VITSORIS Giorgis dit BUSSON, dit Grégoire

Par Pierre Broué, Rodolphe Prager

Né en 1898 à Kavala (Grèce), mort le 14 juillet 1954 à Paris ; comédien ; dirigeant de l’organisation archéiomarxiste puis de l’organisation bolchevique-léniniste ; membre du secrétariat international de la IVe Internationale ; militant clandestin pendant la guerre, résistant.

Giorgis Vitsoris fut toute sa vie artiste et militant. Il se tourna très tôt vers le communisme avec ses deux frères, le peintre Mimis et Timos, le plus jeune, qui fut un cadre de l’OKNE (Jeunesse communiste en Grèce). En 1920, il se joignit au groupe qui éditait le Communiste, autour de Dzoulati, et rejoignit ensuite le mouvement archéomarxiste dont il fut l’un des dirigeants pendant les années vingt. Il milita notamment à Drapetsona, avec les ouvriers du Pirée, contribuant, avec sa femme Nita Tsaganéa, à l’alphabétisation des travailleurs.

Membre de la direction de l’organisation archéiomarxiste à partir de 1924, Giorgis Vitsoris dirigea notamment la grande grève des étudiants de 1929 ; il avait déjà à cette époque déjà une grande autorité dans les milieux intellectuels et parmi les étudiants, tant à cause de ses capacités de politique et d’orateur qu’à cause de son talent d’acteur (il était appelé le « Jouvet grec »). Au sein de l’organisation archéiomarxiste, il fut un ardent partisan de l’adhésion à l’Opposition de gauche internationale, qui se concrétisa de façon formelle en 1931. En décembre 1932, profitant du séjour à Constantinople d’une troupe théâtrale, il rendit visite à Trotsky à Prinkipo et eut avec lui une longue discussion dont le sténogramme a été conservé.

Quelques mois plus tard, Giorgis Vitsoris fut délégué à Paris, par l’organisation grecque des mutilés et victimes de la guerre, pour participer au Congrès international contre le fascisme qui se tint salle Pleyel les 4 et 5 juin 1933. Mais il n’eut que le temps de s’écrier « Au nom de l’Opposition de gauche, je demande la parole... », après le refus du président et avant d’être saisi et rossé par le service d’ordre communiste qui le séquestra ensuite pendant plusieurs heures dans le sous-sol.

Revenu presque immédiatement en Grèce, Giorgis Vitsoris prit la tête de la fraction de l’organisation archéiomarxiste (DAA) qui s’opposait à l’ancien membre du secrétariat international Vitte (M. Yotopoulos), refusait la rupture avec Trotsky et acceptait l’orientation vers de nouveaux partis et la IVe Internationale. A la mi-1934, il dirigea le congrès constitutif de la nouvelle organisation attachée à la LCI, le mouvement bolchevik-léniniste (OMLE), qui éditait l’hebdomadaire Bolchevik. Cette organisation devait connaître en 1935, à la suite de l’insurrection vénizéliste, une crise profonde et une scission qui laissa Vitsoris à la tête d’une petite organisation, la KDEE, lors du coup d’État du général Metaxas le 4 août 1936.

Sous les premiers mois de la dictature, Giorgis Vitsoris connut une situation extrêmement difficile. Arrêté fin septembre 1936, il passa trois mois dans les locaux du « transfert », sans être dirigé vers une prison plus durable. Il fut libéré sur l’intervention personnelle du ministre de la Sûreté qui l’admirait comme comédien. Le comité central de son organisation décida alors de le faire émigrer mais, à ce moment, d’autres groupes révolutionnaires soulevèrent la question des conditions de sa libération. L’un des dirigeants de l’organisation ayant été arrêté, son départ à l’étranger fut reporté. Resté à Athènes, Giorgis Vitsoris fut à nouveau arrêté, puis libéré une seconde fois, toujours à l’initiative du ministre de la Sûreté. C’est alors qu’il écrivit, le 14 juillet 1937, une lettre à Trotsky et au secrétariat international de la LCI, soulignant l’entreprise du ministre pour le discréditer et insistant pour que soit prise la décision de le faire émigrer.

