SADOUL Jacques, Numa

Par Justinien Raymond et Nicole Racine

Né le 22 mai 1881 à Paris, mort le 18 novembre 1956 à Paris ; avocat ; membre du Parti socialiste, du Groupe communiste français de Moscou (1918-1920), du Parti communiste (1920-1956).

Jaques Sadoul
Jaques Sadoul

D’une famille originaire de Lauzerte dans le Quercy (grand-père paternel cantonnier, maternel tonnelier), établie à Paris et disposant d’une certaine aisance — père occupant les fonctions de sous-chef de bureau à l’hôtel de ville, mère dirigeant une maison de corsets rue de la Paix —, Jacques Sadoul fit ses études au lycée Condorcet. Ses parents se rattachaient à une tradition de gauche : son père, mort en 1907, avait été socialiste proudhonien et dreyfusard, sa mère, encore adolescente, avait sauvé la vie d’un homme lors de la Commune et échappé miraculeusement au peloton d’exécution au camp de Satory. Jacques Sadoul décida de travailler pour payer ses études de droit ; il devint le secrétaire d’un gros négociant du Nord, Wibaux, propriétaire de plusieurs affaires dont un ranch et une mine d’or aux États-Unis. Il passa un an dans un ranch du Montana, menant une vie sportive. Son patron lui fit rencontrer des personnalités de la banque, de l’industrie et de la politique ; l’expérience qu’il eut des méthodes capitalistes, fut, assura-t-il, déterminante dans l’évolution de ses convictions politiques (voir sa lettre aux travailleurs des États-Unis publiée dans la Vie ouvrière, 12 mars 1920).

Peu après son retour, Jacques Sadoul commença à militer à la 5e section de la Fédération socialiste de la Seine (en 1903 selon la police). Après avoir obtenu sa licence en droit (1903), puis son doctorat en droit, il s’inscrivit au barreau de Paris (1904) et exerça le métier d’avocat. En plus de sa clientèle privée, il devint l’avocat du Syndicat national des travailleurs des chemins de fer dont il défendit les militants à la suite de la grève de 1910. Il participa au mouvement des Universités populaires et fut, avec Marcel Cachin*, Victor Dalle*, Roux et Sellier, un fondateur de la Maison du Peuple de La Chapelle.

Le 7 décembre 1907, Jacques Sadoul épousa Yvonne Mezzara à Tournedos (Eure) (voir Yvonne Sadoul*).

Dès 1908, Jaurès l’ayant chargé de la propagande du socialisme parmi les paysans, il sillonna chaque mois la Vienne en bicyclette ; il devint secrétaire de la Fédération socialiste de la Vienne qu’il représenta au congrès de 1913 à Brest. Il fut deux fois candidat socialiste dans l’arrondissement de Montmorillon, une première fois en 1912 lors d’une élection partielle, une seconde fois aux élections législatives de mai 1914 ; bien que n’étant pas élu, il réussit à obtenir à cette dernière élection 8 098 voix au second tour contre 8 741 au candidat conservateur. Avec sa femme Yvonne qui partageait ses convictions socialistes, Jacques Sadoul participa en novembre 1912 au congrès extraordinaire de l’Internationale socialiste de Bâle consacré à la lutte pour la paix.

