-Léré, dans le Cher, où son frère et lui possédaient depuis la monarchie de Juillet une maison de campagne. Voyageant de temps à autre en Belgique où résidait son frère Pierre Charles, qui l’avait remplacé à la Législative, puis s’était exilé en 1852, ou en Hollande où il rencontrait Barbès, Gambon se présenta aux élections municipales de 1865 et il fut élu conseiller de son village d’adoption. Refusant de jurer obéissance à la Constitution et fidélité à l’empereur, il ne siégea pas au conseil municipal et dut démissionner au bout d’un an d’absence aux séances. Cette manifestation de fronde et d’opposition au régime lui permit de retrouver progressivement un soutien élargi dans la population, lequel se manifesta concrètement lorsque le fisc voulut saisir une partie de ses biens pour le contraindre à acquitter l’impôt. Par réaction aux massacres qui avaient suivi les grèves de La Ricamarie et d’Aubin, Gambon s’était fait le commis-voyageur du refus d’acquitter l’impôt. « Je ne veux payer ni casse-têtes, ni chassepots ; je laisse pour le compte de votre maître, écrivait-il au percepteur, les provocations de Paris et le sang de La Ricamarie et d’Aubin. En payant, je deviendrais son complice ; je ne veux pas l’être davantage. » (La Réforme, 10 septembre 1869). Traité sous forme humoristique par la presse, l’épisode de La Vache à Gambon, selon le titre de la chanson rédigée par Paul Avenel et qui se terminait par la scie « Il est de la vache à Gambon », ne doit pas faire oublier l’essentiel, à savoir la radicalisation continue d’un homme que l’on trouvera désormais solidaire de tous les combats contre l’Empire. En prison, à travers sa correspondance et ses Mémoires, on voit se fixer un certain nombre d’idées sur lesquelles le vieux lutteur ne reviendra pas. Hostile aux armées permanentes, comme Blanqui, il rêvait d’un socialisme qui redonnerait leur dignité aux travailleurs. Proche des gens du peuple et des ruraux qu’il connaissait bien, Gambon était aussi devenu partisan de la lutte armée si celle-ci pouvait aider à faire tomber le régime honni, ce qui le rapprocha encore un peu plus de « l’Enfermé ».
Partageant son temps, à la fin de l’Empire, entre Paris et le Sancerrois, il participa activement au mouvement des réunions publiques, ce qui lui valut une condamnation à un mois de prison au début de l’année 1870. Avec les « vieilles barbes de 48 » qui irritaient parfois la jeune génération républicaine, Gambon retrouva un rôle national, aux côtés de Delescluze et de Pyat, dont il était de nouveau très proche. Dans le même temps, il essayait de convaincre Barbès de rentrer en France et de s’y présenter aux élections, mais la mort de ce dernier empêcha que cela se réalise.
Gambon s’engagea à fond contre la guerre franco-prussienne au cours de l’été et il parcourut inlassablement les campagnes de sa région pour républicaniser le pays. Il proclama la République dans le bourg d’Arquian, le 17 août 1870, ce qui peut certes faire sourire, mais traduit le mouvement d’autonomisation progressive de la province par rapport à la capitale qui se fit jour en septembre. Contrairement à 1830 et à 1848, il n’était plus question d’attendre l’initiative du centre pour agir ; il convenait au contraire de faciliter l’ébranlement parisien par la mise en marche de la province. Ainsi cheminait l’idée fédéraliste à laquelle s’était totalement rallié Ferdinand Gambon, partisan convaincu des franchises et de l’autonomie communales, programme qu’il défendit tant dans la Nièvre qu’à Paris, où il fut candidat en février 1871. Battu dans sa région, Gambon fut élu dans la Seine sur la liste proposée conjointement par l’Association Internationale des Travailleurs, la Chambre fédérale des Sociétés ouvrières et la délégation des Vingt arrondissements sous l’étiquette « candidats socialistes révolutionnaires » — ce qui rend bien compte de sa nouvelle stature nationale. Il appartint dès lors à la fraction la plus avancée du peuple et du prolétariat parisien. Démissionnaire de l’Assemblée nationale après le vote de la paix — « Je suis avec Paris et la France républicaine contre la réaction, contre une majorité factieuse, usurpatrice, criminelle. » (Le Rappel, 12 avril 1871) — il fut élu membre de la Commune le 26 mars par le Xe arrondissement de la capitale, en compagnie de Jules Babick*, Henry Champy*, Fortuné*, Pyat et Paul Rastoul*.
