TURLE Henri, Isidore

Par Jacques Girault

Né le 15 mai 1890 à Carnoules (Var), mort le 15 mai 1955 à Carnoules ; agriculteur ; maire communiste de Carnoules (1929-1939) ; conseiller d’arrondissement (1934-1937), puis conseiller général (1937-1940) du canton de Cuers.

Fils d’un cafetier catholique d’opinions modérées, possédant plusieurs maisons et des terres, Henri Turle reçut les premiers sacrements catholiques. Il obtint le Certificat d’études primaires puis resta quelques années en pension dans un établissement religieux de Lorgues (Var). Il s’occupa dans un premier temps de travaux de défoncement. Mobilisé dès 1914 dans les Chasseurs alpins, il participa aux combats et fut blessé à plusieurs reprises. Il en revint très marqué moralement. Il reprit ses activités de propriétaire-exploitant agricole, se remit à fréquenter le cercle rouge de la Démocratie sociale, fort surveillé pendant la guerre, soupçonné d’avoir été antimilitariste. Il adhéra au Parti socialiste SFIO et conduisit la liste socialiste aux élections municipales qui fut battue, le 30 novembre 1919. Il obtint personnellement 171 voix sur 436 inscrits. Dans le débat de 1920, la section socialiste, comprenant de nombreux cheminots, se prononça pour l’adhésion à la IIIe Internationale. Dès lors, dirigeant communiste, gérant du cercle, il occupa une place importante dans le développement du communisme dans le Var puisque Carnoules constitua un lieu commode de réunions.

Marié religieusement en avril 1920 à Marseille (Bouches-du-Rhône), Henri Turle fit donner les premiers sacrements catholiques à ses enfants. Veuf, il se remaria en avril 1931 à Carnoules avec une femme qui ne partageait pas ses engagements politiques.

Henri Turle, bien implanté dans le village, membre de la coopérative vinicole administrée par des hommes de droite, fut désigné pour la formation des listes électorales pour la Chambre d’agriculture. Le congrès communiste, le 17 février 1924, lui proposa de figurer sur la liste communiste pour les élections législatives. Il refusa. Candidat sur la liste du Bloc ouvrier et paysan aux élections municipales de 1925, il obtint 142 voix sur 460 inscrits et fut battu, le 10 mai, avec 163 voix. Six membres de la liste étaient élus. Mais le conseil s’avéra ingouvernable. Un moment de tension fut l’enlèvement de la plaque en l’honneur de Wilson apposée dans la salle du conseil municipal. Turle, avec d’autres communistes, la fit disparaître à la fin de mai 1925. Il fut aussi particulièrement actif au moment de la lutte contre la guerre du Maroc. Dans ce contexte, le conseil municipal fut dissous. Lors des élections générales, le 21 mars 1926, les radicaux l’emportèrent. Turle, candidat sur la "liste d’action d’unité prolétarienne" obtint 166 voix sur 460 inscrits. Mais très vite une crise affecta la municipalité.
Carnoules, en raison de la crise de l’organisation communiste à Toulon, devint le siège du Parti communiste. Lors de la conférence du rayon, le 29 novembre 1925, Turle devint membre du bureau du rayon et fut renouvelé constamment par la suite à ce niveau de responsabilités. Il présenta de nombreux rapports moraux. A partir d’août 1926, il exerça les fonctions de trésorier du rayon. Délégué au congrès de la région communiste à Beaucaire, les 12-13 juin 1926, il fut désigné comme membre du comité régional. Parallèlement, il renforça son activité locale par l’intermédiaire du groupe de coopérateurs qu’il représenta, dès 1925, à l’assemblée générale des coopérateurs du Var.

