NADI Jules, Camille, Victor (Pomaret, dit)

Par Justinien Raymond

Né à Valence (Drôme) le 19 mai 1872, mort à Paris, le 7 novembre 1928 ; employé ; militant de divers groupements philosophiques et du socialisme ; maire de Romans ; conseiller général et député de la Drôme.

Jules Nadi avait sept ans lorsque son père, conducteur aux Ponts-et-Chaussées, mourut accidentellement à Die en 1879. À cet enfant doué, mais d’une famille modeste et privée de son soutien, le lycée était interdit. Après avoir obtenu son certificat d’études primaires, Jules Nadi dut aux sacrifices de sa mère de passer trois ans à l’école primaire supérieure de Valence. Il en sortit à seize ans pour être commis à la Recette municipale de sa ville natale.

Pendant une dizaine d’années, il mena la vie d’un modeste employé et affina sa plume en cultivant la littérature et la poésie. En 1892, il publia l’Ultime soupir, recueil de poèmes, puis un roman autobiographique, l’Affranchi. Il collabora à La Terre nouvelle, de Lyon, à l’Aube méridionale de Montpellier, à l’Effort où il donna des contes et des croquis en prose sous le titre général Portraits de cire, puis il fonda lui-même une revue littéraire mensuelle, l’œuvre, où signèrent Paul Adam, Paul Fort et André Gide. Le 16 mai 1895, J. Nadi fonda un foyer en épousant une institutrice, fille d’employés de commerce, Julie Dina Garnier qui lui donnera deux enfants. Il signera désormais Nadi, anagramme du second prénom un peu insolite de sa femme. L’influence de cette dernière contribua sans doute à orienter la vie de Nadi vers l’action civique dans laquelle elle le seconda toujours.

J. Nadi adhéra à la Ligue des droits de l’Homme et du Citoyen dès sa fondation. Il entra plus tard à la Libre Pensée dont il fut un orateur attitré, et à la Franc-Maçonnerie. En 1905, il fonda la Loge de Saint-Vallier et lui donna une orientation socialiste conforme à celle qu’il avait choisie. En 1898, il avait adhéré au POF dont les premiers groupes se constituaient dans la Drôme. Il ne tarda pas à imprimer une marque personnelle au socialisme local. Tempérament vibrant, nature enthousiaste et idéaliste, imprégné de l’idéologie humanitaire de la Ligue, de la Libre Pensée et de la F... M..., étranger au marxisme, il se trouva mal à l’aise dans le parti guesdiste. En 1900, avec le groupe de Valence, il s’en retira et constitua une fédération socialiste autonome dont il fut l’animateur. Il rallia à elle le Parti ouvrier indépendant de Romans, créa les groupes socialistes du Tain, de Beaumont-lès-Valence, Montmeyran, Chabeuil, dans la plaine rhodanienne, puis dans la vallée de la Drôme, région d’industries textiles, à population mi-ouvrière, mi-paysanne, à Livron, à Saillans, à Die ; dans la région de Saint-Vallier, parmi les céramistes, les papetiers et les métallurgistes, enfin dans la Valloire où la vitalité de la Libre Pensée lui facilita la tâche.

Devenu receveur d’octroi, puis, par concours, préposé en chef de l’octroi de Romans, en avril 1901, Nadi quitta la ville de Valence, intellectuelle et bourgeoise, pour la cité ouvrière voisine. Il était alors le secrétaire de la fédération socialiste autonome qui englobait la Drôme et l’Ardèche. Il abandonna la poésie, son violon d’Ingres, pour se donner à la propagande dans les deux départements. En 1902, candidat de principe à l’élection législative de Privas (Ardèche), il ne recueillit que 166 voix, mais participa activement à la campagne électorale dans l’arr. de Valence. Il représenta la fédération Drôme-Ardèche aux congrès du PSF à Bordeaux (1903) où il se prononça contre la participation ministérielle et pour l’exclusion de Millerand ; à Saint-Étienne (1904) ; à Rouen (1905). Admirateur de Jaurès, il fut un chaud partisan de l’unité, assista au congrès de fusion de Paris, salle du Globe (1905) au lendemain duquel il demeura secrétaire de la fédération unifiée adhérente de la SFIO. En 1906, il déclina toute candidature personnelle pour mieux épauler les candidats socialistes à Valence et à Romans. Orateur entraînant, au langage coloré, journaliste à la plume facile, il se dépensa dans les réunions publiques et prit une part déterminante à la vie de l’hebdomadaire fédéral. Le 28 juillet 1907, candidat au conseil général dans le canton de Saint-Vallier, il réunit 847 voix contre 2 400 au conseiller radical réélu. La municipalité radicale et socialiste de Romans ayant été dissoute et remplacée par un conseil opportuniste et modéré, le Dr Gailly, nouveau maire, prit ombrage de l’action de son préposé en chef de l’octroi. À sa requête, le ministre des Finances, Caillaux, révoqua Jules Nadi le 19 septembre 1907.

