RENAUDEL Pierre, Narcisse

Par Justinien Raymond

Né le 19 décembre 1871 à Morgny-la-Pommeraye (Seine-Inférieure), mort le 1er avril 1935 à Soller, île de Majorque (Espagne) ; vétérinaire ; publiciste socialiste ; député ; dirigeant du journal La Vie socialiste et du courant socialiste du même nom.

Pierre Renaudel était le fils d’un géomètre et d’une institutrice. Il put poursuivre ses études secondaires et entrer à l’École nationale d’Alfortville d’où il sortit docteur vétérinaire. Il n’exerça pas longtemps cette fonction : entré jeune dans l’action socialiste, il lui consacra tout son temps, exerçant, pour vivre, la profession de journaliste avant de devenir député.

Attiré par l’idée socialiste au cours de ses études et particulièrement influencé par la tradition blanquiste, Pierre Renaudel adhéra en 1899 au PS, groupe du IXe arr. de Paris et il deviendra bientôt membre de son organisme directeur, le Comité révolutionnaire central. En 1900, il représenta la fédération socialiste révolutionnaire de la Seine-Inférieure au 2e congrès général des organisations sociales à Paris, salle Wagram. Après le 3e congrès, tenu à Lyon (1901), malgré la scission du PSR, il demeura au Parti socialiste français et appartint à son Comité interfédéral. Il militait alors à Rouen ; il y collaborait au journal Le Peuple, dont il fut secrétaire de rédaction (1902-1903). Il se situait alors à l’extrême gauche du parti de Jean Jaurès*. Délégué à son congrès de Tours (1902), il y demanda en vain l’exclusion de Millerand. Il revint à la charge, sans plus de succès, au congrès de Bordeaux (1903). Au congrès international d’Amsterdam il affirma la volonté du PSF de réaliser l’unité en France (20 août 1904). Ses positions étaient alors si fermes que Rosa Luxemburg, dressée contre Jaurès, déclara que Renaudel n’était là que « pour couvrir les déviations du maître » (17 août). À la commission d’unification qui se réunit pour la première fois à Paris le 29 novembre 1904, Pierre Renaudel représentait le PSF. Au dernier congrès de ce parti à Rouen (mars 1905), il apporta un vigoureux appui à l’action unitaire de Jaurès. Il définit les deux tendances du parti, celle « qui veut faire de l’action politique l’action prédominante » et celle « qui, tout en ne négligeant pas l’action politique, entend cependant que la besogne urgente du socialisme, sa fonction essentielle, soit l’organisation même du prolétariat, surtout du point de vue économique » (l’Humanité, 29 mars 1905). Il déclara que le Conseil national, et non le groupe parlementaire, était l’organe souverain dans le parti. Il condamna la Délégation des Gauches « qui conduit à la participation » (ibid.) et conclut, apostrophant Augagneur et ses amis : « Quelle que soit votre bonne volonté, vous ne réaliserez pas, par le Parlement, la société socialiste » (ibid.)

Pierre Renaudel participa au congrès d’unification de Paris (avril 1905), d’où sortit la SFIO dont il allait être un des chefs de file pendant près de trente ans. Au congrès de Chalon-sur-Saône (octobre 1905), il fut porté à la CAP dont il restera membre jusqu’à la guerre. Secrétaire adjoint du parti, de 1905 à 1910, il fut en outre son délégué permanent à la propagande, de 1905 à 1907. Il participait à la rédaction et à l’administration de l’Humanité après avoir aidé à sa fondation et avant d’en assurer la direction, de la mort de Jaurès à 1918, où intervint le renversement de la majorité au sein du Parti socialiste. Pierre Renaudel, que l’on vit à deux congrès de coopérateurs, Calais (1911) et Paris (1912), participa activement à tous les congrès nationaux du Parti socialiste tenus jusqu’à la guerre. À Limoges, en 1906, il s’opposa au projet de modification des statuts, garants d’une unité récente. À Nancy, en 1907, il défendit l’action antimilitariste et s’éleva contre la tendance de certains socialistes à considérer comme anarchistes tous les militants de la CGT non adhérents au parti. À Saint-Étienne, en 1909, délégué de Seine-et-Marne, il affirma que, si le Parti socialiste doit « protéger le petit propriétaire comme producteur spolié », il ne peut « pas prendre la défense de la petite propriété, pas plus que nous ne prenons [...] la défense de la boutique du petit artisan, parce qu’elle est, elle aussi, une forme de production en maints endroits dépassée, et que nous sommes là non pour arrêter, mais pour utiliser le progrès... » (Compte rendu, p. 274). À Nîmes, en février 1910, il préconisa un vote socialiste favorable à la loi organisant les retraites ouvrières dont les côtés positifs sont dus, dit-il, à l’efficacité de l’action de nos élus au Parlement.

Après quelques échecs, il allait bientôt rejoindre ces derniers. En 1902, il avait été candidat malheureux aux élections législatives, dans la 2e circonscription de Rouen. En 1909, la fédération socialiste du Var posa sa candidature dans la 2e circonscription de Toulon au siège rendu vacant par l’élection au Sénat du député radical Louis Martin. Le 21 février, Renaudel obtint 4 039 voix sur 21 691 inscrits, devançant tous les candidats et notamment Marius Escartefigue*, transfuge du socialisme, maire de Toulon (1 492) et Pétin, nationaliste, maire de La Seyne. Ce dernier, bénéficiant des voix de droite et de gauche, le battit, le 7 mars, par 8 237 suffrages contre 5 826. Pierre Renaudel échoua encore en 1910 mais améliora ses positions, passant de 5 289 voix au premier tour sur 13 514 votants à 6 966 sur 14 513, au scrutin de ballottage. Il l’emporta en 1914 dans la 3e circonscription de Toulon, nouvellement créée, par 8 151 suffrages contre 7 930 au candidat radical ; il s’était placé en tête au premier tour avec 6 419 sur 14 746 votants.

