MALET Léo [MALET Léon, Jean dit Léo]

Par René Bianco et P. Pascal

Né le 7 mars 1909 à Montpellier (Hérault) ; mort le 3 mars 1996 à Châtillon-sous-Bagneux (Hauts-de-Seine) ; marié, père d’un enfant ; anarchiste individualiste, puis surréaliste et un temps trotskyste jusqu’en 1942.

Orphelin de père employé de bureau et de mère (couturière) dès l’âge de trois ans, Léo Malet fut élevé par son grand-père maternel, Omer Refreger, ouvrier tonnelier et socialiste ("le prolétaire complet. C’était un type bien. Il aimait lire"). En 1923, il se passionna pour les circonstances mystérieuses qui entouraient la mort du fils de Léon Daudet, Philippe, âgé comme lui de quatorze ans. C’est à l’occasion de cette affaire que le jeune Malet découvrit le Libertaire, alors quotidien, et les idées anarchistes, et prit contact avec le Groupe d’études sociales de Montpellier qui se réunissait au café La Prolétarienne, rue Alfred-Bruyas.

En mai 1925, l’ancien secrétaire de rédaction du Libertaire, André Colomer , qui s’était brouillé avec ses camarades de l’Union anarchiste précisément sur l’affaire Philippe Daudet (Colomer croyait à la thèse du meurtre, alors que L. Lecoin et Sébastien Faure penchaient pour le suicide), vint donner une conférence à Montpellier. Colomer venait juste de lancer un nouvel hebdomadaire, l’Insurgé, qui devait paraître jusqu’en juillet 1926 et compter soixante-deux numéros. Impressionné par le magnétisme un peu théâtral que dégageait celui-ci et par la fougue lyrique de son livre A nous deux, Patrie !, Léo Malet entretint une correspondance avec lui et entreprit de diffuser à la criée l’Insurgé, sur l’Esplanade à Montpellier, ce qui lui attira une sévère réprimande du directeur de la banque Castelnau, dans laquelle il travaillait en qualité de copiste.

Depuis quelque temps déjà, Malet caressait le rêve d’être chansonnier à Paris. Le 1er décembre 1925, l’argent de sa dernière paye en poche, il débarqua sur le pavé de la capitale et se rendit chez André Colomer, qui lui offrit l’hospitalité. Très vite, le chansonnier en herbe connut le régime de la vache enragée au propre et au figuré, puisque c’est dans un cabaret montmartrois à l’enseigne de ce bovidé famélique que Léo Malet fit ses débuts. "La Vache enragée", place Constantin-Pecqueur, était alors dirigée par le chansonnier Maurice Halle. Comme son tour de chant n’était pas rémunéré, pour subsister Malet dut tâter de tous les métiers : tour à tour laveur de bouteilles chez Félix Potin, manutentionnaire chez Hachette, manœuvre dans une usine de carreaux de plâtre et même, plus pittoresque, nègre d’un maître chanteur analphabète qui éditait une feuille à scandales pour laquelle Malet rédigea quelques échos plus ou moins sybillins, l’espace de deux ou trois numéros. A la même époque, il collabora à l’Insurgé, signant ses articles de son nom retourné, Noël Telam ou Letam.

Au printemps 1926, une nuit où il en avait été réduit à coucher sous un pont, Léo Malet fut arrêté pour vagabondage et purgea deux mois de prison à la Petite-Roquette. Réclamé par son grand-père, il redescendit alors cahin-caha vers le midi, "brûlant le dur" (voyage sans billet) et trouvant de l’embauche au hasard de la route, notamment à Mâcon, chez le fabricant de motos Monet-Goyon et, à Lyon, à l’usine chimique Coignet. Ces épisodes devaient lui fournir plus tard la matière de sa nouvelle "Un brûleur de dur, dur de dur" et le début de son roman Le Soleil n’est pas pour nous, publié en 1948.

En août 1927, à Montpellier, il fut brièvement soupçonné par la police locale d’avoir pris part à un attentat dans sa ville natale : deux pétards en effet avaient été lancés par un inconnu, la nuit de l’exécution de Sacco et Vanzetti, contre le commissariat de police et la statue de Jeanne d’Arc, sans grands dommages. Au printemps 1928, Léo Malet se présenta comme candidat antiparlementaire aux élections législatives, toujours à Montpellier. En juin de cette même année, mais à Paris, Malet qui se produisait comme chansonnier dans un cabaret du quartier latin, A l’image Notre Dame, en compagnie de son ami Louis Loréal , rencontra celle qui devait devenir sa femme, Paulette, alors mécanographe à la société Maggi. L’année suivante, il fonda avec Lucien Lagarde un cabaret, le Poète pendu, rue Frédéric Sauton, qui ne dura guère que le printemps et l’été 1929.

En 1931, provisoirement manœuvre chez Ménage (sanitaires), après avoir été téléphoniste de dépêches à l’agence Radio, Léo Malet tomba en arrêt devant la vitrine du libraire José Corti, où était exposé le dernier numéro de la Révolution surréaliste. Ce fut la rencontre avec le groupe d’ André Breton. Ce dernier, à qui Malet avait envoyé quelques textes "automatiques" de son cru, convoqua le jeune poète au Cyrano, et c’est ainsi que Malet s’intégra au groupe surréaliste et participa à toutes ses activités, artistiques et politiques, jusqu’à la guerre. C’est notamment lui qui rédigea le tract : "Il n’y a pas de liberté pour les ennemis de la liberté : Arrêtez Gil Robles", lors du déclenchement de la guerre civile en Espagne.