Libre, Nadi allait étendre son influence politique dans le département de la Drôme et dans le Parti socialiste. Après avoir été quelque temps administrateur général de la coopérative « La Prolétarienne » qui venait de s’ouvrir à Romans, il fut choisi par le Parti socialiste comme suppléant à la délégation à la propagande, en 1907, et comme délégué permanent en 1909. Le 28 juin 1908, il fut candidat à l’élection législative complémentaire de Romans (2e circonscription de Valence), recueillit 1 708 voix sur 14 847 suffrages exprimés et se désista pour le Dr Gazet, radical socialiste. Au renouvellement de 1910, il affronta le second tour et s’éleva à 6 223 voix contre 8 831 à l’élu radical modéré Chabert. Quelques mois plus tard, le 11 décembre 1910, le canton purement rural de Grand-Serre qui, comme celui de Saint-Vallier, lui avait donné la majorité aux élections législatives, l’élut conseiller général par 1 507 voix ; il restait seul candidat, ayant réuni au premier tour 727 voix sur 1 823 suffrages exprimés. Le congrès départemental de Die (26 mars 1911) nomma J. Nadi délégué titulaire de la fédération au Conseil national de la SFIO. Il représenta sa fédération à tous les congrès nationaux, sauf ceux de Nancy (1907) et de Saint-Étienne (1909). À Saint-Étienne (1909), comme à Toulouse (1908), il portait les mandats de la Haute-Saône. En 1913, il participa au congrès socialiste pour la paix, à Bâle. Depuis le 15 février 1912, un arrêté du Conseil d’État l’avait réintégré dans son emploi qu’il ne réoccupa pas.

En mai 1914, J. Nadi fut élu député de Romans, au siège qu’occupait le radical Chabert, mort en fin de législature. Sur 22 805 inscrits, il s’éleva à 5 542 voix au premier tour, à 7 840 au second et battit de plus de 600 voix le Dr Gailly, maire de Romans. Aux approches de la guerre, il mena une ardente campagne pacifiste dans La Drôme socialiste avant d’y sonner, la guerre venue, le ralliement à la défense nationale à laquelle il resta fidèle jusqu’à la paix. Alors, un triple succès lui donna, jusqu’à sa mort, une solide assise politique. En 1919, il entra à la mairie de Romans, rentra au conseil général de la Drôme et à la Chambre des Députés pour n’en plus sortir. Le 16 novembre, en tête de la liste socialiste homogène, J. Nadi fut réélu député. Aux approches du congrès de Tours (décembre 1920) auquel il n’assista pas, il se prononça dans la Drôme pour l’adhésion à la IIIe Internationale, avec réserves. La scission consommée, il passa au Parti communiste et n’y resta que deux ans ; se refusant à quitter la F... M..., il allait quitter le PC quand celui-ci prononça son exclusion le 26 décembre 1922. J. Nadi revint à la SFIO. En 1924, il fut réélu député sur une liste du Cartel des gauches par 38 775 voix sur 67 771 suffrages exprimés. En 1928, au scrutin uninominal, il retrouva son siège de Romans. En tête de tous les candidats le 22 avril, il bénéficia du désistement du candidat radical-socialiste et l’emporta au second tour par 10 218 voix contre 8 100 au candidat de droite soutenu par les organisations professionnelles paysannes. Le 14 décembre 1919, son adversaire Gailly, sortant, ayant abandonné la lutte, J. Nadi, seul candidat, enleva le siège de conseiller général du canton de Romans. Il le conserva en 1925 contre le Dr Gailly, revenu à la charge, par 1 919 voix contre 1 384.