Giorgis Vitsoris s’établit en France et son activité se déroula dès lors dans les organisations françaises tout en maintenant la liaison avec ses camarades grecs qu’il représenta dans les instances de la IVe Internationale. Il adhéra au Parti ouvrier internationaliste de Pierre Naville* et Jean Rous*. A la suite de l’assassinat, en juillet 1938, de Rudolf Klement, secrétaire administratif de la IVe Internationale, Vitsoris fut coopté au secrétariat international. Il participa à la conférence de fondation de la IVe Internationale, le 3 septembre 1938, à Périgny et siégea au comité exécutif international jusqu’à l’éclatement de la guerre.

Après la démobilisation, Giorgis Vitsoris résida un certain temps à Marseille où il fréquenta, entre autres, André Breton* et Victor Serge*. Il ne voulut pas quitter la France et retourna assez rapidement à Paris pour s’associer à la reconstitution de l’organisation trotskyste clandestine. Il se lia, par la suite, également, à la Résistance, s’engageant dans le réseau « Thermopyle » et établissant, probablement, des contacts entre les trotskystes et certains organismes de la Résistance. En 1944, il adhéra aux Milices patriotiques du spectacle avec lesquelles il participa à la libération de Paris.

Comme acteur Giorgis Vitsoris avait joué des rôles de composition remarquables dans Les fourberies de Scapin, à l’Atelier, en 1941, avec Daniel Gélin, dans Léonard da Silva de Calderon, en 1942 et, plus tard, dans Les bouches inutiles de Simone de Beauvoir (1945), dans Voyage surprise, de Jacques Prévert (1946), dans Mort sans sépulture, de Sartre (1947). Simone Signoret devait évoquer dans ses souvenirs le tournage du film, Adieu Léonard, sur un scénario de Jacques Prévert, en 1942, pendant trois semaines, dans la région de Dax, avec Vitsoris et des acteurs connus comme Pierre Brasseur, Roger Blin*, Charles Trenet.

L’action syndicale menée par Giorgis Vitsoris dans le cadre du syndicat national des artistes (CGT) ne fut pas de nature à favoriser son engagement par les directeurs de théâtre. Il n’obtint des rôles que de temps à autre, au cours des dernières années. Il fut aussi immobilisé à plusieurs reprises par la maladie et connut des difficultés matérielles considérables. Très habile, manuellement — la construction de voiliers anciens en modèle réduit fut son violon d’Ingres — il créa un atelier de décoration pour subvenir à ses besoins. Mais cette tentative se solda par une faillite financière.

Giorgis Vitsoris avait été présent à la Conférence européenne clandestine de la IVe Internationale qui se déroula en février 1944, à proximité de Beauvais. Mais, en désaccord avec le nouveau cours politique suivi par le mouvement, il partagea le point de vue de la minorité dite « droitière » qui se manifesta dans les années d’après-guerre. L’exclusion de cette tendance qui comprenait ses plus proches amis, en mars 1948, l’éloigna du même coup du mouvement. Il exprima son déchirement dans une longue lettre adressée le 4 avril 1948 au IIe congrès mondial de la IVe Internationale. Il resta hospitalisé pendant près d’un an avant de succomber le 14 juillet 1954, d’un cancer généralisé ; son ami de toujours, Jacques Prévert, lui rendait fréquemment visite.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article134941, notice VITSORIS Giorgis dit BUSSON, dit Grégoire par Pierre Broué, Rodolphe Prager, version mise en ligne le 30 novembre 2010, dernière modification le 25 février 2017.

Par Pierre Broué, Rodolphe Prager

SOURCES : A. Stinas, Mémoires, La Brèche, 1990. — K. Kastritis, Istoria tou Mpolsevismou trotskismou sfin Ellada, p. 110-111. — Papiers d’exil de Léon Trotsky, Houghton Library, Harvard University, bMs Rus 13-1, 5617 (lettre de Vitsoris à L. Trotsky, 14 juillet 1937). — Arch. Institut Léon Trotsky. — Les Congrès de la IVe Internationale, t. 1, 1930-1940, La Brèche, 1978. — Arch. R. Prager. — Simone Signoret, La Nostalgie n’est plus ce qu’elle était, Le Seuil, 1976. — Rens. de M. Raptis (1977). — Témoignage de Colette Brunius, compagne de Vitsoris (1978).

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