MARQUET Adrien, Théodore, Ernest

Par Michel Dreyfus

Né le 6 octobre 1884 à Bordeaux (Gironde), mort le 3 avril 1955 à Bordeaux ; chirurgien-dentiste. Militant et élu socialiste de la Gironde. Maire de Bordeaux de 1925 à 1944 ; ministre des Travaux publics (février-novembre 1934) du gouvernement Doumergue, puis ministre de l’Intérieur du 27 juin au 6 septembre 1940.

Adrien Marquet
Adrien Marquet

Fils de François Eugène Aimé Marquet "dentiste" (profession pouvant alors être exercée sans diplôme) et d’une "mère inconnue" selon l’état civil — en fait, Amélie Lagall (paysanne vosgienne, arracheuse de dents) qui épousa son père quatre mois plus tard — Adrien Marquet devint orphelin en mars 1918 : son père mourut dans un asile psychiatrique où il était interné depuis plus de dix ans. Très probablement Adrien Marquet eut honte de son ascendance ce qui expliquerait un curieux document rédigé entre 1922 et 1930 retrouvé dans ses archives personnelles, évoquant la vie de "M. Marquet père", de nationalité belge, homme d’affaires qui vécut sur un grand train mais qui ne fut pas son père. Comme si le futur maire de Bordeaux avait ressenti le besoin de se créer de toutes pièces un autre père plus prestigieux !

Il fit toutes ses études à Bordeaux et y prépara une carrière de chirurgien-dentiste qu’il délaissa vite pour une vie politique absorbante dans laquelle il fut servi par d’indéniables qualités d’organisateur.

En 1903, il adhéra au Parti socialiste français de Jean Jaurès et fut délégué de la Gironde au congrès d’unité de 1905. A cette époque il apparaissait comme un "socialiste révolutionnaire" et en 1907 il devint secrétaire de la Fédération de la Gironde de la SFIO. Il assista à tous les congrès socialistes jusqu’à la Première Guerre mondiale et avant cette dernière s’assura quelques succès électoraux. S’il échoua deux fois aux élections législatives dans la circonscription de Blaye en 1910 (1 385 voix) et en 1914 (3 192 suffrages), il fut élu en 1912 conseiller municipal de Bordeaux et conseiller général du septième canton.

Mobilisé en 1914, il demeura aux armées jusqu’à la fin des hostilités. Se classant à droite de la SFIO, il soutint l’Union sacrée et ne cessa de défendre durant ces quatre ans les positions majoritaires qui l’emportèrent par 125 voix contre 55 en Gironde en février 1918. Démobilisé, Adrien Marquet se consacra exclusivement à la vie politique, redevint secrétaire fédéral à partir de juin 1920 et représenta sa Fédération aux congrès nationaux du Parti socialiste à Strasbourg (25-29 février 1920) et à Tours (25-30 décembre 1920). Resté avec la minorité dans la SFIO après la scission survenue à Tours, il fut membre suppléant de la CAP, se classant déjà dans la tendance proche de Renaudel. Aux élections législatives de 1919, second sur la liste socialiste conduite par Calixte Camelle*, il fut battu avec l’ensemble de la liste tout en recueillant 26 983 voix, la moyenne de liste s’élevant à 24 488. A la mort de C. Camelle en décembre 1923, il recueillit sa succession et tout évolua très vite pour lui. Élu conseiller général de La Bastide en mars 1924 lors d’une élection cantonale partielle, il fut le 11 mai 1924 tête de liste du Cartel des gauches lors des élections législatives dans la troisième circonscription de Bordeaux. Battant la liste de Georges Mandel il fut élu par 76 650 voix sur 187 689 votants. Enfin il consolida définitivement sa position l’année suivante en emportant les élections municipales contre M. Philippart : le 17 mai 1925 il fut élu maire de Bordeaux par 34 voix sur 36. Il devait conserver son écharpe de maire jusqu’au 22 août 1944, la libération de Bordeaux le chassant de l’hôtel de ville.

