SOUSTELLE Jacques

Par Nicole Racine

Né le 3 février 1912 à Montpellier (Hérault), mort le 6 août 1990 à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine) ; ethnologue ; secrétaire général de l’Union des intellectuels français (UDIF) en 1938-1939 ; député de la Mayenne à la 1re Assemblée constituante 1945-1946, du Rhône 1951-1962, 1973-1978.

Fils d’un ouvrier devenu comptable et d’une employée qui se remaria, après la mort de son époux, avec un mécanicien, Jacques Soustelle, jeune et brillant intellectuel, fut reçu premier à l’École normale supérieure à dix-sept ans (1929) puis également premier à l’agrégation de philosophie à vingt ans (1932). Il se tourna vers l’ethnologie et passa deux ans au Mexique (1932-1934) pour réunir les matériaux de sa thèse sur les Indiens. Jacques Soustelle avait des sympathies intellectuelles pour le marxisme et pour l’extrême gauche. Il fréquentait alors des cercles comme le Cercle d’études sociales créé par René Lefeuvre, où il donna une conférence sur É. Durkheim, le 27 mai 1932. Georges Cogniot* rapporte dans Parti pris l’avoir rencontré avec Jean Baby* et Georges Friedmann* aux conférences du Cercle de la Russie neuve. Il publia sous le pseudonyme de Jean Duriez, dans la revue Masses issue du Cercle d’études sociales, des articles en rapport avec ses recherches au Mexique sur les religions et les origines de la famille et de la propriété privée.

Jacques Soustelle donna à Spartacus (n° 1, 7 décembre 1934) un article directement inspiré par l’actualité politique : « Répétition générale du fascisme. À ceux qui disent : « Le fascisme n’est pas possible en France ». » En mission au Mexique au moment de la création du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes (CVIA), il ne put signer le manifeste « Aux travailleurs » (5 mars 1934), mais il envoya son adhésion à Paul Rivet*, président du comité. Soustelle était en effet proche de Rivet, directeur du musée d’Ethnographie du Trocadéro qui l’avait aidé à partir en mission au Mexique. Lors d’une nouvelle mission en 1935, Soustelle, à la demande de Rivet, assura des contacts au Mexique pour le CVIA. Si donc J. Soustelle fut un antifasciste convaincu, il ne joua cependant pas au CVIA le rôle qu’il s’attribua ou qu’on lui attribua par la suite. Contrairement à ce qu’affirment toutes les notices du Who’s who (et encore celle de l’année de sa mort), Jacques Soustelle ne fut jamais membre de la direction du CVIA. Son nom ne figure pas dans la liste des membres du bureau élus en mai 1934, novembre 1935 et fin 1936 ; sa signature ne figure pas dans Vigilance. Devant la persistance de la légende faisant de Jacques Soustelle tantôt un des créateurs, tantôt le secrétaire général du CVIA, François Walter (voir Pierre Gérôme*), son premier secrétaire général, et deux autres membres du CVIA mirent les choses au point (l’Express, 1er janvier 1959, le Monde, 10 janvier 1969) rappelant que Soustelle ne joua aucun rôle dans la création du CVIA, assistant seulement à quelques réunions et prêtant une machine à la permanence de Paul Rivet au quartier Saint-Victor en mai 1935. D’après ces mêmes témoins, Jacques Soustelle, au chagrin de Paul Rivet qui l’aimait beaucoup, suivit Paul Langevin* lorsque celui-ci quitta le CVIA après le congrès de juin 1936. En revanche — et l’origine de la confusion vient sans doute de là — Jacques Soustelle joua un rôle important dans la fondation, après Munich, d’une autre union d’intellectuels antifascistes, l’Union des intellectuels français pour la justice, la liberté et la paix (UDIF) où se retrouvaient Paul Langevin et certains de ses amis scientifiques. L’UDIF, fondée par des intellectuels, voulait lutter contre l’esprit de capitulation de Munich, redresser l’opinion française et dénonçait la doctrine de « non-résistance systématique » prônée par « quelques intellectuels égarés ». Jacques Soustelle, alors politiquement proche de Langevin, fut, avec Étienne Bougoüin, un des deux secrétaires généraux de l’UDIF. Il en signa de nombreux manifestes (sur la défense de l’Espagne républicaine, sur la demande d’enquête parlementaire sur les responsabilités de Georges Bonnet dans l’organisation de la « panique » de septembre 1938). Il présenta la nouvelle association dans la revue les Volontaires en mai 1939.

