NAVES Raymond, Paul, Eugène, alias « Grange » et « Leverrier »

Par Pierre Petremann, Jean Sagnes

Né le 18 mars 1902 à Paris (VIIe arr.), mort le 15 mai 1944 (ou le 11) à Auschwitz (Pologne) ; maître de conférences à la faculté des Lettres de Toulouse ; militant syndicaliste de la FGE ; militant socialiste SFIO de l’Hérault et de la Haute-Garonne ; résistant de la Haute-Garonne.

Raymond Naves
Raymond Naves

Fils de François Naves, inspecteur des contributions indirectes et conseiller municipal socialiste SFIO de Toulouse, élu en 1935, et de Marthe Quétineau, sans profession, Raymond Naves entra à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm en 1920 et fut reçu 5e à l’agrégation des lettres en 1923. Durant son service militaire, dont il sortit sous-lieutenant de réserve, il épousa, le 22 avril 1924 à Carcassonne (Aude) Marie, Jacobine Valette, originaire de Marseillan (Hérault), professeur de lettres-histoire dans les écoles primaires supérieures, avec laquelle il eut un fils, Francis, né en 1926.

Il enseigna aux lycées de Carcassonne (Aude) en 1924-1925, de Douai (Nord) en 1925-1926, de Montpellier (Hérault) en 1926-1927, puis de 1927 à 1930, au lycée Henri IV de Béziers (Hérault).

Membre du Parti socialiste SFIO, il était secrétaire adjoint de la section locale de ce parti et se situait à sa gauche. Il dirigea avec son père Le Cri socialiste, journal qui défendait les vues de Fernand Roucayrol et critiquait la pratique politique des dirigeants départementaux du parti, Édouard Barthe et Jean Félix. Il représenta la fédération socialiste de l’Hérault au congrès national du Parti socialiste tenu à Bordeaux en juin 1930. Il fut également un des dirigeants du syndicat héraultais de la Fédération des membres de l’enseignement secondaire et supérieur des professeurs de la Fédération générale de l’enseignement (CGT) et fut délégué au congrès national de cette organisation en décembre 1929.

Raymond Naves poursuivit sa carrière d’enseignant au début des années 1930 comme professeur de grec et latin en classe de Première supérieure, d’abord au lycée Thiers de Marseille puis à Paris, au lycée Victor Hugo (1933-1934), comme professeur de lettres en classe de Première au lycée Charlemagne (1934-1936). En congé d’études en 1936-1937, il fut nommé au lycée Louis-le-Grand (octobre-novembre 1937). Il donna également des cours à l’École polytechnique en 1934. Cette année-là, il faisait partie du groupe « Révolution constructive » de la SFIO animé par Georges Lefranc.

Il publia, avec Gustave Lanson, deux extraits de classiques chez Hachette, Voltaire en 1930 et Philosophes du XVIIIeme siècle.

Après avoir soutenu sa thèse de doctorat sous le titre Le goût de Voltaire, avec comme thèse complémentaire l’édition des tomes 1 et 2 du Dictionnaire philosophique chez Garnier en 1936, il enseigna à la Faculté des Lettres de Toulouse (Haute-Garonne) comme chargé d’enseignement en 1936-1937 puis y fut nommé professeur à compter de novembre 1937. Il dirigea dans cette ville le collège du travail, organisme d’éducation populaire créé par la CGT en 1931 afin de donner une culture générale aux militants, installé dans les locaux de la Bourse du travail, place Saint-Sernin.

Dans ce département, dont les cinq députés étaient tous socialistes après les élections de 1936, Raymond Naves se retrouva au sein d’une fédération socialiste très puissante, comptant 5 000 adhérents en 1939, qui était majoritairement pacifiste, alors que lui était assez éloigné de ces positions. Il était très lié avec Vincent Auriol, député de Muret, qui ne vota pas les pleins pouvoirs constituants à Pétain en 1940 et rejoignit Londres en 1943. Il participa aux cercles « Jeune France », fondés par Jean Rivain, dont l’objectif était de résister au climat ambiant de désagrégation de la France d’avant-guerre et de refonder l’unité de la Nation.