Élu à la commission de la Justice, les 17 et 21 avril, il fut désigné le 23, avec Charles Beslay*, pour visiter les prisons et nommé, le 24, procureur de la Commune, poste qu’il refusa, comme en 1848, parce que son expérience de magistrat et celle de l’enfermement pendant dix ans l’avaient convaincu du caractère nocif de la prison et de la barbarie de toute justice, idées qui le conduisaient insensiblement vers l’anarchisme auquel il se rallia plus tard. Pacifiste résolu, Gambon fut pourtant l’un des partisans les plus décidés du combat à outrance contre les Versaillais. Dès le 19 avril, après une inspection au Point-du-Jour, il demandait l’ajournement du Conseil de la Commune afin que chacun de ses membres puisse « se mettre à la tête des bataillons et se rendre sur le champ de bataille ». Partisan de l’élection d’un comité de Salut public, le 1er mai, il y fut élu le 9, avec Émile Eudes* et Delescluze, ce qui l’amena à présider aux destinées de la Commune dans les derniers jours de son existence. Au début de l’expérience communaliste, il s’était rendu en Corse, probablement pour aller chercher Garibaldi à Caprera, mais il fut arrêté à Bastia, d’où il regagna le continent. À Paris, le 7 avril, il suggéra « d’envoyer dans toutes les grandes villes des citoyens qui activeront le mouvement communal et soulèveront les républicains contre le gouvernement de Versailles. C’est à ce prix, ajoutait-il, que la Commune peut être sauvée. » Cette attitude confirme sa vision fédéraliste de l’union des villes de France, désormais soudées entre elles par une volonté clairement exprimée, et non obligées à la solidarité par la loi générale. Comme membre du comité de Salut public, Gambon signa le décret du 12 mai qui annonçait la démolition de l’hôtel particulier de Thiers, ce qui allait lui valoir une condamnation par contumace à 20 ans de travaux forcés par le 5e conseil de guerre siégeant à Versailles le 23 novembre 1871. Aux avant-postes lors des combats de la Semaine sanglante, Gambon signa avec Antoine Arnaud*, Eudes et Alfred Billioray* le décret du 22 mai, placardé sur les murs de la capitale et qui disait sobrement :
« Que tous les citoyens se lèvent !
Aux barricades ! L’ennemi est dans nos murs !
Pas d’hésitation !
En avant pour la RÉPUBLIQUE, pour la COMMUNE, et
pour la LIBERTÉ ! »
Selon Le Figaro du 7 juin 1871, Gambon se serait enfermé dans la mairie du XXe arrondissement avec les deux Ferré*, Émile Lacord* et Hubert Geresme*, entourés d’une garde d’enfants de 13 à 15 ans qu’ils auraient armés. Il avait conservé les insignes de la Commune, preuve de son courage et de sa volonté de mourir avec les derniers combattants, ce que tous les témoignages confirment. Il fut présent près des dernières barricades, le 28 mai, et il ne dut son salut qu’aux exhortations de ses amis qui le convainquirent, au dernier moment, d’abandonner une lutte désormais sans issue. Selon des sources concordantes, il aurait été caché lors des massacres qui accompagnèrent l’écrasement de la Commune, par un ancien fonctionnaire de la préfecture de police qu’il avait refusé de dénoncer après le 18 mars. Il put ainsi demeurer dans Paris et attendre quelques semaines avant de recevoir un faux passeport qui lui permit de rejoindre Bâle et la Suisse, où il allait vivre jusqu’en 1880. C’est sous l’identité d’emprunt d’un ferblantier belge que Gambon quitta la capitale le 30 juin 1871, alors que la presse affirmait qu’il avait été fusillé. Les conseils de guerre ne l’épargnèrent pas puisqu’outre le jugement qui lui infligeait 20 ans de travaux forcés qu’il aurait dû accomplir en Nouvelle Calédonie s’il avait été arrêté, le 6e conseil de guerre le condamna à mort, le 7 novembre 1872, pour avoir cosigné le décret de transfert des otages à la Roquette le 23 mai. Dans son département, la Nièvre, il fit également l’objet de poursuites relatives au soulèvement d’une petite troupe de paysans hostiles à l’empire en août 1870 et, faute de pouvoir l’atteindre, on s’en prit à ses proches, parmi lesquels le correspondant de La Réforme à Cosne-sur-Loire, Léandre Asselineau*, qui allait mourir à la prison de Belle-Île-en-Mer en 1876.
