ROMAINS Jules [FARIGOULE Louis, Henri, Jean dit ; pseudonyme légalisé en 1953]

Par Olivier Rony

Né le 26 août 1885 à Saint-Julien-Chapteuil (Haute-Loire), mort le 14 août 1972 à Paris ; écrivain.

Les parents de Jules Romains, Henri Farigoule, instituteur à Paris, et Marie Richier, étaient tous deux originaires de la Haute-Loire. De brillantes études au lycée Condorcet (où il se lia d’une profonde amitié avec Léon Debille, le futur poète Georges Chennevière) le conduisirent à l’École normale supérieure, d’où il sortit agrégé de philosophie en 1909. Il était également licencié ès-sciences. De 1909 à 1919, il occupa plusieurs postes (Brest, Laon, Paris, Nice) avant de se consacrer totalement à son œuvre. Très jeune, il commença à écrire et son succès au concours de la Société des poètes français lui valut l’édition de son premier recueil poétique, L’Îme des hommes (1904). C’est l’époque où mûrit en lui l’unanimisme, cette vision presque mystique du monde moderne, exprimée dans La Vie unanime (qu’éditèrent ses amis René Arcos*, Georges Duhamel*, Charles Vildrac* à l’Abbaye de Créteil) en 1908, ainsi que dans plusieurs articles théoriques. D’emblée, l’unanimisme postulait la participation la plus large des consciences aux mouvements collectifs en train de se mettre en place dans la grande ville moderne, ainsi que la reconnaissance (plus intuitive que conceptuelle) des grandes lignes de force idéologiques du vingtième siècle : perte anxieuse de la foi ; irruption des ensembles sociaux à l’intérieur des mégalopoles ; interaction conflictuelle entre la domination des chefs et les aspirations des masses ; reconnaissance d’une mystique des propagandes ; sentiment quasi biologique d’un lien entre les peuples. L’unanimisme naissait en même temps qu’un siècle traversé par la première application des théories socio-politiques du dix-neuvième siècle, et il en portait indubitablement la trace.

Dès ses débuts, l’œuvre développa, outre un essai de mise en place des thèmes signalés plus haut, un antimilitarisme évident (Le Vin blanc de la Villette, 1914, et même Les Copains, 1913), que la guerre allait exacerber. Mobilisé dans les services auxiliaires, puis réformé en 1915, Jules Romains commença, dès octobre 1914, son poème Europe, achevé en septembre 1916 et publié en décembre suivant, tandis qu’il écrivait à ses amis Arcos, Duhamel, Vildrac, des lettres d’une amère lucidité, comme celle du 16 août 1916, à son co-thurne André Cuisenier : « Somme toute, c’est un désastre pour l’esprit. Jamais il ne s’était compromis dans une si louche aventure. Relisons la correspondance de Voltaire et de Frédéric. L’entité nation a provoqué un fanatisme qui n’a, dans le passé historique, que deux ou trois précédents. Décidément, il n’y a que les choses dépourvues de toute réalité qui obtiennent de telles dévotions. » Par René Arcos, il entra en contact avec le Chicago Daily News, qui lui demanda, début 1916, une série d’articles destinés aux États-Unis encore neutres, dans lesquels il définissait des positions d’Européen convaincu, estimant que le conflit n’était qu’une monstrueuse guerre civile entre peuples frères (« Pour que l’Europe soit ! », non publiés à l’époque et repris dans Problèmes d’aujourd’hui, en 1931).

