TZARA Tristan

Par Henri Béhar

Né le 16 avril 1896 à Moinesti (province de Bacau, Roumanie), mort le 24 décembre 1963 à Paris ; poète, intellectuel, collectionneur ; membre du Parti communiste.

De « nationalité israélite » selon ses papiers officiels, fils de Samuel Rosenstock et d’Émilie Sybalis, Tristan Tzara naquit dans une famille de métayers. Élève d’un lycée de modèle français à Bucarest, il y fonda en 1912 une revue littéraire de tendance symboliste, avec ses amis Ion Vinea et Marcel Janco. Ses études secondaires achevées, il s’inscrivit à l’Université de Bucarest pour y suivre simultanément des cours de philosophie et de mathématiques. Mais ses occupations littéraires et artistiques, puis l’entrée en guerre imminente de la Roumanie aux côtés des Alliés incitèrent ses parents à l’envoyer à Zurich, à l’automne de 1915. Censé y poursuivre des études de philosophie, il fréquenta le cabaret Voltaire, animé par Hugo Ball.

Il ne tarda pas à fonder le Mouvement Dada, au café Terrasse (le 8 février 1916), qui s’annonçait comme une volonté de maintenir un idéal humain en dépit du conflit mondial. Avec ardeur, Tristan Tzara se préoccupa de nouer des contacts entre les artistes de tous les pays belligérants, à qui il proposa d’accueillir leurs tableaux et leurs poèmes dans les expositions et la revue Dada qu’il animait. Au début, Dada se présentait comme le melting-pot de l’expressionnisme germanique, du futurisme italien, du cubisme français, tout en s’intéressant à des formes d’expression négligées jusqu’alors, telles que l’art nègre. Le Manifeste Dada 1918 de Tzara marqua une violente rupture avec toutes les tendances modernistes. Au nom du doute universel et de la spontanéité, il proclama la nécessité de tout détruire et balayer, pour reconstruire sur des valeurs fiables, essentiellement humaines, comme la bonté et la joie de vivre. Une enquête de la police zurichoise conclut qu’il ne menait aucune activité politique.

Le grand retentissement de son Manifeste Dada le conduisit bientôt en France où les membres du groupe Littérature (Louis Aragon*, André Breton*, Paul Éluard*, Philippe Soupault) ne manquèrent pas de se convertir à ce nouveau mouvement. Arrivé à Paris le 17 janvier 1920, Tristan Tzara anima toutes sortes de manifestations qui firent scandale. Son attitude « j’menfoutiste » lors de « l’affaire Barrès » le 13 mai 1921 (un procès fictif intenté au chantre du nationalisme pour « crime contre l’esprit ») irrita Breton. L’année suivante, il fit obstruction à l’organisation d’un « Congrès pour la détermination des directives et la défense de l’esprit moderne », préconisé par André Breton, qui lui paraissait inopportun, dans la mesure où Dada n’avait pas achevé sa remise en question des modes de penser traditionnels et n’avait pas instauré la « dictature de l’esprit ». Cela ne l’empêcha pas de porter la bonne parole dadaïste en Allemagne et de participer au congrès constructiviste de Weimar. L’année suivante, le sabotage de sa représentation du Cœur à gaz, par Breton et ses amis, marqua la rupture définitive. Tzara fit paraître, à dessein, ses Sept manifestes Dada en 1924, pour marquer son refus du surréalisme en gestation.