Mobilisé le 2 août 1914, avec le grade de capitaine de réserve, il fut déclaré inapte à partir au front, à la suite d’accidents antérieurs au genou. Désigné comme commissaire du gouvernement auprès du Conseil de guerre de Troyes, Jacques Sadoul se fit remarquer, d’après les souvenirs de sa femme, par l’indulgence de ses réquisitoires. Albert Thomas (voir Albert Aristide Thomas* dont il était l’ami, nommé le 18 mai 1915 sous-secrétaire d’État à l’Artillerie et à l’équipement militaire, fit appel à lui pour le seconder au cabinet et assurer les fonctions d’attaché parlementaire au Sénat. Durant l’été 1917, Albert Thomas qui s’était rendu en Russie en avril auprès du gouvernement Kerensky, décida, en accord avec le gouvernement Ribot-Painlevé, de détacher Jacques Sadoul auprès de la mission militaire française, comme observateur politique chargé de transmettre ses observations sur l’évolution de la situation en Russie. Jacques Sadoul n’était pas alors mandaté par la SFIO ; d’après Marcel Cachin*, il se serait situé alors à la gauche du parti (J. Sadoul, 1924) ; D. Lejeune le classe plus précisément comme « socialiste conciliateur du centre, relativement peu éloigné des minoritaires ». Albert Thomas, après la chute du gouvernement Ribot, le 5 septembre 1917, avait cessé d’être ministre. Jacques Sadoul arriva à Petrograd le 1er octobre 1917. Le 7 novembre (25 octobre russe), il assista aux premières heures de la révolution bolchevique. A l’Institut Smolny, siège du Soviet de Petrograd, il fut le seul Français à suivre les événements ; il fit connaissance de Lénine et Trotsky. Bien qu’a priori peu favorable aux bolcheviks, il fut peu à peu convaincu de la durabilité de leur succès, comme il ressort des lettres qu’il envoya à son ancien patron, Albert Thomas, à ses amis comme Ernest Lafont*, Adrien Pressemane*, Jean Longuet*, Pierre Hamp*. Il poussa le général Niessel, responsable de la mission militaire française et l’ambassadeur de France Noulens, malgré leur hostilité au bolchevisme, à aider les révolutionnaires russes à poursuivre la guerre contre l’Allemagne aux côtés de l’Entente. C’est ainsi que, jusqu’à la conclusion du traité de Brest-Litovsk en mars 1918, Jacques Sadoul joua un rôle non négligeable comme intermédiaire officieux entre milieux alliés et gouvernement bolchevik.

Après la conclusion de l’armistice russo-allemand, Trotsky et Lénine firent appel à lui en décembre 1917 pour intéresser la mission militaire française à la réorganisation de l’armée russe. Jacques Sadoul organisa même une rencontre, le 18 décembre 1917 entre Trotsky et l’ambassadeur Noulens. En février 1918 après la reprise des hostilités soviéto-allemandes, Sadoul, soutenu par Noulens et le général Niessel, offrit aux bolcheviks l’appui des Alliés. Après la signature du traité de Brest-Litovsk — interprétée par J. Sadoul comme la conséquence de la politique néfaste menée par l’Entente — alors que les ambassadeurs alliés quittaient la Russie, Sadoul décida de rester sur place. Son évolution vers le bolchevisme se poursuivit. Un petit fait significatif l’accentua : dans une lettre adressée aux ouvriers américains publiée par la Pravda, le 22 août 1918, Lénine en parla comme d’un homme sympathisant en paroles avec les bolcheviks mais servant en fait l’impérialisme.

Fin août 1918, Jacques Sadoul adhéra avec le lieutenant Pierre Pascal* et deux autres membres de la mission militaire française, les soldats Robert Petit* et Marcel Body*, au Groupe communiste français de Moscou qui faisait partie de la Fédération des groupes communistes étrangers créée auprès du comité central du PCR, sous la présidence de Bela Kun ; ce groupe rassemblait des sympathisants au bolchevisme, recrutés parmi les prisonniers de guerre et les étrangers. Jacques Sadoul devint bientôt la personnalité dominante du groupe ; avec le concours de Pierre Pascal et Marcel Body, il lança un hebdomadaire en français, Troisième Internationale (20 octobre 1918-1er mars 1919). Pour le premier anniversaire de la Révolution, Jacques Sadoul défila en uniforme français sur la Place rouge.

La rupture des relations diplomatiques avec le gouvernement révolutionnaire russe par le gouvernement français fit du Groupe communiste français l’organe de liaison entre les autorités soviétiques et les citoyens français demeurés en Russie. Jacques Sadoul intervint ainsi en faveur d’officiers français de la mission militaire, arrêtés et menacés de condamnations ; il intervient également en faveur du correspondant du Temps, Ludovic Naudeau, qu’il put faire sortir de prison en échange d’une déclaration publique favorable aux bolcheviks.