À peine arrivé en Suisse, Gambon rédigea deux brochures, La Revanche de la France et de la Commune et La Dernière Révolution, ouvrages dans lesquels il préconisait le refus de l’impôt et du service militaire et vantait les mérites du travail en termes lyriques, certain qu’il régénérerait l’homme de l’avenir. Cofondateur avec Gustave Cluseret* du Bulletin de la Commune, il adhéra à la section de Longemalle de l’Internationale tout en résidant, non à Genève ni à Vevey, comme on le dit souvent, mais à Chamblandes, près de Lausanne, où il partageait une masure, près d’une tour en ruines, avec un de ses vieux amis de Cosne, Armand Fournier*, la femme et la petite-fille de ce dernier. Très mobile, il était soupçonné par les indicateurs de la préfecture de police de Paris de faire des séjours dans la capitale pour préparer un attentat contre Thiers ou pour transporter les livres de propagande anarchiste. Partisan de Michel Bakounine* et même, ultérieurement, de Pierre Kropotkine*, il milita activement au sein de la fédération jurassienne de l’AIT et rencontra Bakounine à Locarno, où il séjourna en avril 1872.
Bien qu’ayant refusé l’amnistie, selon son habitude, il rentra en France en juillet 1880 et se fixa à Paris tout en vivant une partie de l’année à Cosne, où la famille Poupet lui accorda l’hospitalité. Le fisc avait en effet saisi et vendu la propriété de Sury-près-Léré pour se rembourser des amendes non payées infligées à l’exilé. Dès son retour, Gambon reprit la lutte en participant à de nombreux meetings organisés par les divers comités socialistes. Aux côtés de Louise Michel*, en novembre 1880, il exaltait le socialisme révolutionnaire, dans le XVIIIe arrondissement, ou aidait les radicaux-socialistes à combattre les opportunistes. Candidat aux législatives à Cosne, lors d’une partielle en juin 1882, il fut élu député, sous l’étiquette radicale ; mais il avait battu un bonapartiste dans un arrondissement jusque-là tenu par le baron de Bourgoing, impérialiste notoire. Un des tout premiers socialistes de la Chambre, quoique non lié organiquement au Parti ouvrier, Gambon avait fait campagne sur le thème de la séparation de l’Église et de l’État, de l’impôt sur le revenu, de l’instruction gratuite et obligatoire, ce qui pourrait apparaître comme relativement anodin en 1882 ; mais, aux yeux du journaliste du Moniteur qui rendit compte le 9 juillet 1882 de cette élection inquiétante, les partisans de Gambon étaient des rouges sanguinaires qui auraient menacé de brûler les conservateurs en criant : « Vivent les metteux d’ feu. » Invité aux meetings du Parti ouvrier cette année-là, le député socialiste exigea la levée de l’interdiction de l’Internationale. L’année suivante, il prit la défense des anarchistes lyonnais incarcérés, fit l’apologie de Kropotkine et de Élisée Reclus*, dont il se déclara à la fois l’ami et le complice, souhaitant probablement provoquer le pouvoir en place et être de nouveau emprisonné afin de soulever les travailleurs ou, du moins, les syndicalistes et les anarchistes.