Paul Rivet appela Jacques Soustelle auprès de lui et de G.-H. Rivière afin de participer au projet de transformation du musée d’Ethnographie du Trocadéro en un musée de l’Homme (inauguré en juin 1938). Il fit nommer Soustelle sous-directeur de ce musée. Soustelle partageait l’idéologie culturelle du Front populaire qui voulait faire des musées des lieux d’éducation collective ; il adhéra à l’Association populaire des Amis des musées (APAM) — voir ses articles dans Vendredi (26 juin 1936) et dans le Musée vivant (février 1937). Après avoir brillamment soutenu sa thèse de doctorat sur les Indiens du Mexique central, Jacques Soustelle publia Mexique terre indienne (Grasset, 1936) ; il se refusera par la suite à rééditer cet ouvrage de jeunesse, peut-être parce qu’il y exprimait une vision parfois marxisante des sociétés indiennes. En 1939, il fut chargé de cours au Collège de France ; il publia, à la veille de la guerre, La Pensée cosmologique des anciens Mexicains. En mission au Mexique au moment du Pacte germano-soviétique d’août 1939, il ne put signer le manifeste de protestation de l’UDIF (l’œuvre, 30 août 1939). Comme le prouve la lettre qu’il envoya du Mexique à son ami Georges Friedmann* (qui le publia dans son Journal de guerre.1939-1940 à la date du 4 janvier 1940), il n’avait depuis plusieurs années déjà aucun espoir dans le régime dictatorial soviétique mais il avait cru à la nécessité d’une alliance pour abattre le nazisme.

Alors au Mexique au moment de la mobilisation générale, Jacques Soustelle rentra en France ; après une courte incorporation, il fut chargé de mission au Mexique en décembre 1939, puis adjoint de l’attaché militaire en février 1940. Violemment opposé à l’armistice, il prit contact avec le général de Gaulle à Londres. Après avoir, à la demande de ce dernier, continué à mettre sur pied au Mexique le comité de soutien à la France libre, il fit un premier voyage à Londres en décembre 1940-janvier 1941, retourna au Mexique, puis gagna de nouveau Londres. Ses talents d’organisateur comme ses qualités intellectuelles le firent désigner par de Gaulle en 1942 comme commissaire national à l’Information, puis directeur général des services spéciaux à Alger (1943-1944). À son retour en France, il devint en 1945 ministre de l’Information puis des Colonies dans le gouvernement provisoire, député UDSR ; de 1947 à 1951, il fut secrétaire général du RPF, élu député en 1951. Nommé gouverneur général de l’Algérie par Pierre Mendès France en 1955, il fut confirmé par Edgar Faure à qui il proposa une politique d’intégration.

Après le retour au pouvoir du général de Gaulle qui le fit entrer dans son gouvernement comme ministre de l’Information, il fut élu député UNR du Rhône puis entra comme ministre-délégué dans le gouvernement Debré en janvier 1959. Sa vie, dès lors se confondit avec la défense de l’Algérie française, au nom d’une conception de l’intégration prenant source dans l’héritage républicain. Ses positions sur l’Algérie entraînèrent sa rupture avec le général de Gaulle, son départ du gouvernement et de l’UDR (1960). Après un long exil hors de France de 1961 à 1968, il revint en France et fut réélu député du Rhône en 1973. Il n’avait jamais abandonné ses activités de recherche (1961 : professeur de sociologie à l’École pratique des hautes études, 1969 : directeur d’études à l’École pratique des hautes études en sciences sociales). En juin 1983, il fut élu à l’Académie française.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article131578, notice SOUSTELLE Jacques par Nicole Racine, version mise en ligne le 30 novembre 2010, dernière modification le 15 septembre 2018.

Par Nicole Racine

SOURCES : BDIC, fonds Gabrielle Duchêne. — Arch. Musée de l’Homme. — G. Friedmann, Journal de guerre 1939-1940, Gallimard, 1987. — J.-F. Sirinelli, Génération intellectuelle, khâgneux et normaliens dans l’entre-deux-guerres, Fayard, 1988 ; Intellectuels et passions françaises..., Fayard, 1990. — Nicole Racine-Furlaud, « Bataille autour d’intellectuel(s) dans les manifestes et contre-manifestes de 1918 à 1939 » in Intellectuel(s) des années trente entre le rêve et l’action, sous la direction de D. Bonnaud-Lamotte et J.-L. Rispail, Éd. du CNRS, 1989. — Discours prononcés pour la réception de M. J. Soustelle, Institut de France, 1984. — D. Rolland, Vichy et la France libre au Mexique, L’Harmattan, 1990. — Who’s who in France ? — Roger Faligot, Jean Guisnel, Rémi Kauffer, Histoire politique des services secrets français de la Seconde Guerre mondiale à nos jours, La Découverte, 2012. - Notes de J.-L. Panné. — Libération, 8 août 1990. Denis Rolland, « Jacques Soustelle, de l’ethnologie à la politique », Revue d’Histoire moderne et contemporaine, 43-1, janvier-mars 1996.

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