D’après L.-M. Zak, ce serait Lénine (à qui Jacques Sadoul aurait transmis la copie de ses lettres envoyées en France) qui lui aurait recommandé de rompre avec le Parti socialiste et de faire publier ses lettres. Les lettres de Jacques Sadoul à Albert Thomas (auxquelles furent jointes deux lettres à Romain Rolland*) furent éditées à Berne sous le titre Notes sur la révolution bolchevique, à Moscou, puis à Paris en 1919. Sur la façon dont ces documents parvinrent en Suisse pour y être publiés, on lira le témoignage d’Henri Guilbeaux* que des délégués russes chargèrent de les présenter à Romain Rolland afin de lui demander une préface (Du Kremlin au Cherche-Midi ; R. Rolland refusa de recevoir les délégués russes). En novembre 1918, Lénine cita le capitaine Sadoul comme étant rallié au bolchevisme. Fin 1918 parut la brochure Vive la République des Soviets composée de lettres écrites par Sadoul et diffusée parmi les troupes d’occupation. L’intervention alliée dans le sud de la Russie fournit, en effet, au GCF, l’occasion d’un travail de propagande auprès des marins et soldats des troupes débarquées en Ukraine. Inessa Armand* (ou voir Ines Armand* assurait à ce moment la liaison entre le GCF et le Komintern ; la liaison se faisait également par les contacts directs de Sadoul avec Trotsky et Tchitcherine. Conformément aux directives du CC du Parti bolchevik, un collège étranger fut formé après les débarquements de troupes françaises à Odessa (voir Jeanne Labourbe*) pour s’occuper de la propagande à Odessa. Un journal en français, le Communiste, fut diffusé parmi les marins et soldats français des ports de la mer Noire, reproduisant appels et articles rédigés par le GCF. Peu après l’assassinat de Jeanne Labourbe* à Odessa en mars 1919, Jacques Sadoul fut envoyé en Ukraine afin de faire partie du bureau méridional coiffé par Christian Rakovsky et Alexandra Balabanova ; il arriva à Kiev réoccupée par l’Armée Rouge, le 1er avril 1919 avec Marcel Body et Kollontaï et y fit paraître une revue, le Drapeau rouge. Sadoul partit pour Odessa qui devint un centre important de propagande en direction de la flotte française de la mer Noire. Il prit part à la guerre civile, en tant qu’« inspecteur de l’Armée Rouge » selon la biographie publiée par Yvonne Sadoul dans la réédition de Notes sur la Révolution bolchevique.

Jacques Sadoul et Pierre Pascal avaient assisté à la Conférence internationale convoquée par Lénine le 2 mars 1919 pour poser les jalons d’une IIIe Internationale. Bien qu’aucun d’eux n’ait reçu mandat du Parti socialiste ou du Comité pour la reprise des relations internationales, ils représentaient le mouvement ouvrier français : Henri Guilbeaux, arrivé à Moscou la veille de la clôture, avait reçu voix délibérative comme représentant de la gauche zimmerwaldienne ; Jacques Sadoul comme délégué du GCF n’avait reçu que voix consultative. Ce dernier lança un « Appel aux socialistes français », prit la parole le 4 mars, mettant l’accent sur l’état embryonnaire du mouvement communiste en France, et sur le fait que 9/10e des dirigeants socialistes étaient hostiles à la Révolution bolchevique. L’arrivée d’Henri Guilbeaux provoqua de graves dissensions au GCF ; celui-ci considérait Sadoul comme un opportuniste et voulait lutter contre ses prétentions à faire du GCF l’embryon du futur Parti communiste français. Sadoul, de son côté, cherchait à écarter Guilbeaux du bureau. Selon Pierre Pascal les dissensions entre Sadoul et Guilbeaux empoisonnèrent la vie du GCF que finalement le parti russe décida de dissoudre.

Lors du voyage de Marcel Cachin et de L.-O. Frossard* en Russie en juin-juillet 1920, Jacques Sadoul joua un rôle officieux d’intermédiaire entre eux et les dirigeants de la IIIe Internationale. Il était présent lorsque les deux Français, arrivés à Moscou le 15 juin, avaient été reçus par le Comité exécutif de l’IC qui décida de les admettre au IIe congrès, à titre consultatif ; il les accompagna du 2 au 13 juillet lors de leur voyage sur la Volga. D’après les carnets inédits de Marcel Cachin*, Sadoul serait venu dire aux deux envoyés français qu’il était officiellement chargé de rapporter sur le Parti français devant le CE. Jacques Sadoul aurait insisté auprès d’eux pour qu’il obtienne de Lénine ou Zinoviev sa désignation comme agent de liaison entre la IIIe Internationale et eux ; il échoua à se faire désigner comme représentant du parti français au CE, Alfred Rosmer* mandaté par le Comité de la IIIe Internationale, restant le seul retenu. Henri Guilbeaux et Jacques Sadoul n’avaient obtenu chacun qu’une voix consultative au IIe congrès dont les travaux commencèrent le 23 juillet (Rosmer, membre de la commission des mandats du IIe congrès, avait proposé que l’attribution des voix à Guilbeaux et Sadoul se fasse comme au Ier congrès, mais K. Radek refusa). Ce fut en présence de Sadoul que se déroula le 27 juillet 1920 une entrevue entre Zinoviev et Frossard sur les conditions d’admission, après les vives attaques dont le parti français avait été l’objet au congrès. Les deux Français quittèrent Moscou le 30 juillet avant la fin du congrès. À leur retour en France, Cachin et Frossard rendirent compte de leur voyage au Cirque de Paris, le 13 août 1920, où ils firent acclamer le nom de Sadoul après ceux de Jaurès et de Lénine. Sadoul, de son côté, continuait à lancer de Russie des appels en faveur de l’adhésion à la IIIe Internationale, qui parurent dans la Vie ouvrière, le Bulletin communiste.

