ROSENFELD Oreste

Par Jean-Louis Panné, Justinien Raymond

Né le 1er septembre 1891 à Astrakhan (Russie), mort le 4 avril 1964 à Paris (IVe arr.) ; social-démocrate russe, rédacteur de politique étrangère puis rédacteur en chef du Populaire.

Fils d’un haut fonctionnaire tsariste d’opinions libérales qui, tombé en disgrâce, fut envoyé à Astrakhan, Oreste Rosenfeld adhéra à l’âge de treize ans au Parti ouvrier social-démocrate de Russie. Exclu de son lycée à quinze ans pour propagande, il fut emprisonné pendant quelques mois. Donnant des leçons particulières, il poursuivit ses études de droit et devint l’un des collaborateurs d’un de ses beaux-frères, avocat à Moscou. Il fut mêlé aux événements révolutionnaires de 1905 durant lesquels son frère fut tué, l’une de ses sœurs emprisonnée. Lui-même fut arrêté quelques années plus tard et condamné à la déportation. C’est la guerre qui, en 1914, lui évita la Sibérie. Engagé volontaire, il fit partie, comme officier, du corps expéditionnaire russe de l’armée d’Orient. C’est à Salonique qu’il fut rappelé par le gouvernement d’A. Kérensky au pouvoir après la Révolution démocratique de mars 1917, qui le nomma attaché militaire à l’ambassade de Russie à Paris.

Après la signature de la paix de Brest-Litovsk entre la Russie bolcheviste et l’Allemagne, il rompit avec le nouveau régime qui le condamna alors à mort pour désertion de l’armée russe. Engagé en France dans la Légion étrangère, blessé en mai 1918 devant Soissons, il fut décoré de la Croix de guerre avec deux citations. Malgré ses services, Oreste Rosenfeld n’allait obtenir la naturalisation française qu’en avril 1936.

Démobilisé en 1919, sans ressources, il occupa d’abord des emplois modestes. Puis un ancien client de son beau-frère réfugié à Paris, lui proposa de devenir chef du contentieux et directeur commercial de la raffinerie de sucre qu’il avait fondée. Resté en relation avec l’émigration politique, en particulier le leader menchevik Théodore Dan, il adhéra à la SFIO et commença à suivre pour Le Populaire la politique soviétique. Mais le journal dut interrompre sa parution en 1924.

Lorsque Léon Blum* réussit à relancer le journal en 1927, il fit entrer Oreste Rosenfeld dans l’équipe du service de la politique étrangère. En 1932, il fut délégué au congrès de l’Internationale ouvrière socialiste. La même année, Blum lui confia la responsabilité de la rubrique de politique étrangère, puis la rédaction en chef du journal, jusqu’à sa mobilisation comme officier de réserve en 1939. En 1931, il avait publié, du 25 février au 18 mai, une série d’articles sur le plan quinquennal soviétique, qui furent présentés par Léon Blum : « ...Il y a quelque chose qu’aucun de nous n’a le droit d’oublier. C’est que le socialisme n’a pas pour objet de porter à son maximum, par n’importe quel procédé, la production de richesse. » Dénonçant la « furieuse campagne de la grande presse qui essaye de faire croire au succès quasi total » du plan quinquennal, « industrialisation accélérée » qui « n’a rien de spécifiquement socialiste », Oreste Rosenfeld allait à contre-courant de l’opinion la plus répandue, y compris parfois dans les rangs de son propre parti. Il concluait : « Une plus grande exploitation du salarié » sévit et la tyrannie ne peut engendrer un « monde nouveau ». Le travail d’information de Rosenfeld à propos de l’Union soviétique rencontra des oppositions croissantes : La Bataille socialiste dirigée par Jean Zyromski* qui salua en mars 1932 « l’effort de « grandeur remarquable » de la collectivisation de l’agriculture », jugea qu’elle était inspirée par un esprit critique trop développé et Léon Blum dut prendre la défense de Rosenfeld au cours du congrès de Tours en 1931. Avec la politique de Rassemblement populaire, l’analyse critique du régime soviétique fut mise en veilleuse. En mai 1934, lors du congrès socialiste, Léon Blum reconnut avoir décidé d’interrompre la série d’articles de Rosenfeld sur l’URSS bien avant le 6 février 1934 afin d’écarter tout obstacle à la recherche de l’unité d’action.

