SERVET Claude [RETCHISKY David dit]. Pseudonymes : CLAUDE Jean (nov. 1923-déc. 1924), CHAVANNES Marcel (janv. 1925-sept. 1927), ANET Claude (oct. 1927-janv. 1930), SERVET Claude (après février 1930), FABRE Marcel, BERGERET (après 1937)

Par René Lemarquis, Claude Pennetier

Né le 22 juin 1904 à Odessa (Russie), mort le 3 février 1944 à Chartres à la suite de ses blessures dans les rangs des FTP ; dirigeant des Jeunesses communistes dans la région parisienne ; membre du comité central du Parti communiste ; accusé d’appartenir au groupe « Barbé-Celor » ; membre de l’appareil du Komintern.

Le père de David Retchisky, Moshé, ouvrier tailleur, fréquentait les milieux juifs anarchistes et participa à la Révolution de 1905 à la suite de laquelle un proche, militant de cette tendance Marcus Altyzer fut emprisonné. Fuyant « la misère et les pogroms de juifs » la famille quitta la Russie en 1907, s’établit deux ans à Zurich (Suisse) puis gagna Genève en 1909. D’abord ouvrier, le père se mit à son compte en 1916 comme artisan puis acquit une boutique. Selon son fils, ses conceptions devinrent alors « petites-bourgeoises et individualistes » et même « hostiles à la classe ouvrière ». David fit toutes ses études en langue française, langue qu’il connaissait parfaitement alors qu’il maîtrisait mal le russe. De huit à treize ans il fréquenta une société enfantine de libres penseurs organisée par des « anarchistes petits-bourgeois » (voire politiciens francs-maçons !). Après ses études primaires à Genève, il fut de treize à quatorze ans dans une école professionnelle puis devint apprenti tailleur chez son père qu’il quitta à 16 ans pour travailler comme ouvrier tailleur dans des fabriques d’habillement. Il se lia à un cousin anarchiste qui lui fit lire l’Humanité, suivit des réunions ouvrières et participa à une grève des tailleurs à Genève en 1923 contre la volonté de son père.

En 1923, « après la défaite des Soviets de Bavière et de Saxe », il adhéra à Genève au PC suisse. Il s’était auparavant syndiqué à l’organisation des ouvriers tailleurs. Il fonda à Genève la Jeunesse communiste mais, surveillé par la police, il se rendit successivement à Bâle, Zurich, Berne et se fixa à Leysin (canton de Vaud), où il créa, avec Scherrer, la JC. Sous le pseudo de Jean Claude il fut délégué en 1924 au Congrès du PC à Bâle. Expulsé du canton de Vaud, il n’attendit pas de l’être de Suisse, il passa illégalement la frontière le 25 décembre 1924 et se retrouva, sans papiers, le 14 janvier 1925 à Paris. Ayant pris contact avec le PC français, il fut secrétaire d’une cellule d’entreprise puis affecté à la 4e entente des JC avec le pseudonyme de Marcel Chavannes, le parti ayant décidé qu’il devait rester dans l’illégalité. Il devint ensuite secrétaire administratif, puis secrétaire, du 1er rayon de la JC. En avril 1925 il suivit une école de huit jours de la JC. Le congrès de la 4e entente le désigna en 1926 comme membre du secrétariat politique et le 5e congrès national le fit entrer au comité central puis au bureau de la Fédération des Jeunesses communistes. Enfin il fut élu le 2 août 1927, au secrétariat de la 4e Entente des Jeunesses communistes (région parisienne) en compagnie de Paul Maertens*, Simon Rolland* et Fernand Hamard*. Le bureau comprenait en outre André Caresmel*, Armand Latour*, Eugène Berody*, Savois, Alexandre*, Granet, Paul Valière*, Trocquemé*, Adolphe Ambrogelly* et Renac*. En juin il était entré lors du congrès de la Région parisienne du PC à son comité régional. À l’intérieur du parti il lutta contre Fernand Loriot* et Maurice Paz* puis contre Albert Treint* qui appartenait alors à la même cellule que lui (Talbot à Suresnes). Il participa à l’organisation de grèves : de métallos à Aubervilliers en 1926, du textile à Roanne et Charlieu en 1927. Grâce à son français parfait, ses faux papiers et ses changements fréquents de domicile, il avait échappé à la police. Mais une imprudence de Léon Bonnefons* emprisonné, qui avait inscrit le nom de Chavannes sur la liste de ses visiteurs, amena la police à découvrir son identité. Tombant sous le coup d’une inculpation pour provocation de militaires à la désobéissance dans un article de presse, il ne pouvait plus travailler dans l’illégalité. Le bureau des JC et le secrétariat du PC décidèrent de l’envoyer à l’École léniniste internationale à Moscou. De novembre 1927 à janvier 1930 il fut donc, sous le pseudonyme de Claude Anet, élève à l’ÉLI où il fut, disait-il, « un des meilleurs élèves ». Dans le groupe français il « accueillit la lettre ouverte du parti de novembre 1927 [qui annonçait la tactique classe contre classe] avec beaucoup de joie... et participa à la lutte contre les déviations opportunistes ». Il approuva également la condamnation de Boukharine. Il commença à régulariser sa situation en recevant un certificat de nationalité soviétique. En janvier 1930, avant la fin des cours, une délégation du PC français (Henri Barbé* et Henri Lozeray*) vint le chercher à Moscou pour travailler à l’Agit-prop centrale tout en restant dans l’illégalité (pseudonyme de Servet).