Après la parution à Paris de ses Notes sur la révolution bolchevique (octobre 1919) avec une préface d’Henri Barbusse*, Jacques Sadoul fut inculpé de désertion à l’étranger en temps de guerre, d’intelligence avec l’ennemi, de provocation de militaires à la désobéissance, d’embauchage de militaires français dans une armée ennemie. Il fut condamné à mort et à la dégradation militaire le 8 novembre 1919 par le conseil de guerre de Paris. Le 16 novembre, le Parti socialiste le présenta comme tête de liste aux élections législatives dans la 3e circonscription de la Seine (rive gauche et XVIe arr.). Sur 254 182 inscrits et 189 797 votants, il recueillit 41 364 voix, la moyenne de sa liste s’élevant à 41 863. Trois de ses colistiers furent élus ; lui-même fut battu (il était d’ailleurs inéligible). Il fut radié du barreau de Paris, le 2 décembre, suite à la condamnation.

Entre le Ier et le IIe congrès de l’IC, Jacques Sadoul assista à certaines des réunions du CE. En 1921, il fut envoyé clandestinement comme chargé de mission à Berlin où il travailla au service de la représentation soviétique et où il resta deux ans ; en février 1922, il effectua un voyage clandestin en Italie pour préparer la conférence de Gênes pour le compte de la délégation soviétique. En 1924, le retour de Sadoul en France ayant été décidé, il arriva à Paris début décembre. Dès le lendemain de son retour, il fut arrêté, conduit à la prison militaire du Cherche-Midi, puis transféré à la prison militaire d’Orléans. Le Parti communiste lança une grande campagne en sa faveur, dans la presse, à la Chambre ; un comité pour sa défense se constitua. Remis en liberté provisoire par le conseil de guerre de la région d’Orléans le 13 janvier 1925, il comparut de nouveau le 31 mars 1925 étant encore inculpé de désertion. Sa défense fut assurée par Maurice Flach et André Berthon*. Marcel Cachin*, Albert Thomas, Christian Rakovsky, Jules Destrée, Pierre Hamp, Henri Barbusse avaient témoigné en sa faveur. On lut un télégramme de Trotsky. Paul Vaillant-Couturier* fit le procès de la politique de Clemenceau et souligna le paradoxe qu’il y avait à poursuivre Sadoul à l’heure même où le gouvernement Herriot recevait le premier ambassadeur des Soviets. Après son acquittement de justesse le 8 avril 1925, Jacques Sadoul se réinscrivit au Barreau de Paris (octobre 1925). Le conseil de l’ordre des avocats, à la suite notamment d’une campagne menée par l’Écho de Paris, prononça sa radiation (7 juillet 1926) mais le 18 février 1927, la Cour d’appel de Paris rendit effective sa réinscription.

D’après les souvenirs de sa femme, Jacques Sadoul fut affecté de ne pas se voir proposer au sein du parti français des responsabilités à la mesure du rôle qu’il avait joué depuis 1917-1918. Au moment de son retour en France, les services des Renseignements généraux s’interrogeaient sur son rôle futur ; un rapport du 10 décembre 1924 affirmait que Sadoul, Guilbeaux et René Marchand* « partisans du groupe Trotsky », brouillés avec « le groupe Zinoviev » cherchaient à rentrer en France depuis l’Allemagne, la Suisse et la Belgique ; un autre rapport du 25 mars 1925 soulignait la méfiance de Sadoul pour Cachin et le Parti français et présumait que Sadoul serait en charge de l’épuration et du remaniement du parti. Il n’en fut rien, Sadoul étant sans doute trop marqué par ses liens avec les Soviétiques.

