MASEREEL Frans

Par Nicole Racine

Né le 30 juillet 1889 à Blankenberge (Belgique) ; mort le 3 janvier 1972 à Avignon (Vaucluse). Artiste peintre, graveur. ; pacifiste ; libertaire ; compagnon de route du Parti communiste.

Frans Masereel naquit dans une famille de la bourgeoisie flamande. Après de brèves études à l’Académie des Beaux-Arts de Gand (1907-1908) et un voyage en Allemagne, il arriva à Paris en 1909 ; il partit peindre en Tunisie en 1910 puis revint à Paris. Il donna quelques dessins à l’Assiette au beurre avant que celle-ci ne cesse sa publication en octobre 1912. Il se lia à Henri Guilbeaux , qui l’initia à la jeune littérature allemande, fit connaissance de Léon Bazalgette, le traducteur de Walt Whitman, s’initia à la pratique de la gravure sur bois. La déclaration de guerre le surprit en Grande-Bretagne ; il ne put rejoindre sa famille à Gand, regagna Paris par Dunkerque. Dégagé de toute obligation militaire par le tirage au sort alors en vigueur en Belgique, il rejoignit à Genève son ami H. Guilbeaux qui, réformé, avait gagné la Suisse en juin 1915. Par l’entremise de ce dernier, il entra à la Croix rouge internationale, y faisant des traductions de lettres surtout flamandes. Introduit parmi les amis pacifistes de Romain Rolland, il rencontra l’écrivain pour la première fois à Villeneuve en compagnie de Pierre-Jean Jouve en octobre 1917. « Le spectacle présent lui est incompréhensible et le remplit d’horreur » nota Romain Rolland dans son Journal des années de guerre aux dates des 11 et 12 octobre 1917. Frans Masereel rendit de nouveau visite à Romain Rolland en septembre 1918. Il donna un dessin pour la couverture de l’article « Aux peuples assassinés » qui parut à Zurich en brochure dans une traduction de Stefan Zweig en 1918 (« Aux peuples assassinés » fut republié chez Ollendorff en 1920). Romain Rolland appréciait les qualités de cœur et de caractère de Frans Masereel ; il l’invita à faire des croquis pour lui en février 1919 et lui confia l’édition de luxe de Liluli.

Dès octobre 1916, Frans Masereel avait participé avec Claude Le Maguet à la fondation de la revue pacifiste les Tablettes, d’inspiration anarchiste et marquée par la philosophie de la non-violence tolstoïenne. Masereel publia quarante-huit bois gravés dans les Tablettes, d’octobre 1916 jusqu’à la disparition de la revue au début de 1919. Il collabora par un bois gravé à la brochure Salut à la Révolution russe, éditée par H. Guilbeaux à Genève en l’honneur de la Révolution russe de février. Il donna des dessins à l’encre de Chine au journal pacifiste la Feuille, fondé par Jean Debrit en août 1917. Gravures et dessins exprimaient une même accusation impitoyable contre la guerre. En 1917, parurent à Genève deux albums de gravures sur bois, Debout les morts et Les morts parlent ; puis Les vingt-cinq images de la passion d’un homme (1918) et Mon livre d’heures. En 1919, avec son ami René Arcos, il fondait à Genève les Éditions du Sablier, dont le projet avait pu être réalisé grâce à l’éditeur genevois Albert Kundig. Le premier livre de la série, illustré par Masereel, fut le drame satirique de Romain Rolland, Liluli. Il illustra en 1919 Pierre et Luce de Romain Rolland, Le sang des autres de R. Arcos, Hôtel-Dieu de Pierre-Jean Jouve, Lapointe et Ropiteau de G. Duhamel, Le Bien commun de R. Arcos, Le Paquebot Tenacity de Ch. Vildrac, Calamus de W. Whitman ; suivirent en 1920, les illustrations pour Le dernier homme d’A. Latzko, Cinq récits d’E. Verhaeren, Pays du soir de R. Arcos, l’anthologie « Les Poètes contre la guerre » présentée par St. Zweig (avec des poèmes de R. Arcos, G. Duhamel, L. Durtain, Pierre-Jean Jouve, M. Martinet, J. Romains, Ch. Vildrac) ; en 1921, Le Travailleur étrange d’E. Verhaeren, Quelques coins du cœur de Barbusse.

En 1921, les autorités belges lui refusant un passeport (F. Masereel était considéré comme réfractaire à la suite des nouvelles mesures sur le service militaire), il retourna en France. René Arcos l’introduisit au sein des écrivains de l’Abbaye. Il exposa à la galerie du poète Joseph Billiet et monta Liluli qui fut représenté sur la scène du petit théâtre « Art et Action » d’Edmond Autant-Lara et Louise Lara. Il proposa à Romain Rolland l’idée d’un scénario dans l’esprit de Liluli ; ce fut La Révolte des machines qui ne fut tiré qu’à deux cent neuf exemplaires au Sablier (1921). En 1925, Romain Rolland lui confia l’illustration de Jean-Christophe pour lequel il fit six cent soixante-six bois gravés. Il collabora à la revue Clarté (voir son dessin du 20 juin 1923).

Dans les années trente, F. Masereel qui avait assisté au congrès contre la guerre réuni à Amsterdam en août 1932, s’engagea dans le mouvement antifasciste. Il adhéra à l’« Association des écrivains et artistes révolutionnaires » et fit partie des « Peintres et sculpteurs de la Maison de la Culture ». En 1937, il réalisa deux panneaux décoratifs pour l’exposition « Arts et techniques » à Paris, « L’enterrement de la guerre » au pavillon de l’Association pour la paix universelle, et « La lecture » au pavillon belge. Il collabora à Vendredi, Ce soir, aux Cahiers de la jeunesse. Il organisa des cours à l’Académie populaire de peinture, de dessin et de sculpture fondée par l’Union des syndicats de la Seine.