En 1928, au scrutin uninominal, il fut réélu député de la troisième circonscription : en tête au premier tour avec 9 850 voix, il l’emporta au second par 11 419 contre 7 874 à Caillier, républicain de gauche et 1 308 à Pichon, communiste. En 1932 il fut réélu dès le premier tour contre 4 865 voix à J. De Wissant, indépendant de gauche et 1 435 au communiste Dubois.

L’année suivante la vie politique de Marquet prit un cours nouveau qui, rétrospectivement parlant, n’était pas tout à fait inattendu. Sa position personnelle à Bordeaux était des plus solides en raison de réalisations tangibles : stade municipal, piscine, abattoirs, Bourse du Travail, régies municipales. A l’échelle du département, son action n’apparaissait pas moins féconde : en 1932 la Gironde avait sept élus socialistes sur les treize députés. Solidement implanté, maire de la quatrième ville de France, il était "devenu un de ces grands notables qui se servent de leur base locale... pour asseoir un destin national." Il était également un des hommes en vue de la SFIO. Il assista à tous ses congrès sans pour autant être un homme d’appareil : il n’entra à la Commission administrative permanente (CAP) de la SFIO qu’en 1930, alors qu’il se classait dans la minorité en rébellion contre la direction du parti.

Adrien Marquet avait toujours appartenu à l’aile droite la plus réformiste de la SFIO qui, groupée derrière Pierre Renaudel dans les années de l’entre-deux-guerres, préconisait la participation ministérielle des socialistes à des gouvernements de gauche. Peu après la Première Guerre mondiale, il avait exprimé dans leurs grandes lignes les thèmes révisionnistes que développa systématiquement Henri De Man en 1926 dans Au-delà du marxisme. Le 22 novembre 1923 dans une tribune libre du Populaire, organe de la SFIO, il avait consacré un article à la nécessité de repenser doctrine et tactique. Il reprochait à la SFIO son incapacité à être vraiment marxiste et lui faisait grief d’en conserver les formules dans un vocabulaire qu’il jugeait maintenant inadapté. Pour les socialistes français, affirmait-il, le marxisme a cessé d’être une façon critique d’apprécier les événements pour devenir une excuse leur permettant d’éviter éternellement les problèmes immédiats. Confrontée à une situation concrète, la SFIO, disait-il, ne traite que de solutions générales. Pour lui, les seuls vrais marxistes étaient ceux qui appliquaient à la France des années vingt les techniques d’observation et d’analyse que Marx avait employées dans son étude de l’Angleterre au milieu du XIXe siècle.

Ce débat, qui pouvait paraître essentiellement théorique au début des années vingt, prit un tout autre caractère une décennie plus tard. Les conséquences de la crise économique de 1929 en Europe et notamment l’arrivée au pouvoir de Hitler bouleversèrent complètement le contexte politique. Dès 1930, [ Marcel Déat en publiant Perspectives socialistes s’était posé en théoricien de la réforme de la SFIO. Au sein de ce parti, le divorce se fit croissant entre la majorité du groupe parlementaire et la CAP sur la question de la participation ministérielle. Le débat explosa lors du XXXe congrès de la SFIO en juillet 1933 à Paris. Dans un discours semble-t-il non préparé, Marquet présenta abruptement ses conceptions. Estimant que toute révolution de type 1848 ou 1906-1907 (grève insurrectionnelle) était devenue impossible, il constatait le piétinement de la SFIO, tout juste capable de gagner quinze députés et vingt mille adhérents depuis 1914 alors qu’en moins de deux décennies tant de choses avaient changé. Que fallait-il faire pour sortir d’un tel immobilisme ? Il avait recours aux notions d’ordre, d’autorité et de nation.