En juin 1927, Jacques Sadoul avait été candidat aux élections municipales partielles dans le quartier des Grandes-Carrières. La même année, il fut décoré de l’ordre du Drapeau rouge pour le 10e anniversaire de la Révolution d’octobre ; c’est à cette occasion que Victor Serge* le vit pour la dernière fois, et ils auraient alors parlé très librement du régime soviétique (cf. Le Tournant obscur). D’après le témoignage de Jean-Marie Clamamus* (Rivarol, 4 novembre 1965), Maurice Thorez* était fermement opposé à donner une députation à Sadoul. Les dirigeants français, tout en utilisant le prestige et l’éloquence de Sadoul, ne lui laissèrent aucune chance d’obtenir un mandat parlementaire ; les 1er et 8 mai 1932, il fut candidat communiste dans le Var, à Draguignan aux élections législatives (contre son ami l’avocat André Berthon* qui venait d’être exclu du PC). Jacques Sadoul, qui avait acheté la villa Les Pins parasols à Sainte-Maxime, s’était installé comme avocat à Saint-Raphaël. En 1930, il s’inscrivit au barreau de Draguignan et assura la défense de nombreux militants dont celle des mutins du centre disciplinaire de Calvi, avec Albert Fournier* devant le conseil de guerre de Toulon (25-27 février 1931). Il resta inscrit sur les listes électorales de Sainte-Maxime après son départ de la ville en septembre 1932.

Lié aux services diplomatiques soviétiques, Jacques Sadoul exerçait, d’après un rapport de police du 21 avril 1926, les fonctions rémunérées de chef de service juridique à la Délégation commerciale de l’URSS. Il participa, selon sa biographie contenue dans les archives Marty, officieusement et efficacement à l’élaboration de l’accord commercial et du traité d’assistance mutuelle franco-soviétique de 1935. Depuis septembre 1932, J. Sadoul devenu, à la demande du gouvernement soviétique, correspondant pour la France des Izvestia. Il liquida son cabinet d’avocat et revint s’installer dans la région parisienne à Champrosay, près de Draveil. En décembre 1936, son fils unique, Ary, assistant metteur en scène, mourut.

Jacques Sadoul relaya dans la presse française la campagne lancée par les Soviétiques contre Victor Serge* (« Victor Serge, avocat de Trotsky », l’Humanité, 2 février 1937), article qui entraîna un échange de correspondance entre l’Humanité du 14 février et la Flèche du 27 février, G. Bergery ayant pris la défense de Serge ; celui-ci répondit aux calomnies de Sadoul sur l’affaire Bonnot comme sur son rôle dans l’Internationale dans « Insulte à grand tirage » (la Révolution prolétarienne, 10 février 1937, puis la Flèche du 13 mars 1937 : « J’ai affaire en réalité aux services pour l’étranger de la police politique du plus puissant état totalitaire »). Trotsky exprima sa sympathie à Serge dans une lettre envoyée à la Lutte ouvrière (27 mars 1937) dans laquelle il parlait de Sadoul comme ayant été « toute sa vie un parasite poltron du mouvement ouvrier » (« Le stalinisme est la syphilis du mouvement ouvrier », œuvres, t. 13, EDI, 1982).