Le mépris de Jules Romains pour l’attitude belliciste et moutonnière de bien des intellectuels le rangea tout naturellement, quoique légèrement en retrait, aux côtés de Romain Rolland*. En septembre 1915, il fut contacté par Gaston Thiesson, qui rassemblait des témoignages en faveur de R. Rolland. Le 26 juin 1919, la signature de Jules Romains figura au bas de la Déclaration d’Indépendance de l’esprit. A la même époque, on trouvait son nom dans le Comité directeur international de Clarté, créé par Henri Barbusse*, après la publication de son célèbre article du 10 mai 1919, dans l’Humanité. A cette date, Jules Romains devint d’ailleurs le collaborateur régulier du journal, lui confiant vingt-quatre chroniques littéraires jusqu’au printemps 1921. Il fit partie des poètes réunis dans l’anthologie de René Arcos, Les Poètes contre la guerre, préfacée par Romain Rolland (1920). A la suite de la conférence d’Henri Barbusse sur « La Révolution russe et le devoir des travailleurs » (19 octobre 1919), Jules Romains signa le 26 octobre la pétition de l’Humanité contre le blocus établi par les gouvernements occidentaux autour de l’Union soviétique. Son adhésion sans faille au pacifisme et à l’idéal européen le conduisit (sans rejoindre jamais aucun parti) à placer en clef de voûte de sa pensée politique l’amitié franco-allemande, pendant la République de Weimar (conférences sur ce thème à Berlin en janvier 1928 et mars 1930) et pendant les toutes premières années du pouvoir hitlérien (articles de la Dépêche de Toulouse réunis, fin 1934, dans Le Couple France-Allemagne, qui déclencha de vives polémiques). René Maublanc*, ami communiste de Jules Romainslui reprocha en particulier ses complaisances à l’égard du rapprochement franco-allemand mais surtout la vision psychologique des causes de guerre entre nations capitalistes. Ce qui amenait Paul Vaillant-Couturier* (l’Humanité, 12 mars 1935) et Louis Aragon* (Monde, 15 mars 1935), à la suite d’un nouvel article de Jules Romains dans L’œuvre (11 mars 1935), où il se disait « ébranlé » par les objections de Maublanc, à évoquer un possible ralliement de Romains aux thèses marxistes... (Voir C. Martin, Corr. André Gide - Jules Romains, ch. V « Politique ».) Il n’en fut rien. En revanche, en octobre 1935, convaincu que les démocraties et la SDN devaient tout faire pour couper court aux menaces fascistes, il fut, avec Louis Aragon et Luc Durtain*, l’un des principaux instigateurs du contre-manifeste (paru dans L’œuvre, le 5 octobre) stigmatisant le soutien à l’invasion de l’Éthiopie par l’Italie qu’avait proclamé Henri Massis dans le Temps du 4 octobre. En décembre, il publia dans Commune, revue de l’AEAR, un vibrant hommage à Henri Barbusse, qui venait de mourir. Plus d’un an auparavant, après les événements du 6 février 1934, Jules Romains, hostile à la montée des extrêmismes de gauche comme de droite en France, avait fait une conférence à la Sorbonne sous les auspices de « L’École de la Paix » de Louise Weiss, à l’issue de laquelle un groupe d’études se mit en place, connu sous le nom de « Groupe du 9 juillet », et dont il préfaça les travaux. Immédiatement contesté par la gauche, qui l’accusa de vouloir acclimater une politique fascisante en France, Jules Romains n’en demeura pas moins dans la mouvance du Front populaire, aux côtés des radicaux, avec lesquels il défila, le 14 juillet 1935, avant d’apporter un soutien, parfois critique, au gouvernement de Léon Blum*, dans ses articles de Vendredi et de Marianne. Élu président international des Pen Clubs en septembre 1936, il s’efforça de maintenir l’idéal d’une internationale de la justice et de la liberté, sans se leurrer sur la réalité des périls que l’hitlérisme faisait courir à la personne humaine (Pour l’esprit et la liberté, 1937).

En 1940, il s’exila volontairement aux États-Unis, puis au Mexique, rejoignant les rangs du gaullisme. Il prit la parole à la radio américaine et adhéra à l’organisation France for ever, d’Henri Bonnet, d’Henri Focillon* et Henri Laugier. Il collabora à la Marseillaise et à Pour la Victoire. Il fut du groupe d’écrivains qui permit la création, à New-York, des Éditions de la Maison française, qui accueillit, outre son œuvre, celle d’intellectuels francophones alors réfugiés aux États-Unis (Jacques Maritain, André Maurois, Antoine de Saint-Exupéry, etc). Il rentra en France en 1946, après avoir été élu à l’Académie française, poursuivant, à partir de cette date, une œuvre abondante d’essayiste, de romancier et d’éditorialiste à l’Aurore (à partir de 1953) qui dénonçait, avec amertume, les défaites et les erreurs d’une civilisation occidentale devenue, selon lui, incapable de défendre et d’affirmer les valeurs dont elle était l’héritière.