Lors des élections législatives de 1928, le candidat communiste précéda à Carnoules celui du Parti socialiste SFIO et- fait significatif- perdit très peu de voix au deuxième tour. Ce noyau fidèle devait assurer la victoire de la liste du "Bloc ouvrier et paysan" aux élections municipales suivantes, le 5 mai 1929. Henri Turle, en tête de liste, obtint 189 voix sur 435 inscrits et devint, quelques jours plus tard, le premier maire communiste du Var. Dès lors, la municipalité servit de zone de repli pour l’organisation et diverses réalisations transformèrent la commune, dont la construction d’un bloc scolaire.

Des conflits apparurent entre les élus et la direction régionale du Parti communiste. En 1929 et 1930, les conférences du rayon communiste furent marquées par de violents affrontements. La commission politique reprocha au maire, en juin 1929, d’avoir rendu visite au Préfet et à l’Inspecteur d’académie. Henri Turle s’inclina mais, dans les faits, continua à exercer ses fonctions de maire et à multiplier les démarches auprès des administrations de tutelle. Candidat communiste pour le Conseil général dans le canton de Cuers, le 18 octobre 1931, il obtint 286 voix sur 2 435 inscrits. Il se retira sans laisser de consignes de vote et ses électeurs, se reportèrent sur le candidat socialiste SFIO. Son mandat de maire était mis au service de la politique du Parti communiste. Aussi, le trouva-t-on parmi les participants du congrès ouvrier et paysan à Toulon contre la guerre où il fut désigné, le 24 juillet 1932, comme membre du comité de vigilance contre la guerre, retrouvant une occasion de réaffirmer son antimilitarisme et son pacifisme.

Le 12 février 1934, Henri Turle présida le meeting antifasciste de Carnoules. Le Parti socialiste SFIO, dont les militants du canton étaient presque tous passés au Parti socialiste de France, ne lui opposa pas de candidat lors de l’élection au Conseil d’arrondissement. Il affronta le conseiller sortant, démocrate de toujours, maire de Pierrefeu. A l’issue du premier tour, le 7 octobre 1934, il obtint 539 voix sur 2 546 inscrits, devancé de 84 voix. Un deuxième tour fut nécessaire puisque son adversaire ne réunissait pas le quart des inscrits. Dans le cadre des accords départementaux entre Parti socialiste SFIO et Parti communiste, le premier demanda à ses militants et à son électorat de se mobiliser pour assurer l’élection du candidat communiste. Au deuxième tour, avec 767 voix, il précéda son adversaire de trois voix. Le sous-préfet regretta la défaite du doyen de l’assemblée, mais constata que le nouvel élu avait des "relations correctes avec l’administration".

Elu cantonal, avec Charles Gaou, Henri Turle fut alors au centre de la formation du Front populaire dans le département. Il signa notamment, au nom du Parti communiste, la déclaration commune en direction des élus, le 25 août 1935. Candidat communiste aux élections sénatoriales, le 20 octobre 1935, il obtint 35 voix sur 510 inscrits et se désista clairement pour le candidat socialiste SFIO. Sa position locale se renforça avec la réélection de la liste du Bloc ouvrier et paysan, le 5 mai 1935, seule en lice. Turle réunit personnellement 313 voix sur 495 inscrits. Il fut au cœur de la négociation sur l’utilisation des "eaux dites de Carnoules" par les communes du littoral. S’estimant diffamé, il esta en justice, avec le conseil municipal, en mars 1937 et son défenseur fut Édouard Le Bellegou, avocat socialiste. Cette question divisa le village et connut des rebondissements après la guerre. Sur le plan du Parti communiste, il n’appartint plus aux organismes dirigeants mais fit partie de la commission agraire du Parti et de la commission paysanne de la Confédération générale des paysans-travailleurs. A la fin de 1935, en outre, il aida les nouveaux maires communistes du département, notamment au Beausset et à Flayosc. Cette mise à l’écart de la direction du mouvement communiste dut le laisser mal à l’aise.
Lors de l’élection pour le Conseil général, Turle s’imposa comme candidat communiste. Son seul adversaire, cette fois, fut un socialiste SFIO. Il emporta une nette victoire, le 10 octobre 1937, avec 767 voix sur 2 546 inscrits. Au Conseil général, il participa à la troisième commission (agriculture, instruction publique, vœux divers) et à la commission de l’hydraulique. Il fut délégué au comité départemental de l’enseignement technique, au conseil d’administration de l’office public d’HBM, aux commissions des permis de culture du tabac, de l’assistance publique, de l’électrification des campagnes et aux conférences interdépartementales.