Mobilisé comme lieutenant de réserve en 1939, il fut affecté dans les transports de troupes à Reims puis à Épernay (Marne) et fut, entre autres missions, chargé de la régulation de six divisions qui devaient défendre le front de l’Aisne. Il y fut frappé par l’archaïsme de l’armée française et témoigna dans un article du Midi Socialiste, totalement censuré : il jugeait le moral des troupes excellent mais dénonçait des officiers qui, dans leur majorité, étaient satisfaits de voir s’effondrer le régime républicain. Il refusa toujours de voir dissocier la responsabilité militaire de la responsabilité politique de la défaite.

Démobilisé à la suite de l’armistice, il reprit ses activités universitaires. Anti-pétainiste, humaniste attaché au socialisme de Jaurès, Raymond Naves se sentit très vite mal à l’aise dans l’ambiance très maréchaliste des socialistes toulousains. Il eut des contacts nombreux, dès 1940, avec des intellectuels réfugiés à Toulouse, dont le psychologue Ignace Meyerson (chassé en tant que juif de la faculté de Toulouse), ami de Jean-Pierre Vernant, qui fonda la Société toulousaine de psychologie comparée, à laquelle participèrent Georges Friedman et Vladimir Jankélévitch.

Raymond Naves écrivait alors dans une publication clandestine de la résistance étudiante, Vive la liberté ; dans le quatrième cahier de cette revue, en juin 1941, figurait une lettre à Ludovic Zoretti, avec qui il avait milité à la FGE-CGT, et qui était délégué en zone nord du Rassemblement national populaire dirigé par Marcel Déat. Dans cette lettre, Raymond Naves, que Zoretti avait tenté de débaucher pour qu’il rejoigne les rangs des socialistes collaborationnistes, refusait de façon très nette tout lien avec une quelconque forme de collaboration, récusait la violence du régime nazi et de ses alliés français et, s’il disait ne pas être encore engagé du côté de la défense de ce qu’il appelait « l’humanité », il refusait d’en être le fossoyeur.

L’action résistante de Raymond Naves se concrétisa au sein du Comité d’action socialiste rassemblant les socialistes hostiles à la politique du secrétaire général Paul Faure qui acceptait la politique de Vichy et avait laissé le parti tomber en désuétude. A son origine, en octobre 1940, se trouvait Daniel Mayer*, un des animateurs de la tendance « Bataille socialiste », aile gauche de la SFIO avant-guerre, mais ce fut le député socialiste Eugène Thomas qui en fut l’organisateur et qui y fit entrer Raymond Naves. Lors de la réunion fondatrice du 21 juin 1941, ce dernier fut désigné comme représentant du groupe local auprès des instances supérieures à Lyon et à Marseille ; il fut également chargé de recevoir les émissaires de Londres et de défendre la représentativité du CAS. Cette organisation politique, dont le but était de reformer le parti socialiste dans la clandestinité, regroupait des militants de nombreuses organisations résistantes dont Libération Sud et Combat ; elle publiait le journal clandestin Le Populaire du Sud-Ouest, dont Raymond Naves était le rédacteur en chef. Il prépara l’organisation du premier congrès du Parti socialiste clandestin qui se tint à Toulouse le 22 novembre 1942. Il fut ensuite nommé responsable régional du réseau « Froment », réseau de renseignement appartenant au groupe Brutus, en lien avec Londres.

En septembre 1942, le CAS mit en place un groupe militaire « France au combat », dont Gaston Defferre (« Denvers ») lui confia la direction, afin d’avoir une autonomie militaire. L’intégration de ce mouvement dans les Mouvements unis de la Résistance ne se passa pas bien, bien qu’il ait entretenu des relations amicales avec le chef local, Verdier, car le groupe souhaitait garder sa spécificité. Raymond Naves envoya alors, en tant que secrétaire régional du CAS, une circulaire qui préparait l’organisation politique et administrative future (noms de maires pour les communes de la région) et qui précisait les conditions dans lesquelles s’organisait la résistance armée socialiste. Il reçut en octobre 1943 un représentant du Comité Français de Libération Nationale pour fixer la représentation des différents mouvements dans le comité départemental de libération et, en janvier 1944, il se vit confier la direction de l’armée secrète (AS) pour la zone du grand Sud-Ouest. Il refusa cependant d’entrer dans la clandestinité et continua d’assurer ses cours à l’université.