Jacques Sadoul resta collaborateur des Izvestia jusqu’au 17 août 1939, date à laquelle, d’après une note qu’il adressa le 26 août 1939 à Marcel Cachin* (et conservée dans les archives Morizet), la direction du journal lui télégraphia de cesser immédiatement sa collaboration ; il en concluait que le gouvernement soviétique avait décidé de rompre dès le 16 ou 17 août les négociations avec la France et l’Angleterre. Il assurait Cachin que le pacte était provisoire et que le devoir des communistes français était de rester sur le terrain de la guerre sans merci contre l’hitlérisme et de faire bloc derrière le gouvernement français ; il critiquait sévèrement l’attitude de la direction du parti français. Il adressa ce texte à Anatole de Monzie qui en publia des extraits dans Ci-devant (1941). De septembre à décembre 1939, Jacques Sadoul adressa de nombreuses lettres à des personnalités communistes, ex-communistes comme Clamamus, ou socialistes ou radicales comme Léon Blum*, Campinchi, J. Kayser. Il demandait à ses correspondants de faire circuler ses lettres dans lesquelles il réitérait les idées exposées dans sa note à Cachin : nécessité des négociations avec Moscou pour hâter l’heure de la coopération soviétique, Hitler et l’hitlérisme demeurant l’ennemi principal pour l’URSS. D’après Charles Tillon* (Un Procès de Moscou à Paris), J. Sadoul prônait en octobre 1939 l’envoi à Moscou de Laval afin qu’il agisse en faveur d’un accord franco-soviétique. Les rapports de Sadoul avec Laval ont été évoqués par Clamamus dans un entretien (Rivarol, 13 janvier 1966) ; l’ex-sénateur communiste qui avait voté les pleins pouvoirs à Pétain le 10 juillet 1940, raconta comment en ce mois de juillet 1940 à Vichy, il rencontra Sadoul qui lui dit que, sans ressources depuis la cessation de sa collaboration aux Izvestia, il était venu clandestinement demander une aide financière à Laval qui la lui aurait accordée. Clamamus rappelait que Laval et Sadoul étaient liés depuis leurs débuts au barreau et affirmait que Laval avait protégé Sadoul chaque fois qu’il le pouvait : en 1924 pour favoriser son retour en France, durant l’Occupation malgré ses contacts avec la Résistance. Tillon, se fondant sur des souvenirs non publiés de Jacques Sadoul, donne une interprétation plus politique du voyage de ce dernier à Vichy en juillet 1940 ; il aurait eu pour but un échange de vues « sur l’état d’esprit des masses communistes devant l’occupation et la Révolution nationale » ; toujours d’après Tillon, celui-ci écrivait à Laval le 4 septembre 1940 : « Au stade de l’évolution auquel est parvenu notre pays, le système social ne peut être qu’une adaptation au génie français du socialisme (...) régime dont la réalisation constituerait seule une véritable révolution nationale » (On chantait rouge, p. 324).

Jacques Sadoul fut arrêté le 21 juin 1941 par la Sûreté nationale, interné au camp de Saint-Paul d’Eyjeaux (Haute-Vienne), puis libéré le 1er décembre 1941. D’après des sources préfectorales consultées par J.-M. Guillon, sa libération serait due à la double intervention d’A. de Monzie et de Paul Marion*. Il revint à Sainte-Maxime un an plus tard. Il eut des contacts avec les organisations communistes clandestines et entra en relation avec Aragon.

En avril 1945, Jacques Sadoul fut élu maire de Sainte-Maxime (Var) mais ne fit qu’un seul mandat. Il ne reprit pas son métier d’avocat. En janvier 1941, il avait saisi le Conseil de l’ordre d’une demande de mise en congé qui lui avait été accordée. En juin 1948, en réponse à une convocation du conseil, il affirma qu’il avait cessé toute activité depuis la Libération. En 1954, le conseil prit acte de sa démission.

Jacques Sadoul ne joua plus de rôle comparable à celui qui avait été le sien avant 1939 dans le domaine des relations franco-soviétiques. D’après C. Tillon, l’ambassade soviétique avait l’ordre de l’ignorer. Il collabora à Ce Soir, fit partie du comité directeur de Démocratie nouvelle autour de Joanny Berlioz*. Il consacra un ouvrage à La Naissance de l’URSS (1946) dans lequel il rappelait le rôle qu’il avait joué.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article130197, notice SADOUL Jacques, Numa par Justinien Raymond et Nicole Racine, version mise en ligne le 30 novembre 2010, dernière modification le 6 novembre 2011.

Par Justinien Raymond et Nicole Racine

Jaques Sadoul
Jaques Sadoul

ŒUVRE CHOISIE : Notes sur la révolution bolchevique, (préf de H. Barbusse), Paris, Éd. de la Sirène, 1919 (rééd. F. Maspero, 1971). — Le Bolchevisme contre l’Europe ? Association française des Amis de l’Union Soviétique, section d’Aurillac,1943. — Naissance de l’URSS. De la nuit féodale à l’aube socialiste, Charlot, 1946. — La France trahie par ses chefs. Recueil de lettres de 1939 à 1941, s.l., 1950, 207 p. multigr.

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ICONOGRAPHIE : Hubert-Rouger, op. cit., p. 95.

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