Ce silence conduisit Marcelle Pommera* à interpeller Oreste Rosenfeld en lui demandant pourquoi il s’était « laissé intimider au point de se taire par les sommations non autorisées de la « bolchevisante » Action socialiste » et pourquoi Le Populaire s’abstenait désormais de critiquer le régime soviétique contrairement à l’organe menchevik, Le Courrier socialiste (le Combat marxiste, juillet-août 1934). Désormais Oreste Rosenfeld ne fit plus d’articles marquants à propos de l’Union soviétique, Le Populaire pratiquant une autocensure y compris lors des procès de Moscou dont le journal rendit compte en reproduisant les comptes rendus officiels.

Début mai 1939, Oreste Rosenfeld signa, en vue du congrès de Nantes (27-31 mai) la motion Blum qui prônait une politique de fermeté face au « fascisme international ». Mobilisé en 1939 comme sous-lieutenant, il fut fait prisonnier en 1940 alors qu’il venait d’être promu lieutenant et décoré à nouveau. Ses prises de position anti-hitlériennes et antimunichoises d’avant-guerre lui valurent une longue captivité de plus de cinq ans à l’Oflag « spécial » de Lübeck. Bien que son patronyme pût le laisser supposer, Oreste Rosenfeld n’était pas juif mais il eut toujours l’élégance, téméraire alors, de ne pas le démentir.

Libéré, il retrouva ses fonctions au Populaire qu’il quitta en 1947. Il prit la direction de l’Agence de presse (socialiste) AEP pour laquelle il assista à la conférence interalliée de Moscou et d’où il rapporta une série d’articles sur la situation en Russie soviétique. Les autorités soviétiques tentèrent de le retenir contre son gré. La solidarité de ses confrères journalistes fit échouer la manœuvre. Il fonda pour le Parti socialiste l’hebdomadaire Populaire Dimanche. Les rédacteurs fêtèrent en avril 1950, au domicile d’Oreste Rosenfeld, quai de Gesvres, le 100 000e abonné, en présence de Léon Blum dont ce fut la dernière apparition parmi ses amis.

Membre du Comité directeur du Parti socialiste, responsable de la commission de politique extérieure, conseiller de l’Union française depuis la création de l’assemblée en 1947, persuadé depuis la conférence de Bandung que la décolonisation était « le fait le plus important du siècle » et qu’il fallait l’accompagner plutôt que s’y opposer, de graves dissentiments opposèrent Oreste Rosenfeld à la direction du Parti socialiste à propos de la politique algérienne du gouvernement de Guy Mollet*. Lors du congrès extraordinaire de janvier 1956, il avait soutenu la nécessité de reconnaître le « fait national algérien » et le « droit du peuple algérien à l’autodétermination ».

Avec la minorité, d’Oreste Rosenfeld fonda le Parti socialiste autonome (PSA) et dirigea son organe Tribune du socialisme. Il fut un des rédacteurs de la Charte sur laquelle, en avril 1960, se créa le Parti socialiste unifié (PSU) par la fusion du PSA, de l’UGS (Union de la gauche socialiste) animée entre autres par Claude Bourdet*, Gilles Martinet*, Louis Alvergnat*, et du groupe communiste dissident, Tribune du communisme (Jean Poperen*).

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article129627, notice ROSENFELD Oreste par Jean-Louis Panné, Justinien Raymond, version mise en ligne le 30 novembre 2010, dernière modification le 4 septembre 2015.

Par Jean-Louis Panné, Justinien Raymond

ŒUVRE : Le Plan quinquennal, examen critique. Préf. de Léon Blum. Annexe : Le Plan quinquennal et la social-démocratie par Th. Dan. Éditions du PS-SFIO, 1931. Extraits repris dans les Cahiers Léon Blum, n° 10, décembre 1981 (présentation de R. Girault).

SOURCES : G. Lefranc, Le mouvement socialiste, op. cit. — R. Gombin, La SFIO et la politique étrangère française entre les deux guerres mondiales, Th., Faculté de droit et sciences économiques, 1967. — M. Bilis, Socialistes et pacifistes 1933-1939, Syros, 1979. — O. Duhamel et Nicole Racine, « Léon Blum*, les socialistes français et l’Union soviétique », L’URSS vue de gauche, PUF, 1982. — Le Populaire. — Le Combat marxiste, 1934-1936. — Tribune socialiste, 11 avril 1964. — Le Monde, 8 avril 1964. — Témoignage de sa femme, M.-L. Rosenfeld, née Hermann.

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