Dès la déclaration de guerre, les militants communistes apprirent qu’Henri Turle, non mobilisé, désavouait le Parti communiste en raison de la signature du pacte germano-soviétique. Y eut-il une réunion des communistes de la commune où le maire présenta sa décision ? Les témoignages divergent sur cette question. Il déclara au commissaire spécial, le 28 septembre 1939 :
"Dès le premier jour de la mobilisation , la salle du rez-de-chaussée du cercle ouvrier et paysan a été affectée à l’autorité militaire. J’ai adressé à la population un appel lui recommandant de ne plus s’occuper de politique."
Le 16 décembre, le Préfet commenta cette attitude :
" Turle n’a d’ailleurs que très tardivement répudié l’obédience communiste et pris parti contre le pacte germano-soviétique. Il est à remarquer que son appel à la population reste muet sur ce point. Sa conversion actuelle est peut être sincère mais laisser en place la municipalité communiste à Carnoules eut encouragé les éléments extrémistes."
Henri Turle écrivit une lettre au Ministre de l’Intérieur, non conservée aux Archives départementales, appuyée par le sénateur René Renoult. Le 31 octobre 1939, pour remplacer la municipalité suspendue, mais non déchue, six jours auparavant, une délégation spéciale fut mise en place. Plusieurs conseillers municipaux suivirent Turle dans son désaveu. Il resta conseiller général. Sa déchéance du mandat de maire intervint en février 1940.

Henri Turle se retira alors de la vie politique active, ignoré des communistes et de l’administration. Il vécut une partie de la guerre dans le Haut-Var à Artignosc. Le Préfet, à la Libération, le désigna pour faire partie de la délégation municipale mise en place dans cette commune, le 17 août 1944. Cette nomination ne fut pas ratifiée par la commission municipale du Comité départemental de Libération "pour son attitude nettement collaborationniste" (21 novembre 1944). Cet avis, dans un contexte particulier, ne s’appuie sur aucun élément. Il semble en effet que Turle se soit tenu à l’écart. Selon sa fille, il aurait eu quelques contacts avec les résistants du Haut-Var. Certains témoignages font état d’une réunion tenue à la Libération où Turle n’aurait pas accepté pas de revenir sur la décision prise en 1939, mais aurait seulement accepté de présenter sa gestion municipale d’avant-guerre. En outre, selon le Comité départemental de Libération, il aurait sollicité son adhésion au Parti radical sous l’influence de son ami, l’ancien conseiller général socialiste Eugène Prat-Flottes. Aux élections municipales de 1947, la liste qu’il présenta contre la municipalité communiste sortante fut battue.

Ses obsèques furent civiles.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article133282, notice TURLE Henri, Isidore par Jacques Girault, version mise en ligne le 30 novembre 2010, dernière modification le 8 octobre 2015.

Par Jacques Girault

SOURCES : Arch. Nat. F7/13118 et 13123. — Arch. Dép. Var, 2 M 3 52, 5 292, 294, 6 25, 7 24 1, 30 1, 31 1, 32 1, 35 1 ; 4 M 49 4 2, 59 4 1, 4 ; 18 M 86, 89 ; 3 Z 2 5, 10, 4 29. — Arch. Com. Carnoules. — B.M.P., Mfm n° 186. — Arch. Coop. Midi. — Rens. de la fille de l’intéressé. — Presse locale. — Sources orales.

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