MONTMAYEUR Antoine [MONTMAYEUR Marius dit Antoine]

Par Pierre Broué

Né le 10 décembre 1888 à Villaroux (Savoie) ; mort le 2 mai 1946 à La Tronche (Isère). Charpentier en fer. Secrétaire du syndicat CGT des charpentiers en fer (1919), secrétaire de l’Union des syndicats ouvriers de l’Isère puis syndicaliste unitaire. Socialiste, ensuite communiste, puis anarchiste.

Antoine Montmayeur était né de parents cultivateurs en Savoie. Il était charpentier en fer à Grenoble et l’un des militants les plus actifs de la Fédération des Métaux vers la fin de la Première Guerre mondiale. Il fut délégué en 1918 au congrès national des Métaux et était en janvier 1919 secrétaire du syndicat des charpentiers en fer. Membre du Parti socialiste et du Comité de la IIIe Internationale, il acquit une autorité indiscutable dans cette période : le 8 juillet 1919, à la suite de l’"affaire" Berthet qui vit l’exclusion pour "traîtrise" de l’ancien secrétaire de l’Union des syndicats ouvriers de l’Isère, il devint secrétaire à son tour. Avec l’appui des syndicats des Métaux qui s’orientaient de plus en plus à gauche, il fit de l’UD le fer de lance des révolutionnaires de l’Isère, mandaté par l’assemblée générale des métaux en décembre pour "la grève générale expropriatrice, [pour]... permettre au prolétariat de prendre en mains la direction du pays et de le fixer sur des bases communistes ou soviétiques" (Droit du Peuple, 25 décembre 1919).

Il organisa plusieurs campagnes de la CGT, notamment celle en faveur de la Révolution russe : sous sa direction, l’Union voyait ses effectifs passer de 13 000 adhérents dans la première moitié de 1919 à 28 000 au début de 1920. Il intervint activement dans toutes les grèves, mais aussi dans tous les conflits même latents, très écouté des autorités préfectorales qui prenaient au sérieux ses avertissements.

Partisan résolu de la minorité syndicaliste révolutionnaire, il théorisait en ces termes la différence entre les deux conceptions du syndicalisme qui s’affrontaient alors au sein de la CGT : "Le syndicalisme réformiste est celui qui ne fait que se défendre contre le capitalisme ; le syndicalisme révolutionnaire est celui qui veut le supprimer [...] celui qui lutte ne peut avoir comme but que la suppression des causes mêmes de la lutte." De 1919 à 1921, il représenta l’Isère au Comité confédéral national et dans les congrès. À partir de la fondation du PC dans l’Isère, il en fut aussi l’un des militants les plus influents. En octobre 1921, il laissa le secrétariat de l’Union départementale à l’anarcho-syndicaliste viennois Argence mais il était secrétaire de l’Union locale de Grenoble et délégué départemental à la propagande. Bien qu’il ne se fût jamais livré à aucun excès de langage contre les "majoritaires", il était clair que sa conception du syndicalisme ne pouvait s’accommoder de l’attachement à l’unité qui caractérisait tant de militants influents dans l’Isère, de Rémy Raffin à Herclet. Il avait vainement proposé l’adhésion en bloc de tous les syndicats de l’Isère aux comités syndicalistes révolutionnaires et qualifia d’utopique la proposition de l’Union locale de Vienne d’appeler les syndicats minoritaires à quitter les CSR pour enlever à Jouhaux et aux siens tout prétexte pour la scission.

Au lendemain de la naissance de la CGTU, il en fut le principal dirigeant dans l’Isère, éclipsant de sa personnalité et de son prestige le vétéran Gervason qui avait succédé à Argence, appelé à Paris à la tête de la Fédération des Métaux, et avait d’ailleurs mandat de "délégué régional" de la centrale unitaire. Il n’était plus permanent syndical, mais employé dans la coopérative "La solidarité ouvrière", disposant d’une grande partie de son temps pour l’activité militante, multipliant tournées et conférences. En 1923, il prit part à la campagne contre l’occupation de la Ruhr, et parcourut le département pour combattre la tentative, conduite par Mazenod, de reconstituer la CGT à partir des militants de la SFIO. Il fut en conflit avec Raffin-Dugens, l’un des principaux dirigeants du jeune PC, au sujet de la désignation d’un délégué de l’Isère pour la conférence ouvrière franco-allemande de Francfort-sur-le-Main en mars 1923. Les 1er et 2 avril, il tint les premiers rôles au congrès départemental de la CGTU, appuyant la résolution qui approuvait l’adhésion de cette centrale à l’Internationale syndicale rouge. Il combattit également à ce congrès pour l’institution d’un permanent syndical, fonction que, pour sa part, il refusait de remplir.