Admirateur de l’URSS — où il avait été reconnu comme artiste puisque deux expositions sur son œuvre avaient eu lieu en 1926 et en 1930 — il partit pour ce pays en avril 1935 en compagnie de René Arcos et y resta six semaines ; il visita Leningrad et l’Ukraine. Il y retourna en juin 1936 pour trois mois ; son admiration pour l’expérience soviétique demeura entière ; il rencontra André Gide en Géorgie, à Tiflis et à Batoum ; il fut présent aux funérailles de Gorki. En tant qu’artiste cependant, il déplorait — ainsi qu’on peut le constater à la lecture de sa correspondance avec Romain Rolland — le conformisme de la production soviétique dans le domaine des arts plastiques. Il désapprouva le Retour de l’URSS d’André Gide et qualifia le livre de « superficiel » dans une lettre à Romain Rolland du 2 novembre 1936.

Cependant, selon son biographe Roger Avermaete, Frans Masereel aurait été ébranlé par les mesures de répression en URSS (ce que confirme sa correspondance avec Romain Rolland) ainsi que par le Pacte germano-soviétique d’août 1939. Quoi qu’il en soit, F. Masereel ne fut pas en 1939, pacifiste comme il l’avait été en 1914. Il était, comme Romain Rolland, partisan d’une stratégie internationale de défense antifasciste.

D’après R. Avermaete, il travailla pour les services français de propagande (à la demande de Jean Giraudoux, il aurait fait des dessins destinés à être jetés par avion sur les lignes allemandes) ; peu avant l’arrivée des Allemands à Paris, il partit pour le sud de la France, avec sa femme, sa fille et la fille de J.-R. Bloch ; après l’armistice, il s’établit à Avignon où il retrouva Louis Aragon et Elsa Triolet ; il illustra l’« Ode à la France » de Louis Piérard. Pierre Seghers dans La Résistance et ses poètes rappelle que Frans Masereel illustra le poème d’Agrippa d’Aubigné, « Jugement », publié par Poésie 41 à la Noël 1941. En 1943, Frans Masereel se réfugia à Paulhiac (Lot-et-Garonne).

En 1949, il s’établit à Nice où il demeura jusqu’en 1969, puis à Avignon où il resta jusqu’à sa mort. En juillet 1972 parut son dernier ouvrage, sept bois gravés dont chacun illustre une strophe de « l’Internationale ». Compagnon de route du PC et de l’URSS durant les années trente, Frans Masereel resta dans l’après-guerre un ami des pays communistes et effectua pendant l’année charnière de 1956 des voyages en URSS et en Chine.

Marié à Pauline Imhoff puis à Laure Malclès, Frans Masereel mourut en 1972 et fut inhumé à Saint-Amant’s Berg dans la banlieue de Gand.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article120825, notice MASEREEL Frans par Nicole Racine, version mise en ligne le 30 novembre 2010, dernière modification le 13 décembre 2018.

Par Nicole Racine

Une planche extraite de L’Idée.

ŒUVRE CHOISIE : Salut à la Révolution russe, 1917, Genève, Éditions de la revue Demain, 32 p. — Mon livre d’heures. 167 images dessinées et gravées sur bois, Genève, Presses de A. Kundig, 1919. — L’Oeuvre. Soixante bois gravés, Paris, Pierre Vorms, 1928, n.p. — Politische Zeichnunger, Berlin, E. Reiss, 1920, 111 p. — La Ville. Cent bois gravés, Paris, 1928. — Capitale, 66 dessins, Éditions du Sablier, 1935, n.p. — Juin 40. Trente-deux planches de F. Masereel, précédées de « Fragment d’un journal de guerre 1940 » par H. de Montherlant, Paris, P. Tisné, 1942, 7 p., 32 pl. — Romain Rolland et Frans Masereel, La Révolte des machines ou la Pensée déchaînée (Farce épique pour cinéma. Avant-propos de Pierre Vorms), Paris, Pierre Vorms, 1947, 138 p. — Clef des Songes, trente bois gravés suivis d’un répertoire de l’œuvre grave de l’auteur, Lyon, A. Henneuse, 1950, n.p. — L’Idée, Martin de Halleux, 2018.

SOURCES : Joseph Billiet, Frans Masereel. L’homme et l’œuvre, Écrivains réunis, 1925, 15 p. — Luc Durtain, Frans Masereel, id. 1931, 79 planches — Romain Rolland, Journal des années de guerre (1914-1919), Albin Michel, 1952, 1913 p. — Donald Drex Egbert, Social Radicalism in the arts, western Europe, a cultural history from French Revolution to 1968, London, G. Duckworth and Co, 1970, XXXIV-822, LVI p. — Pierre Seghers, La Résistance et ses poètes. France 1940-1945, Seghers, 1974, 661 p. — Roger Avermaete, Frans Masereel, Bibliographie par Pierre Vorms et Anns-Conon von der Gabelentz, Antwerpen, Fonds Mercator, Paris, Albin Michel, 1975, 320 p. — L’Humanité, 5 janvier 1972. — Correspondance de F. Masereel à Romain Rolland (Bibliothèque nationale). — Frédéric Potet, "Frans Masereel, un prophète de la BD", (à l’occasion de la réédition de L’Idée, Martin de Halleux, 2018.

ICONOGRAPHIE : Roger Avermaete, Frans Masereel, op. cit.

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