Rentré à Paris en février 1930, il fut coopté au comité central sur proposition de Henri Barbé* qui fut son seul contact à l’Agit-prop pendant un an et demi. En août 1931 la direction du parti, « sur sa demande » donna l’ordre de reprise du travail légal, « pensant que la surveillance de la police s’était relâchée ». À ce moment il venait de recevoir, lors de la réunion du comité central des 26-28 août, un blâme public « pour activité de sympathisant du groupe et son attitude actuelle ». À ce CC il affirmait ne pas connaître l’existence du « groupe Barbé » mais, qu’influencé par ce groupe, il en avait appliqué la politique dans ses articles des Cahiers du Bolchevisme. Il déclara cependant qu’il ne lui semblait pas « que le groupe Barbé était le seul à porter la responsabilité de la situation dans le parti ». Plus tard il aurait compris « difficilement » le mal fait par « le groupe » dont la ligne était contraire à celle de l’IC. Il comprit vraiment au retour de Moscou de la délégation du parti et combattit alors le groupe, en particulier au 7e congrès de mars 1932. Il avait repris son travail au « 120 » « sans s’exposer ouvertement ». Habitant une chambre mise à sa disposition par le parti et affecté à la cellule des cheminots de La Garenne, il devint en octobre 1932 rédacteur à l’Humanité... pour peu de temps car, le 3 novembre, trouvé porteur d’un faux livret militaire, il fut condamné à six mois de prison. Il resta en détention cellulaire à Fresnes pendant quatre mois et demi jusqu’en mars 1933. Expulsé de France il fut envoyé de nouveau à Moscou et quitta la France le 26 mars 1933.

Claude Servet avait alors un enfant, il s’était marié en 1932 avec Georgette Fabre, avec laquelle il habitait rue de Lourmel, adresse de ses parents. Il l’avait connue en 1926 à la JC où elle était dactylo. Elle l’était en 1928-1930 à l’ICJ alors qu’il était à l’ÉLI. Son père était un docker qui avait été membre jusqu’en 1929-1930, du PC qu’il avait quitté (« influencé par Bour » dit Servet). En 1932, Georgette s’était retirée dans une maisonnette à la campagne où elle élevait des volailles et où son père et Servet venaient la voir le dimanche.

Arrivé à Moscou, Servet fut affecté comme référent au secrétariat romain du Komintern dès mai 1933. Le 11 septembre, il remplissait un questionnaire pour l’adhésion au PC (b). Toujours soucieux de sa situation civile il rappelait, dans une autobiographie du 24 septembre, que le seul document d’état-civil, un extrait d’acte de naissance d’Odessa, n’était pas considéré comme valable et s’inquiétait auprès de Stepanov de ses obligations militaires à l’égard de l’Armée rouge. Stepanov se contenta de répondre « qu’on verra plus tard ». Son travail était alors considéré comme satisfaisant par le secrétariat. « Je travaille beaucoup, je produis beaucoup mais je dois encore améliorer la qualité ». C’était son dernier texte autobiographique. Dans ses souvenirs, Le Printemps des camarades, Lise London déclare l’avoir rencontré pendant ces années à Moscou. « Proche et amical » jusque 1935, « son comportement changea du tout au tout... car il lui était interdit de se mêler aux autres ». Un questionnaire émanant du secrétariat de Manouilsky confirmait le 4 novembre 1935 qu’il était encore employé au CE de l’IC au secrétariat romain. Il habitait alors chambre 246 à l’hôtel Lux. Il obtint, en 1936, un congé de 30 jours et fut mis en congé définitif le 1er mars 1937. Un questionnaire nous apprenait que sa femme travaillait alors à un Centre de radio et il était déclaré de nationalité française. Enfin une dernière note, dans laquelle étaient rappelés ses divers pseudonymes, annonçait son départ d’URSS pour la France « pour raisons personnelles ».