Frappés par la grande crise des années trente, Léo Malet et Paulette se retrouvèrent chômeurs. Malet s’improvisa alors crieur de journaux et vendit jusqu’en 1939 l’Intransigeant, Paris-Soir et Ce soir à l’angle des rues Sainte-Anne et des Petits-Champs.

En 1936, après les procès de Moscou, les surréalistes se rallièrent à Trotsky. Malet, quoique toujours anarchisant, adhéra lui aussi aux thèses de la IVe Internationale, "par suivisme", selon ses propres termes. Avec son ami Benjamin Peret, il milita "petitement" au Parti ouvrier internationaliste jusqu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Paulette, elle, poursuivra son activité syndicale dans les Cercles syndicalistes Lutte de classe. C’est en quittant le domicile de Léo Malet, rue de Vanves, que Rudolf Klement , un des secrétaires de Trotsky, qui passait là tous ses après-midi à rédiger la correspondance internationale de l’organisation, disparut à jamais, le 11 juillet 1938, enlevé par le Guépéou. Léo Malet identifia un corps sans tête repêché dans la Seine, à Meulan, comme étant les restes macabres de son camarade.

En mai 1940, Léo Malet qui était réformé et travaillait alors comme essayeur hydraulique chez Messier, une usine d’aviation à Montrouge, fut arrêté et incarcéré à Rennes, en compagnie de Benjamin Péret et Jean-François Chabrun, suite à une fumeuse affaire de complot "surréalo-trotskyste", bâti de toutes pièces par les autorités paniquées, à partir d’un vague tract défaitiste d’inspiration trotskyste. Quand les Allemands arrivèrent à Rennes, Malet, lâché dans la nature par la débandade de l’administration pénitentiaire, fut rattrapé par une patrouille de la Wehrmacht et, bien que civil, expédié comme prisonnier de guerre dans un stalag. Après dix-huit mois de captivité, rapatrié pour raisons sanitaires, il regagna Paris où il se joignit au groupe "La Main à plume", qui tentait de maintenir l’esprit du surréalisme sous l’Occupation, malgré l’absence des grands initiateurs. Suite à une lettre interne au groupe, dans laquelle il protestait contre le raid de la RAF du 3 mars 1942, sur les usines Renault à Boulogne-Billancourt, raid qui avait fait de nombreuses victimes dans la population civile, Léo Malet déclencha une polémique très vive, suivie d’une rupture entre les membres de "La Main à plume" et Paul Éluard, qui traita publiquement son ancien camarade du groupe surréaliste "d’hitléro-trotskyste, collaborateur et contre-révolutionnaire". A la même époque, pour gagner sa vie, Léo Malet commençait à écrire des romans policiers sous des pseudonymes anglo-saxons et le groupe "La Main à plume" envisagea son exclusion pour "pédagogie policière". Mais le poète reconverti dans le roman policier prit lui-même ses distances avec le surréalisme, estimant qu’écrire des romans était incompatible avec l’essence du mouvement et, quand Breton revint des États-Unis, en 1946, Malet ne renoua pas avec lui. Entre temps, il avait créé le personnage de Nestor Burma, son désormais classique détective privé, titi et gouailleur, libertaire et cynique au grand cœur. Léo Malet prêtant de nombreux détails autobiographiques à son personnage, donna un écho de sa jeunesse anarchiste dans Brouillard au pont de Tolbiac, fleuron de la série des Nouveaux Mystères de Paris, publiée dans les années cinquante, mais qui ne devait valoir à son auteur qu’une reconnaissance tardive, à partir des années 1970, après une longue éclipse.

Selon certains spécialistes, il était proche des milieux de la droite extrême dès les années 1950.

Lors de son décès le 3 mars 1996, "l’ermite de Châtillon-sous-Bagneux" fut salué comme "le père du roman noir".

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article119706, notice MALET Léo [MALET Léon, Jean dit Léo] par René Bianco et P. Pascal, version mise en ligne le 30 novembre 2010, dernière modification le 24 août 2017.

Par René Bianco et P. Pascal

ŒUVRE : Quelques poèmes de Léo Malet ont été publiés dans L’En Dehors et la Revue anarchiste (1929-1936). — Malet a également collaboré aux périodiques Libertaires, le Journal de l’homme, aux sandales fondé en 1928 par Marcel Beloteau et au Monde libertaire (cf. n° 16, mars 1956). Ses poèmes surréalistes ont été réédités en 1983 aux éd. de la Butte aux Cailles. Ses romans policiers sont parus chez 10/18, aux Presses de la Cité, aux éd. Néo, Fleuve Noir, Marabout, collection Bouquins... Tardi a adapté, en bandes dessinées, Brouillard au Pont de Tolbiac et 120, rue de la Gare, Casterman.

SOURCES : Notes chronologiques de Francis Lacassin dans Léo Malet, Les dernières enquêtes de Nestor Burma, R. Laffont éd., coll. Bouquins, Paris, 1987, 1074 p. (bibl.). — René Bianco, Un siècle de presse anarchiste d’expression française, thèse, op. cit. — Le Monde, 9 mars 1996.

ICONOGRAPHIE : Les Cahiers du Silence, n° 2, mai 1974 (rééd. mise à jour, 1988). — Léo Malet, La Vache enragée, Éd. Hoëbeke, Paris, 1988, 248 p. (abondantes illustrations réunies et présentées par P. Pascal).

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