Vis-à-vis de la classe ouvrière et des classes moyennes désemparées par la crise, la SFIO devait apparaître comme un parti d’ordre dans le "désordre universel" issu de 1929. A cette seule condition serait-elle capable de les rassembler et de leur redonner confiance. La SFIO devait également travailler à la restauration de l’autorité de l’État afin d’en faire un instrument capable de réformer en profondeur politiquement et économiquement la société française. Enfin Marquet se demandait si "on n’était pas entré dans une nouvelle période historique dans laquelle le cadre national était appelé à jouer un rôle accru". Il estimait que chaque nation serait amenée à constituer dans son cadre intérieur un pouvoir fort qui se substituerait à la bourgeoisie défaillante. Ainsi, ayant résolu les problèmes intérieurs posés par la crise, les gouvernements pourraient aboutir "non à des vœux platoniques, mais à des possibilités d’organisation rationnelle du monde".

Son discours fut interrompu par la célèbre exclamation de Léon Blum : "Je suis épouvanté." Marquet était-il mû par d’humaines ambitions ministérielles ? Il avait bien pris soin de différencier sa politique de celle du Parti radical. Ce discours, qui se voulait une réponse aux problèmes posés au socialisme par la crise, précipita celle de la SFIO. Peu après, Marquet réaffirma ses vues lors d’une réunion publique tenue le 27 août à Angoulême. Le 5 novembre 1933 avec M. Déat et B. Montagnon, ainsi que P. Renaudel qui obéissait à d’autres mobiles, Marquet fut exclu du Parti socialiste SFIO. La scission "néo-socialiste" emmena trente-cinq parlementaires sur cent-vingt-neuf et environ vingt mille militants. Cent dix mille restèrent à la SFIO. Le néo-socialisme était particulièrement bien implanté en Gironde puisque six députés sur les sept que comptait la SFIO dans ce département adhérèrent au Parti socialiste de France (A. Marquet, Cayrel, Cazalet, Lafaye, Lasserre et Lucquot).

Sous la bannière du nouveau Parti socialiste de France conduit par Marcel Déat, puis suivant un chemin néo-socialiste très personnel en rivalité avec ce dernier, Marquet poursuivit une carrière mouvementée. Après la journée du 6 février 1934 il fut ministre du Travail dans le cabinet Doumergue (9 février-8 novembre 1934). Il appuya activement son collègue des Finances, Germain-Martin pour obtenir du gouvernement qu’il prodiguât ses efforts en vue d’obtenir une solution favorable pour le mouvement coopératif français ébranlé et menacé par la défaillance de la Banque des coopératives, ce qui fut obtenu. Mais sa participation ministérielle entraîna débats et crise au sein du Parti socialiste de France. Aussi Marquet en démissionna-t-il tout en restant adhérent de sa fédération en Gironde, le 20 octobre 1934. Le 2 novembre 1935, il créa le Parti néo-socialiste de France opposé au Parti socialiste de France de Marcel Déat. En 1936, il conserva d’extrême justesse son siège de député au scrutin de ballottage avec 10 378 voix contre 10 358 à Vielle, candidat SFIO. Il se fit un des plus ardents défenseurs de la politique de concessions qui aboutit en 1938 aux accords de Munich.
Après l’effondrement militaire de mai-juin 1940, il poussa à la demande d’armistice et soutint de façon décisive l’action de Pierre Laval. Le 10 juillet 1940 à Vichy il vota pour l’octroi des pleins pouvoirs au maréchal Pétain. Le 23 juin 1940 il fut fait ministre d’État et quatre jours plus tard Ministre de l’Intérieur, responsabilité qu’il conserva jusqu’au 6 septembre 1940, date à laquelle il fut renvoyé. Ayant ainsi aidé à l’instauration de "l’État français", Marquet se consacra à l’administration de Bordeaux en zone occupée sans taire, jusqu’en 1942 semble-t-il, sa sympathie pour l’"ordre nouveau" promis à l’Europe et à la France. En janvier 1941, il participa à la création du Rassemblement national populaire animé par Marcel Déat et en avril 1942, il refusa le poste de ministre que lui offrait Pierre Laval.