En 1919 aussi, sa liste l’emporta aux élections municipales avec 1 845 voix sur 3 486 suffrages exprimés et, le 10 décembre, il devint maire de Romans. Son administration fit date dans la vie de cette cité ouvrière. Les conditions du logement populaire y étaient très défectueuses. Nadi fit aménager des appartements dans la caserne de la Presle et dans les bâtiments sécularisés de Saint-Hippolyte, et il fit édifier au N.-E. de la ville la cité-jardins qui porte son nom et qu’inaugura le ministre du Travail Loucheur, le 28 octobre 1928. Nadi créa un bureau municipal gratuit de placement et, en 1921, une caisse de secours à l’intention des ouvriers de la chaussure victimes de chômages périodiques, surtout au printemps. Ceux-ci trouvaient toujours l’aide de la mairie lorsqu’ils menaient une grève, et particulièrement en avril 1924. J. Nadi ouvrit, le 17 mai 1921, l’œuvre de la Goutte de Lait pour les nourrissons, doublée d’un centre de consultations prénatales gratuites ; Mme Nadi patronnait ces institutions. Un dispensaire antituberculeux, une consultation antivénérienne, l’ouverture de bains-douches populaires et l’aménagement d’un Parc des Sports complétèrent cette politique d’hygiène sociale. J. Nadi fit, en outre, restaurer la mairie installée dans le vieux couvent des Cordeliers et construire des Halles au centre de la ville. Il subventionna les œuvres laïques, leur accorda asile dans les bâtiments municipaux où il installa également une École pratique de commerce et d’industrie.

Il avait été jusqu’ici un militant. À la mairie, il se révéla un administrateur réaliste, et les résultats tangibles de son action municipale comptèrent pour beaucoup dans sa fortune électorale. Alors que la CGTU dominait à la Bourse du Travail de Romans, la personnalité de Nadi conservait l’avantage politique au Parti socialiste. Dans un pays déjà méridional où l’on est souvent plus attaché à l’homme qu’aux idées, Nadi avait tout pour réussir. Sa silhouette, même alourdie par l’embonpoint de l’âge, plaisait : sa barbiche et son lorgnon en bataille lui donnaient un air de Don Quichotte. Simple et accueillant, il gagnait les individus. Bon orateur, il séduisait les foules du Midi, plus qu’aucune autre sensibles au verbe. Il s’adressait plus aux sentiments qu’à la raison. Il n’avait rien d’un doctrinaire : on l’a vu quitter le POF à ses débuts et le PC vers la fin de sa vie politique. Son socialisme ne devait rien au marxisme : c’était une philanthropie agissante et il aimait à le définir comme « la République intégrale ». Il n’avait rien non plus d’un ascète révolutionnaire : bon vivant, il aimait sa villa de Romans et sa maison de campagne des plateaux ardéchois. Opportuniste dans l’action, il savait aussi être tolérant : F... M... et libre penseur, il s’opposa à la laïcisation des noms des vieilles rues de Romans et il autorisa la fanfare salésienne à se produire sur la place de la Mairie.

Aussi, tandis que la Libre Pensée l’enterrait solennellement à Romans, le journal Le Jacquemart, son adversaire de toujours, rendit hommage au disparu. La ville de Romans lui éleva une stèle et donna son nom à la vieille place des Cordeliers. Nadi disparu, le Parti socialiste ne put conserver que son siège de député.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article123665, notice NADI Jules, Camille, Victor (Pomaret, dit) par Justinien Raymond, version mise en ligne le 30 novembre 2010, dernière modification le 4 février 2019.

Par Justinien Raymond

ŒUVRE : Outre les feuilles littéraires signalées dans la biographie, J. Nadi fut le rédacteur, l’administrateur et le principal collaborateur de l’hebdomadaire fédéral dont le titre changea : Le Prolétaire de la Drôme, fondé en juillet 1904, La Drôme socialiste qui lui succéda en 1913. J. Nadi collabora en outre à l’Action socialiste, hebdomadaire de la fraction majoritaire du PS pendant la guerre. L’Ultime soupir, Valence, 1892, in-8°, 22 p. (Bibl. Nat. : 8° Ye Pièce 7 829). L’Affranchi, Valence, Chatagneret,1897, (roman publié en feuilleton par l’Action en 1899-1900).

SOURCES : Arch. Ass. Nat., dossier biographique. — État civil de la mairie de Valence. — Arch. Dép. Drôme, 9 M, 11 M. — L’Humanité, n°s du 9 octobre 1907, 5 décembre 1910, et du 13 juillet 1914. — Hubert-Rouger, La France socialiste, op. cit., pp. 24, 26, 119-120 et Les Fédérations socialistes I, op. cit., pp. 242 à 267, passim. — Souvenirs personnels de réunions de Jules Nadi. — Anonyme, La Drôme, Paris, in-8° 316 p., pp. 68-69 (biographie de J. Nadi par Marius Moutet). — Paul Ronin, L’Apostolat de Jules Nadi, Saint-Étienne, 1933, in-8°, 118 p. — R. Pierre, Les origines du syndicalisme et du socialisme dans la Drôme, Éd. soc., 1974.

ICONOGRAPHIE : P. Ronin, op. cit. — Hubert-Rouger, Les Fédérations socialistes I, op. cit., p. 244. — La France socialiste, op. cit., p. 120.

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