Ces diverses responsabilités conduisirent Raymond Naves a être désigné par le CDL comme président de la délégation spéciale faisant office de maire de Toulouse, une fois la ville libérée. Il devait même partir pour Londres et y prononcer un discours à la BBC dont il avait écrit le canevas, intitulé « Discours de la France libre ». Mais le 24 février 1944, il fut arrêté alors qu’il se rendait en cours. Avec lui toute la direction du CAS toulousain fut décimée. Plusieurs témoins évoquèrent, sans trop de précisions, une trahison qui aurait été à l’origine de ces arrestations. Raymond Naves fut conduit à la prison Saint-Michel puis, le 28 mars, partit pour le camp de Royallieu à Compiègne.

Les témoignages de Rémy Roure et Sylvain Dauriac, ses compagnons de captivité, évoquent le résistant et l’humaniste. Roure dit que Raymond Naves donna une conférence sur Stendhal et qu’il en préparait une sur Baudelaire au camp de Compiègne et qu’il était demeuré : « … de ceux qui jusqu’au bout furent les plus courageux dans le tragique exil où il devait succomber ». Quant à Dauriac, il évoque un exposé sur l’histoire de l’Angleterre au sein de la loge maçonnique fondée dans le camp, dont lui-même était membre et à l’acceptation de Raymond Naves de le faire, bien que n’étant pas maçon lui-même et ayant refusé de le devenir. André Combes confirmait cette donnée en qualifiant Naves de "maçon sans tablier".

Un mois plus tard, Raymond Naves fit partie d’un convoi, connu sous le nom de « convoi des tatoués » – dans lequel figurait le poète Robert Desnos – de 1655 déportés pour Auschwitz, où il mourut le 23 mai d’une angine diphtérique, selon S. Dauriac. Le décès était daté du 15 juin 1944 sur le registre de naissance selon la mention faite le 7 octobre 1946.
Sa mémoire fut honorée à Toulouse après la guerre ; une avenue et un lycée de la ville portent son nom.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article123767, notice NAVES Raymond, Paul, Eugène, alias « Grange » et « Leverrier » par Pierre Petremann, Jean Sagnes, version mise en ligne le 30 novembre 2010, dernière modification le 10 octobre 2018.

Par Pierre Petremann, Jean Sagnes

Raymond Naves
Raymond Naves

ŒUVRE : Le fichier de la BNF comprend 39 références, dont plusieurs ouvrages posthumes. Parmi ses travaux consacrés au siècle des Lumières : avec Gustave Lanson, Extraits des philosophes du XVIIIe siècle, Hachette, 1933. — Le goût de Voltaire, thèse d’État, Garnier, sd. — Voltaire et l’Encyclopédie, Presses modernes, thèse complémentaire, Presses modernes, 1938. — Voltaire, l’homme et l’œuvre, Boivin, 1942. L’aventure de Prométhée, t.1, La patience, Editions Garnier-Privat, 1943.

SOURCES : Arch. Nat., AJ/16/6101. — DBMOF, notice par Jean Sagnes. — Le Cri socialiste, 1929-1930. — Daniel Mayer, Les socialistes dans la Résistance, PUF, 1968. — Georges Lefranc, « Histoire d’un groupe du Parti socialiste SFIO. Révolution constructive », in Essais sur les problèmes socialistes et syndicaux, Payot, 1970. — Henri Docquiert, Eglantine et vert de gris. Paris 1970. — Marc Sadoun, Les socialistes sous l’Occupation, Presses de la FNSP, 1982. — Silvain Dauriac, « Le convoi des tatoués », in Le Déporté, n°483, février/mars 1994. — COMBES (André), La Franc-Maçonnerie sous l’Occupation. Persécution et résistance (1939-1945), Paris, Editions du Rocher, 2001, p. 237. — Renseignements communiqués par son épouse à J. Sagnes. — Témoignage de Francis Naves, son fils, recueilli par P. Petremann.— Notes de Jacques Girault.

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