La débâcle allemande venue, Marquet fut arrêté le 22 août 1944, interné durant quatre mois dans un fort puis détenu plus de trois ans à Fresnes avant de comparaître le 11 décembre 1947 devant la haute-cour de justice qui, le 28 janvier 1948, le frappa de dix ans d’indignité nationale. Ses interventions en tant que maire de Bordeaux auprès des nazis pour sauver des Résistants et des juifs avaient été couronnées de succès et jouèrent en sa faveur. Le fait d’avoir pu négocier en août 1944, avec l’armée allemande, la reddition de Bordeaux sans combats et sans destructions le servit également. Le 14 octobre 1953 il fut amnistié, mais la promulgation du décret levant son inéligibilité fut retardée au lendemain des élections municipales. Il n’avait pas renoncé à toute ambition politique et, à travers un prête-nom, Paul Estèbe, faillit à cette occasion reconquérir sa ville ! En 1954 il créa un Cercle d’études et de défense des intérêts de Bordeaux et de la Gironde. Mais le 2 avril 1955, en pleine réunion publique houleuse à l’Athénée municipal de Bordeaux, il fut terrassé par une crise cardiaque et succomba le lendemain à son domicile.

Ambitieux, Marquet fit de "mauvais choix pour un carriériste", se coupant de la SFIO en 1933, trois ans seulement avant le Front populaire, puis se séparant quelques mois plus tard, en 1934, des hommes avec qui il avait quitté la SFIO ! Sa vie durant, Marquet fut également obsédé par le thème de l’ordre ce qui s’explique peut-être par sa jeunesse. Comme le disent Pierre Brana et Joëlle Dusseau : "Pour un homme qui a connu pendant des années ce désordre suprême qu’est la folie et chez un être aussi proche qu’un père, l’ordre n’est-il pas la référence obligée ?"

Il s’était marié avec Jeanne Dubearn le 14 novembre 1953 (morte le 16 août 1970).

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article120363, notice MARQUET Adrien, Théodore, Ernest par Michel Dreyfus, version mise en ligne le 30 novembre 2010, dernière modification le 9 octobre 2018.

Par Michel Dreyfus

Adrien Marquet
Adrien Marquet

ŒUVRE : En collaboration avec B. Montagnon et M. Déat, Néo-socialisme ? Ordre, autorité, nation. Préface et commentaire de Max Bonnafous, Paris, Grasset, 1933, 144 p. (il s’agit des interventions faites par les trois hommes au XXXe congrès de la SFIO en juillet 1933). — Classe ? Non ! Nation (discours au Ier congrès du Parti socialiste de France, 3 décembre 1933), Paris, Grasset, 1934, 32 p.

SOURCES : Compère-Morel, Encyclopédie socialiste. t. II, Les Fédérations socialistes, pp. 148-152, passim. — Comptes rendus des congrès du Parti socialiste SFIO. — Néo-socialisme...,op. cit. — Robert Dufourg, Adrien Marquet devant la Haute Cour. Français, jugez vous-mêmes !, Éd. Janmaray, 1948, 256 p. — Arch. Ass. Nat. dossier biographique. — Dictionnaire des parlementaires, op. cit., t. III, pp. 2377-2378. — E. Ginestous, Histoire politique de Bordeaux pendant la IIIe République, Bordeaux, 1946. — J. et B. Guerin, Des hommes et des activités autour d’un demi-siècle, Bordeaux, 1957. — Le Monde, 18 août 1970. — René Bach, Un maire de Bordeaux : Adrien Marquet. Conférence prononcée à l’université du troisième âge à Bordeaux, le 7 décembre 1981. — Marc Sadoun, Les Socialistes sous l’occupation, op. cit. — M. Berges, P. Brana, J. Cavignac, Y. Cuq, J. Dusseau, Les Néo-socialistes girondins. Cahier, n° 7 (1988) de l’Institut aquitain d’études sociales, 320 p. — Notes de J. Raymond. — Jean-Pierre Le Crom, Au secours Maréchal ! L’instrumentalisation de l’humanitaire (1940-1944), PUF, 2013. — Laurent Joly, L’État contre les juifs : Vichy, les nazis et la persécution antisémite, Grasset et Fasquelle, 2018.

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