En mai, il prit à Grenoble la tête d’une manifestation contre la saisie des biens de l’ouvrier Lucien Chabert qui avait refusé de payer l’impôt sur les salaires. Le 11 novembre, il marchait en tête de la manifestation de l’ARAC, de la CGTU et du PC, qui tentait d’interdire le bal de l’UNAC. Malgré la charge de la police, il prit la parole pour haranguer les manifestants devant la porte même du gymnase où se déroulait le bal.

Au début de 1924, à l’initiative de l’Union départementale que dirigeait désormais le jeune communiste Jean David, un certain nombre de militants unitaires du Textile, dirigés par la voironnaise Émilie Romanet, prirent l’initiative de convoquer à Voiron un congrès des usines textiles de l’Isère auquel plusieurs sections et quelques militants de la CGT acceptèrent de participer. Montmayeur condamna sévèrement cette entreprise et se trouva du coup en conflit ouvert avec la direction du Parti communiste et de la CGTU. Il dut subir les attaques du Travailleur des Savoies et de l’Isère qui l’accusa de combattre l’unité qui était selon lui en train de se réaliser au-dessus des états-majors syndicaux, et le qualifia de "diviseur de gauche" — pour opérer la distinction d’avec le socialiste Mazenod, qualifié, lui, de "diviseur de droite". Hostile à l’unité syndicale, Montmayeur l’était aussi à la politique de front unique : c’est vraisemblablement vers cette époque qu’il quitta le PC et abandonna la CGTU.

Le 28 juin 1924 en tout cas, il prit la parole comme représentant des anarchistes, à un meeting antifasciste, au côté de ses camarades de parti de la veille, les dirigeants communistes Ferrier et Raffin-Dugens et le secrétaire de l’UD unitaire David. Le 14 novembre suivant, il organisa une réunion publique pour la défense de Sacco et Vanzetti et y polémiqua très vivement avec Raffin-Dugens venu lui apporter la contradiction. Il fonda ensuite un syndicat autonome des Métaux d’inspiration libertaire qui rassembla quelques dizaines d’adhérents : en son nom, il participa avec David et les dirigeants unitaires des Métaux de Grenoble à la rédaction, en 1926, d’un cahier de revendications des ouvriers de la métallurgie. Peu après, il quitta Grenoble pour s’installer comme cultivateur dans la région de Villaroux.

Comme beaucoup de militants de sa génération, venus au communisme par la pratique syndicaliste, même quand ils étaient militants socialistes, il fut fortement marqué par l’influence "gauchiste" que rien ne permet de rattacher directement à l’anarcho-syndicalisme. Il est significatif que cet homme qui avait accepté la scission et lui trouvait des causes objectives se soit dressé précisément à propos des problèmes de l’unité syndicale contre la nouvelle direction de la CGTU animée par des militants plus jeunes, formés dans le PC. Son évolution vers l’anarchisme après quelques années de militantisme au sein du PC n’est pas un cas isolé dans l’Isère.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article122937, notice MONTMAYEUR Antoine [MONTMAYEUR Marius dit Antoine] par Pierre Broué, version mise en ligne le 30 novembre 2010, dernière modification le 8 juillet 2019.

Par Pierre Broué

SOURCES : Arch. Dép. Isère, 77 M 1, 166 M 11, 12, 167 M 5, 6. — Le Cri du peuple, mars 1921. — G. Bouchet, Le PC dans l’Isère 1923-1925, TER, Grenoble, 1972. — Claudette Boude, La CGT dans l’Isère 1911-1918, TER, Grenoble, 1972. — D. Dumoulin, La CGT dans l’Isère 1918-1921, TER, Grenoble, 1972.

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