Son œuvre poétique n’ayant cessé d’aller dans le même sens, c’est tout naturellement que le surréalisme accueillit Tristan Tzara en 1929 et publia des fragments de son épopée lyrique L’Homme approximatif. Jusqu’en 1935, il participa activement à ce qu’il nommait la période idéologique du mouvement. Bien qu’il se défendît du « freudo-marxisme », son Essai sur la situation de la poésie (1931), son recueil Grains et issues (1935) tentèrent, chacun à leur manière, de concilier la psychanalyse et le marxisme dans l’approche des phénomènes poétiques. Parallèlement, il adhéra, dès sa création, à l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires (AEAR), émanation du Parti communiste, à laquelle adhérèrent les surréalistes, et à la Maison de la Culture, fondée par Aragon. Lors de la tentative factieuse de février 1934, il émit, à titre privé, quelques réserves sur l’unité d’action préconisée par Breton, demandant la suppression du groupement « politique » du surréalisme. Pour sa part, il faisait confiance au parti dans l’organisation des masses et l’analyse de la situation. En mars 1935, sa lettre aux Cahiers du Sud annonça sa rupture avec un mouvement dont il regrettait qu’il considérât l’activité poétique comme une fin en soi, alors qu’il devait être révolutionnaire.

En juin 1935, Tristan Tzara prononça un discours (« Initiés et précurseurs », publié dans Commune, l’organe de l’AEAR) au congrès international des écrivains pour la défense de la culture, à Paris, tandis que les surréalistes y étaient interdits de parole. L’année suivante, il fonda avec Aragon, Caillois et Monnerot, le Groupe d’études pour la phénoménologie humaine qui publia la revue Inquisitions (numéro unique, en juin 1936) et se voulut un lieu de réflexion des intellectuels dans le cadre du Front populaire. Dès le début de la guerre d’Espagne, il fut délégué de l’Association pour la défense de la culture auprès des intellectuels espagnols, dont il assura le secrétariat. A ce titre, il organisa le second congrès international des écrivains à Valence et Madrid assiégée. Son discours sur « L’Individu et la conscience de l’écrivain » affirmait sa foi en la dignité humaine dans la conscience révolutionnaire.

Durant l’Occupation, Tristan Tzara fut contraint de vivre dans la clandestinité à Souillac (Lot), où il fit circuler quelques poèmes, en contrebande (Ça va, Une Route, Seul Soleil). Il collabora aux nombreux journaux issus de la Résistance, en particulier aux Lettres françaises, en sa qualité de membre du Comité national des écrivains, dont il fut l’animateur dans la clandestinité pour la zone sud-ouest, présidant, de 1944 à 1946, le Centre des intellectuels à Toulouse. Il contribua à la constitution du Centre d’études occitanes. Son article « Poésie latente, poésie manifeste » réfuta la notion sartrienne de « littérature engagée » car, pour lui, c’est le poète qui est plongé dans la vie, jusqu’au cou. Simultanément, lors de sa conférence à la Sorbonne « Le surréalisme et l’après-guerre » (17 mars 1947), il reprocha aux surréalistes d’avoir déserté le combat pendant la guerre et de n’avoir été d’aucun recours pour l’individu en cette période.

Naturalisé français en avril de la même année, Tristan Tzara adhéra au Parti communiste, dont il avait déjà la confiance depuis longtemps. De grands recueils (La Face intérieure, De Mémoire d’homme) attestent la puissance de son verbe poétique qu’il n’aliéna jamais à une cause particulière. A son retour d’un voyage en Hongrie, il prit fait et cause pour l’insurrection de Budapest et publia sa vérité dans un communiqué du 27 octobre 1956 que la presse communiste refusa de passer. Il se retira sans éclat du parti. En octobre 1960, il signa la « Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie », dite « Manifeste des 121 » (du nombre des premiers signataires), dont on sait désormais qu’elle prit naissance dans les milieux surréalistes.

Tristan Tzara consacra la fin de sa vie à sa collection d’art africain et à une recherche érudite portant sur les anagrammes dans la poésie de Villon.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article133310, notice TZARA Tristan par Henri Béhar, version mise en ligne le 30 novembre 2010, dernière modification le 10 janvier 2018.

Par Henri Béhar

SOURCES : T. Tzara, œuvres complètes, texte établi, présenté et annoté par H. Béhar, t. I à VI, Flammarion, 1975-1991. — Arch. Tristan Tzara à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet. — André Breton, correspondance avec Tristan Tzara et Francis Picabia 1919-1924, présentation et notes d’Henri Béhar, Gallimard, 2017, 246 p.

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