Au cours de la guerre de 1914 à 1918, Pierre Renaudel défendit la politique de défense nationale et d’union sacrée, dans la majorité d’abord, puis dans la minorité. Le 16 novembre 1919, second sur la liste socialiste du Var aux élections législatives, il recueillit 18 410 voix sur 82 068 inscrits et fut battu, le Bloc national enlevant tous les sièges. Délégué de l’Aisne et de la Seine au congrès national de Strasbourg (février 1920), il fit le procès de la nouvelle orientation révolutionnaire du Parti socialiste, lui reprochant d’avoir fait campagne en 1919 sur la révolution russe et d’avoir, à Paris, posé la candidature de Jacques Sadoul*. Il se prononça contre l’adhésion à la IIIe Internationale qui serait « l’aggravation, la consolidation de la division internationale » (compte rendu, p. 423). Au lendemain du congrès de Tours (décembre 1920) où il représentait la fédération du Var, il demeura avec la minorité dans la SFIO. Comme avant la guerre, il fut un habitué des tréteaux de réunions publiques et des tribunes des congrès, où il fut toujours présent. Il participa au congrès de l’Internationale ouvrière socialiste à Vienne (25 juillet-1er août 1931). Pierre Renaudel appartint à la CAP du Parti socialiste, sauf pendant quelques mois de 1926 où, avec la minorité, il refusa de siéger, et du congrès de Nancy (1929) au congrès de Bordeaux (1930). Il animait le courant, toujours minoritaire, favorable à la primauté de l’action parlementaire et à la participation ministérielle des socialistes. À la Chambre des Députés où il avait été réélu au scrutin de liste en 1924, au scrutin uninominal dans la 2e circonscription de Toulon en 1928, au second tour, par 5 925 voix sur 12 654 votants, en 1932, au premier tour par 7 192 voix sur 18 147 inscrits et 13 790 votants, Pierre Renaudel était un des habitués de la tribune parlementaire. À partir de 1928 il accepta de rapporter le budget du ministère de l’Air. En 1930-1931 il anima la commission d’enquête sur l’affaire Oustric.

Les années passèrent et ses thèses ne l’emportaient toujours pas au sein du Parti socialiste. Il en concevait quelque amertume. La minorité du groupe parlementaire acquise, avec Marcel Déat* et Adrien Marquet*, à quelques idées forces du fascisme, fut heureuse de s’abriter derrière sa caution républicaine et démocratique. Prenant le contre-pied de ses positions de jadis, Pierre Renaudel défendit la participation ministérielle et l’autonomie du groupe parlementaire contre les organismes directeurs du parti. En 1932, il fut un des animateurs de la majorité du groupe parlementaire décidée à participer au gouvernement Daladier, au mépris de récentes décisions prises au congrès de Paris. Il échoua et, blâmé au congrès de 1933, il entra en rébellion contre la discipline du parti. Le 27 août 1933, il participa à une réunion publique à Angoulême où les idées qu’il développa en compagnie de plusieurs députés socialistes marquèrent l’avènement d’un « néo-socialisme ». Le 23 octobre, au Parlement, il fut le porte-parole de 28 députés socialistes décidés à se séparer du groupe parlementaire pour voter en faveur de projets financiers du gouvernement. Avec ses amis, il constitua le Parti socialiste de France (5 novembre) et organisa son groupe parlementaire (9 novembre).

Pierre Renaudel devait mourir moins de deux ans plus tard, survivant assez longtemps à cette scission pour se rendre compte que ses véritables promoteurs obéissaient à des préoccupations bien différentes des siennes. Il saisit l’occasion du vote de ses partenaires contre une proposition d’établissement de la Représentation proportionnelle pour démissionner de la présidence du nouveau groupe parlementaire. Peu après il gagna les Baléares où il comptait rétablir une santé compromise et où il trouva la mort.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article128542, notice RENAUDEL Pierre, Narcisse par Justinien Raymond, version mise en ligne le 30 novembre 2010, dernière modification le 30 novembre 2010.

Par Justinien Raymond

ŒUVRE : Pierre Renaudel collabora au Peuple de Rouen, dont il fut secrétaire de rédaction, à l’Humanité dont il fut administrateur, puis, après la mort de Jaurès, directeur, à la Revue socialiste, au Populaire, à La Vie socialiste, hebdomadaire dont il fut secrétaire de rédaction, puis, en 1918, directeur. Cet organe fut le porte-parole de sa tendance au sein du Parti socialiste, face à La Bataille socialiste. — Écrits : Pour le socialisme : Arguments, Préface d’Amilcare Cipriani. Paris, 1903, 128 p. — L’Internationale à Berne, Paris, 1919, 156 p.

SOURCES : Arch. Ass. Nat., dossier biographique. — Rapports pour les congrès et comptes rendus des congrès nationaux du Parti socialiste. — Collection de l’Humanité. — Hubert-Rouger, La France socialiste, op. cit., pp. 160-161. — Jean Verlhac, La Formation de l’Unité socialiste, 1898-1905, DES, Paris, s.d., 301 p.

ICONOGRAPHIE : Hubert-Rouger, op. cit., p. 160.

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