Peut-être franc-maçon, à en croire ses détracteurs du Figaro et de la presse conservatrice, libre penseur militant mais plutôt anticlérical qu’athée, Gambon se fit le champion de toutes les causes progressistes à la fin de sa vie. En 1885, il prit la tête du comité parisien de souscription pour la propagation des Cahiers du Peuple que rédigeait son ami F. Pyat. Il habitait alors 3, rue Blaise. Aux législatives de cette même année, la loi électorale ayant été modifiée, il fut battu avec toute la liste socialiste dans la Nièvre. De nouveau candidat, dans la Seine, à une partielle, en décembre de cette même année, il obtint cette fois l’aval du comité radical-socialiste, ce qui amena le Parti ouvrier à se démarquer de lui, tout en affirmant lui « maintenir son estime ». Journaliste occasionnel au Cri du Peuple, il devait y publier le 10 mars 1887 un article intitulé « Soyons prêts ! ». Dans ce texte d’inspiration pacifiste qui rappelle le congrès de Genève de 1867 et annonce les manifestes de la Deuxième Internationale, Ferdinand Gambon déclarait la « guerre à la guerre », mot d’ordre appelé à un bel avenir. S’adressant aux socialistes de tous les pays, il écrivait : « Si la guerre éclate, malgré nos efforts et nos protestations, tâchons d’en finir une bonne fois avec les exploitations capitalistes, avec les tueries impériales et royales de peuple à peuple. » Six mois plus tard, dans un grand encadré en noir signé de la rédaction, le journal de Caroline Séverine* devait lui rendre un bel hommage en écrivant : « C’est avec une douleur profonde que nous annonçons à nos amis la mort de Ferdinand Gambon. Celui-là fut un "citoyen" dans l’acception antique du mot ; il en eut le courage austère et les mâles vertus ; jamais plus honnête homme n’apporta à la cause socialiste conviction plus ardente et plus absolu dévouement. » Paul Grandet rappelait que Gambon, dans son testament, avait interdit qu’on lui fît des funérailles solennelles et qu’il avait refusé le dépôt de couronnes sur sa tombe, « de ces couronnes qui valent de l’argent, du pain pour les malheureux ». Lors des obsèques, le 19 septembre, ce fut Félix Pyat qui, sous un drapeau rouge déployé, et malgré les avertissements du commissaire de police, lut le testament politique du disparu. Il fit apposer, un an plus tard, une plaque sur la maison où il s’était éteint, afin de rappeler aux passants l’œuvre de ce fier républicain berrichon. En décembre 1920, au congrès de Tours qui donna naissance au PCF, le délégué de la Nièvre, Louis Bailly*, intervint en séance publique pour expliquer que, dans son département, c’était la semence déposée patiemment par Gambon qui avait convaincu les paysans socialistes d’adhérer à la IIIe Internationale. C’était probablement le plus bel hommage que le monde ouvrier organisé ait pu rendre à ce démocrate socialiste de 1848.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article135924, notice GAMBON Ferdinand [GAMBON Charles, Ferdinand] par Notice revue et complétée par Jean-Yves Mollier, version mise en ligne le 1er décembre 2010, dernière modification le 4 septembre 2018.

Par Notice revue et complétée par Jean-Yves Mollier

Ferdinand Gambon
Ferdinand Gambon

ŒUVRE (d’après le catalogue de la Bibliothèque Nationale) : Protestation de F. Gambon contre l’exclusion des démocrates d’un banquet réformiste, 14 octobre 1847, Cosne, s. d., 3 p., Bibl. Nat., 8° Lb 51/4362. — Chers concitoyens (profession de foi électorale), Cosne, impr. de Courdet, s. d. (mars 1848), petit in-folio, 2 p. — La Revanche de la France et de la Commune par un représentant du peuple, Genève, impr. coopérative, 1871, in-8, 17 p. — Réponse à l’assemblée souveraine de Versailles. La Dernière Révolution, Genève, 1872, 41 p., Bibl. Nat., 8° Lb 57/3095. — Ligue pour l’abolition de l’armée permanente et son remplacement par une armée nationale sédentaire. Projet de loi présenté au nom de la ligue, Paris, 1884, in-16, 23 p., Bibl. Nat., 8° Lf 195/721.

SOURCES : Arch. Nat., BB 24/862, N° 5140 et BB 30/410, P. 1178. — Arch. Min. Guerre, 5e conseil et 6e conseil.. — Arch. PPo., B a/874. — Arch. Dép. Cher, 3E/1251 (registre d’état-civil de Bourges). — Arch. Dép. Morbihan, série Y, prison de Belle-Île-en-Mer, 1848-1858. — Arch. Dép. Nièvre, série M 1852-1869 (notamment un dossier Gambon dressé en 1868). — Gazette des Tribunaux, 3 décembre 1847. — Procès-Verbaux de la Commune de 1871, op. cit. — Arsène Mellot, La Vie politique du berruyer Ferdinand Gambon l’homme à la vache (1820-1887), Coopérative ouvrière d’imprimerie, Sancerre, 1951, 32 p. — Jean-Yves Mollier, Dans les bagnes de Napoléon III. Mémoires de Charles-Ferdinand Gambon, Paris, PUF, 1983, 296 p. — Jean-Yves Mollier, « Belle-Île-en-Mer prison politique (1848-1858) » in Maintien de l’ordre et polices en France et en Europe au XIXe siècle, dir. Philippe Vigier, Paris, Créaphis, 1987, pp. 185-211.