Compagnon de nombreux courants de pensée qui allèrent du socialisme vitaliste de Jean-Richard Bloch* (tel qu’il s’était exprimé dans l’Effort libre avant 1914) au radicalisme des années trente (il fut l’ami d’Yvon Delbos, d’Édouard Daladier et de Georges Bonnet), Jules Romains occupa une place singulière dans le paysage intellectuel français, que renforçait la parution des vingt-sept volumes des Hommes de bonne volonté (1932-1944). Cette œuvre, par ses multiples aperçus socio-politiques, garantit la légitimité de son auteur à figurer parmi les écrivains qui firent du mouvement ouvrier un des axes de leur œuvre ; elle se développait, en effet, selon trois axes : rôle du machinisme ; émancipation du prolétariat campé dans la société ; avènement de l’Europe et pacifisme.

Jules Romains cherchait à préciser quelques lignes de force, chez les intellectuels et chez les ouvriers, notamment autour des notions de parti et d’émancipation du prolétariat. Un refus des extrêmismes de tous bords, une sympathie instinctive (doublée d’une connaissance certaine des conditions du peuple encore semi-artisanal d’avant-guerre) pour le monde du travail, son internationalisme pacifiste se retrouvèrent, dès lors, dans de très nombreux chapitres de son roman. Son analyse le conduisit à privilégier, non plus la notion d’une institution officielle de type parlementaire qui, si elle défendait en partie les intérêts de la classe ouvrière, était condamnée à l’intrigue politicienne, aux compromissions et à l’arrivisme, mais une sorte de puissant fédéralisme syndical, dont le député puis ministre Gurau dévoilait la marche triomphale (Les Superbes, t.V, ch. 24 : « Une fin de journée parlementaire. Comment Gurau voit la révolution »). Ces controverses sur le rôle des organisations traditionnelles se retrouvaient dans le domaine de la politique internationale, confrontée au risque de guerre. A un Jerphanion prêt à entrer au Parti socialiste, Laulerque prônait, au contraire, l’action individuelle à l’intérieur d’une minorité activiste, supra-nationale, décidée à agir sur les « points vitaux », c’est-à-dire sur les quelques personnalités essentielles susceptibles de déclencher un conflit européen. C’était le sens de son engagement aux côtés de l’« Organisation » d’Europe centrale. Jules Romains condamnait ainsi la rigidité bureaucratique à tous les niveaux de la vie collective et tentait de rajeunir les mythes internationalistes d’une part et ceux de la lutte des classes de l’autre. S’il suivait parfaitement un Jean Jaurès* (figure lumineuse et symbolique du roman) dans sa condamnation du grand capitalisme et du bellicisme, il envisageait des solutions qui échappaient aux structures constituées. En même temps, il entendait faire sa place à tout le spectre socio-politique de son époque. S’il n’oubliait pas, par exemple, l’instituteur pacifiste Clanricard, tenté par la Franc-maçonnerie, devenu l’officier exemplaire des combats de Vauquois avant d’être séduit en 1920 par la « grande lueur à l’est », il mettait en scène certains représentants du vieux peuple parisien quarante-huitard issu des rêveries de 89 et de Hugo qu’étaient Roquin et Miraud. C’était sans doute à travers les itinéraires, plus souples et plus variés qu’il n’a été dit, de Laulerque, Clanricard, Gurau, Jerphanion, Maillecottin, Sampeyre, ou encore ceux de la « bande » pré-faciste, Nodiard et Douvrin, que Jules Romains composait sa propre figure d’intellectuel contemporain.

Ennemi, c’était évident, de toute illusion « lyrique » sur le grand engagement marxiste du demi-siècle, il resta longtemps le compagnon de bien des rêves et des combats qui furent menés en son nom, dès lors qu’il s’agissait de mettre en avant un certain humanisme, peut-être déjà dépassé en son temps, mais auquel, depuis sa jeunesse, il n’avait jamais voulu cesser de croire.

Jules Roamin s’était marié à Gabrielle Gaffé (de 1912 à 1936), puis à Lise Dreyfus (en 1936).

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article129500, notice ROMAINS Jules [FARIGOULE Louis, Henri, Jean dit ; pseudonyme légalisé en 1953] par Olivier Rony, version mise en ligne le 30 novembre 2010, dernière modification le 28 septembre 2011.

