MOKE Odette [épouse KERBAUL Odette, Anne-Marie]

Par Marc Giovaninetti

Née le 23 décembre 1921 à Lille (Nord) ; militante des Jeunesses communistes dans le Nord ; résistante ; militante du PCF et de l’UFF à Paris ; membre du comité national de l’UJRF en 1945 ; militante de l’ANACR et de la FNDIRP.

Odette Moke grandit à Marcq-en-Barœul, dans cette banlieue de Lille où dominait l’industrie métallurgique et textile, deuxième fille d’une famille ouvrière. Son père avait été gazé à Verdun, il militait à la CGT et à l’ARAC, et deux de ses oncles étaient communistes. Lors de la naissance d’Odette son père était visiteur et sa mère, dévideuse.

En 1937, révoltée par l’insurrection armée contre la République espagnole, elle adhéra à l’Union des Jeunes Filles de France, version féminine des Jeunesses communistes fondée cette année-là sous la direction de Danielle Casanova. Martha Desrumeaux en assurait la direction régionale. D’abord adhérente au foyer de jeunes filles de La Madeleine, elle fut chargée d’en créer un à Marcq, qui rassembla environ vingt-cinq adhérentes. Elles y faisaient du sport, gymnastique et vélo, organisaient des collectes pour l’Espagne, animaient des fêtes, et elle participa à plusieurs congrès départementaux et un congrès national de l’UJFF. Sur le plan professionnel, elle apprit la coiffure dans une école professionnelle de la CGT après son certificat d’études primaires, mais ne put passer son CAP à dix huit ans à cause de la guerre.

Lors de l’invasion de 1940, la famille se réfugia chez un oncle à Rennes. De retour à Lille dès le mois d’octobre, elle commença des actions de résistance, inscriptions contre la guerre sur les murs, puis collage de papillons et distribution de tracts ronéotypés. Ses parents la soutenaient et l’aidaient, et son père fut un moment arrêté comme otage au moment de l’entrée en guerre de l’URSS.

En 1942, toute la JC du Nord tomba, une rafle qui toucha quarante-trois militants, dont neuf furent fusillés. Elle-même fut arrêtée à Douai le 3 mai. Elle passa plusieurs jours au commissariat, interrogée en devant s’agenouiller sur un manche à balai ou sur des galets de charbon, et giflée en cas de défaillance. Personne n’ayant parlé, elle fut condamnée par la cour spéciale du Nord-Pas-de-Calais à un an d’emprisonnement, et elle passa neuf mois à la prison de Cuincy près de Douai. Une fois libérée, elle quitta son domicile, et fut chargée de la responsabilité départementale à l’organisation pour les JC, qu’elle assurait en se déplaçant essentiellement en vélo. En contact direct avec une trentaine de jeunes, elle en contrôlait environ cent-quatre-vingt-dix, sous la direction de son interrégional Henri Kesteman. Lorsqu’en 1943 le PC lança le mot d’ordre « à chacun son boche », elle fut munie d’un revolver qu’elle confiait à des groupes de deux JC désignés pour commettre un attentat avant d’être versés aux FTP ; ceux-ci manquaient cruellement d’armes. Sur la dénonciation d’un jeune garçon arrêté lors d’une de ces actions, elle fut reprise près d’Armentières en octobre 1943. Elle passa huit jours au cachot à Lille, interrogée tous les matins, puis trois mois dans une cellule gelée de la prison de Loos, à l’isolement complet, sans avoir droit à des livres ni à travailler aux ateliers, avec pour seul réconfort quelques colis que sa mère lui faisait passer par la Croix rouge. Transférée à Cuincy et confrontée à son dénonciateur, elle fit mine de ne pas le reconnaître, et écopa encore d’un an de prison. C’est alors qu’elle passa huit mois avec Josette Cothias, de deux ans son aînée, qui devait exercer sur elle une forte influence et parfaire sa formation politique. Pour le 1er mai 1944, la jeune femme proposa qu’elles marquent le coup en chantant : la consigne fut passée de cellule en cellule, et au jour dit, les chants militants de l’époque s’élevèrent, conclus par la Jeune Garde, l’Internationaleet la Marseillaise. Aussitôt, à la demande des Allemands, toutes les femmes furent sorties, une dizaine d’entre elles, dont Josette et Odette, désignées par une gardienne, giflées et versées dans le quartier allemand. Mais à l’approche de la Libération, les gardiennes se radoucirent quelque peu ; elle-même était chargée de couper les cheveux de ses codétenues infestées par les poux.

Libérée, elle fit la connaissance d’Eugène Kerbaul, qui avait remplacé Kesteman comme responsable de l’interrégion. L’année suivante, en novembre 1945, les jeunes militants se marièrent à Colombes, et le couple s’installa à Paris, d’abord dans une chambre de bonne près de la porte de Versailles, puis un deux-pièces dans le Faubourg Saint-Antoine. Un garçon naquit en 1948 et une fille en 1950. Retrouvant d’abord une place au comité national de l’UJRF, l’organisation de jeunesse qui regroupait tous les mouvements influencés par les communistes en avril 1945, elle ne tardait pas à être versée à l’Union des femmes françaises. Elle avait naturellement adhéré au PCF en 1945, et elle fut membre pendant un temps du comité de section du 11e arrondissement, où se distinguaient de fortes personnalités comme Raymond Bossus ou Florimond Bonte.

Investie plus ou moins intensément dans ses tâches militantes en fonction de ses disponibilités maternelles ou d’un gros problème de santé en 1949, elle travailla d’abord deux ans chez Hachette, quand cette entreprise était contrôlée par les syndicats du fait de la collaboration de ses dirigeants sous l’Occupation, puis à partir de 1955 aux œuvres sociales de l’EDF, dans le 9e arrondissement, jusqu’à ses soixante ans. Elle participait toujours régulièrement aux ventes de l’Humanité et ne craignait pas de défiler lors des manifestations les plus dures de la Guerre froide, celle contre le général américain Ridgway, contre l’exécution des époux Rosenberg, celle de Charonne.

Parallèlement, elle militait aussi activement à l’ANACR et à la FNDIRP, et lorsque la famille Kerbaul s’installa dans une HLM à Bagnolet en 1967, elle prit la responsabilité de l’association locale, dans cette commune très dynamique de la banlieue rouge.

Très déçue par l’évolution du Parti sous Robert Hue, elle prit ses distances, comme son mari, jusqu’à ne plus reprendre sa carte, tout en continuant encore longtemps, jusqu’à ce que sa santé l’en empêche, à vendre le muguet du 1er Mai, à se rendre à la fête de l’Huma et à acheter tous les matins le quotidien communiste.

Son fils, Yves, a épousé la fille unique d’Albert et Suzanne Matline.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article122589, notice MOKE Odette [épouse KERBAUL Odette, Anne-Marie] par Marc Giovaninetti, version mise en ligne le 30 novembre 2010, dernière modification le 3 octobre 2011.

Par Marc Giovaninetti

SOURCES : L’Avant-Garde, n°32, 6 octobre 1945, Comité national de l’UJRF. — Jean-Marie Fossier, Zone interdite, Nord - Pas-de-Calais, mai 1940 – mai 1945, Éditions sociales, 1977, 780 p. — Marie Rameau, Des Femmes en Résistance, 1939-1945, Autrement, 2008, 139 p., photos. — Ouest-France, 5 mars 2008. — Entretiens avec l’intéressée, mai-juin 2011. — Notice dans le DBMOF par Claude Pennetier.— Etat civil.

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