De retour à Paris, il fut, selon le témoignage de sa veuve Georgette à Lise London, tenu à l’écart du PC avant d’être affecté à une cellule du XVe arr. où il avait pris le pseudonyme de Marcel Fabre (nom patronyme de Georgette) et où fut soudeur à l’autogène. En septembre 1939, il ne put s’engager dans l’armée française à cause de sa fausse identité et fut interné comme suspect pendant la « drôle de guerre », emprisonné à Chartres. Il s’évada pendant la débâcle lorsque les prisons s’ouvrirent avant l’occupation de Paris. Dès le mois d’octobre 1940, il mena une activité illégale pour le Parti communiste dans le XVe arr. Responsable d’un secteur parisien des FTP, il eut à son actif de nombreuses opérations dont l’exécution d’un officier allemand à Epinay-sur-Seine. Puis, sous le pseudonyme de Bergeret, Haroche, Jérôme, il fut envoyé en 1943 dans l’Yonne comme responsable inter-régional. Il prit ensuite la direction de la région bordelaise. Les explication divergent sur son arrestation. Pour les uns, il fut tué lors d’un accrochage avec les Allemands en 1944 dans la région d’Angers, pour d’autres arrêté le 24 janvier 1944 à Poitiers (Vienne), blessé d’une balle dans l’abdomen et dans la cage thoracique ; il mourut le 3 février 1944 à l’hôpital de Chartres. Ouzoulias (qui déforme son nom en Servais) salua son héroïsme à Paris et ses qualités d’organisateur dans l’Yonne mais ne s’expliqua pas les conditions de son arrestation et de son décès.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article131099, notice SERVET Claude [RETCHISKY David dit]. Pseudonymes : CLAUDE Jean (nov. 1923-déc. 1924), CHAVANNES Marcel (janv. 1925-sept. 1927), ANET Claude (oct. 1927-janv. 1930), SERVET Claude (après février 1930), FABRE Marcel, BERGERET (après 1937) par René Lemarquis, Claude Pennetier, version mise en ligne le 30 novembre 2010, dernière modification le 4 janvier 2011.

Par René Lemarquis, Claude Pennetier

ŒUVRE : Le Turkestan soviétique, Paris, 1931.— La Trahison socialiste de 1914, Paris, 1931 [en collaboration avec Bouton (Paul Bouthonnier*)].

SOURCES : Arch. Nat. F7/13181. — RGASPI, Moscou, Archives du Komintern, 495 270 507 : plusieurs autobiographies de novembre 1927 ; Questionnaire ÉLI 11 nov. 1927. Document en russe 1928 ; Questionnaire pour PC, 6 août 1930 ; autobiographie du 29 janvier 1932 ; questionnaire pour adhésion au PC (b), 11 septembre 1933 ; Autobiographies , deux de septembre 1933 (une du 24) ; questionnaires divers et note (en russe) de 1933-1937. — Le Bulletin de l’Entente, mensuel de la 4e Entente des JC, 1er août 1927. — Danielle Tartakowsky, Écoles et éditions communistes, 1921-1933. Essai sur la formation des cadres du PCF, Thèse 3e cycle, Paris VIII, 1977..— A. Ouzoulias, Les bataillons de la jeunesse. Les Jeunes dans la Résistance, Éd. Sociales, 1969. — BMP, mfm 394. — Nicole Racine, L. Bodin, Le Parti communiste français pendant l’entre-deux-guerres, Paris, A. Colin, 1972. — Lise London, Le Printemps des camarades, Paris, Le Seuil, 1996. — Serge Wolikow, Le Parti communiste français et l’Internationale communiste (1925-1933), thèse d’État, Paris VIII, 1990. — Témoignage de Daniel Anker recueilli par Jacques Girault.

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