Par Olivier Rony

œUVRE CHOISIE : POESIE : La Vie unanime (1904-1907), Éd. de l’Abbaye, 1908 puis Gallimard, 1926. — Europe, Gallimard, 1916 et 1919. — Ode génoise (1923-1924), in Chants des dix années, Gallimard, 1928. — L’Homme blanc, Flammarion, 1937. — Choix de poèmes, Gallimard, 1948. — ROMANS : Les copains, NRF, 1913. — Sur les quais de la Villette, Éd. Figuière, 1914, puis Gallimard, 1923 (sous le titre Le Vin blanc de la Villette). — Les Hommes de bonne volonté, 27 volumes, Flammarion, 1932-1946 (réédition en quatre tomes, préface d’Olivier Rony, coll. « Bouquins », Robert Laffont, 1988). — ESSAIS : « Pour que l’Europe soit ! » (articles de 1916). — Problèmes européens, Flammarion, 1933 (contient « Pour que l’Europe soit ! »). — Le Plan du 9 juillet [Préface], Gallimard, 1934. — Le Couple France-Allemagne, Flammarion, 1934. — Zola et son exemple, id., 1935. — Pour l’esprit et la liberté, Gallimard, 1937. — Cela dépend de vous, Flammarion, 1938. — Sept Mystères du destin de l’Europe, Éd. de La Maison Française, 1940 (New York). — Mission ou démission de la France ?, Quetzal, 1942 (Mexico). — Retrouver la foi, 1944, Éd. de la Maison Française (New-York). — Les Hauts et les bas de la liberté, Flammarion, 1960 (contient Mission ou démission de la France, Retrouver la foi et les textes des appels radiodiffusés de Jules Romains depuis l’Amérique, en 1940 et 1941, « Messages aux Français », parus en 1941 à New-York, aux Éd. de la Maison Française). — Lettres à un ami (I), Flammarion, 1964 et (II), Id., 1965.

SOURCES : « Hommage à Jules Romains », Le Mouton blanc, 1923. — I. Ehrenbourg, Duhamel, Gide,..., Romains, vus par un écrivain d’URSS, Gallimard, 1934. — A. Cuisenier, Jules Romains et l’unanimisme, Flammarion, 1935. — « Hommage à Jules Romains pour son 60e anniversaire », Id., 1946. — A. Cuisenier : L’art de Jules Romains, Id., 1948. — Madeleine Berry : Jules Romains, sa vie, son œuvre, Éd. du Conquistador, 1953. — A. Cuisenier : Jules Romains et les Hommes de bonne volonté, Flammarion, 1954. — Jules Romains : Souvenirs et confidences d’un écrivain, Fayard, 1958. — Madeleine Berry : Jules Romains, « Classiques du XXe siècle », Éd. Universitaires, 1959. — A. Bourin (en coll. avec Jules Romains) : Connaissance de Jules Romains, Flammarion, 1961. — Jules Romains : Ai-je fait ce que j’ai voulu ?, Paris-Namur, Wesmael-Charlier, 1964. — A. Cuisenier : Jules Romains, l’unanimisme et les Hommes de bonne volonté, Flammarion, 1969. — Jules Romains Amitiés et Rencontres, Id., 1970. — Bulletin des Amis de Jules Romains, Université de Saint-Étienne, depuis 1974. — Cl. Martin : L’individu et l’Unanime - Correspondance André Gide-Jules Romains, Cahiers Jules Romains 1, Flammarion, 1976. — Jules Romains, Catalogue de l’exposition, Bibliothèque Nationale, 1978. — Colloque Jules Romains, BN (1978), Cahiers Jules Romains 3, Flammarion, 1979. — J.-L. Loubet del Bayle : Politique et civilisation (essai sur la réflexion politique de Jules Romains, Drieu La Rochelle, Bernanos, Camus, Malraux), Presses de l’IEP de Toulouse, 1981. — Annie Angremy : Les dossiers préparatoires des « Hommes de bonne volonté » I, (t.1 à 4), Cahiers Jules Romains 5, Flammarion, 1983. — Annie Angremy : Les dossiers préparatoires des « Hommes de bonne volonté » II, t.5 à 14 et 17 à 27), Cahiers Jules Romains 6, Id., 1985. — Maurice Rieuneau : Les Dossiers préparatoires des « Hommes de bonne volonté » III, t.15 et 16 : Prélude à Verdun et Verdun), Cahiers Jules Romains 7, Id., 1987. — A. Guyon : Le Tourment de l’Unanimisme (Les années de formation de Jules Romains 1885-1916), Thèse d’État, Paris IV, 1987. — Jules Romains face aux historiens contemporains, ENS Ulm (1985), Cahiers Jules Romains 8, Flammarion, 1990. — Olivier Rony, Jules Romains ou l’appel au Monde (1881-1970), coll. « Biographie sans masque », R. Laffont, 1992.

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