Né le 17 août 1895 à Jupille, commune de la banlieue liégeoise (Belgique), mort le 24 décembre 1975 à Paris, marié à Ida Gilman dite Ida Mett ; militant anarcho-syndicaliste ; ouvrier électricien, ouvrier du bâtiment puis correcteur d’imprimerie.

Nicolas Lazarévitch naquit en Belgique de parents russes qui avaient appartenu au groupe révolutionnaire « La Volonté du Peuple ». Ceux-ci, assignés à résidence en Sibérie, s’étaient enfuis de Russie pour se réfugier dans les Balkans puis en France. Nicolas était le second de leurs trois fils. En 1911, abandonnant ses études, il choisit la vie ouvrière. Après avoir suivi les cours du soir d’une école industrielle, il fut embauché à l’usine Englebert, comme ouvrier électricien. Très tôt, Nicolas sympathisa avec des libertaires et lut des publications en accord avec ses idées : L’Émancipateur, petit organe libertaire de la région liégeoise, La Guerre sociale (Paris), Le Libertaire (Paris), L’Anarchie... L’accueil des masses ouvrières aux préparatifs de la guerre de 1914 lui causèrent une grande déception et les efforts de la minorité libertaire à laquelle il appartenait lui apparurent sans lendemain. Par son âge, Nicolas n’était pas encore mobilisable. Membre actif de son syndicat des mécaniciens, il suscita un mouvement de grève puis, fin 1916, quitta le Belgique pour aller travailler librement dans la Ruhr, à Duisbourg. Désormais, il n’avait plus de foyer stable. Très vite, la participation à l’effort de guerre allemand lui devint insupportable. Il gagna la Hollande où il rencontra en 1917 des déserteurs de différentes nationalités réfugiés dans ce pays neutre. Après la révolution de Février, il regroupa des soldats russes échappés d’Allemagne et forma avec eux un « soviet » de soldats. Sa position était voisine de celle des bolcheviks : « la terre et la paix ». Le gouvernement hollandais l’enferma, avec les soldats russes, dans un camp de concentration à Bergen dont il parvint à s’échapper au moment où il était décidé de les réexpédier chez Denikine. Il se rendit en Allemagne, traversa Berlin où il prit contact avec les insurgés spartakistes. Il fit à pied plus de 300 kms pour entrer en Russie par la Lituanie et Vilno et c’est ainsi qu’en janvier 1919 il parvenait à Moscou. Il s’enrôla dans l’Armée Rouge. Très rapidement, il fut mis à la disposition du bureau méridional de l’Internationale communiste pour participer à la propagande parmi les troupes françaises qui venaient de débarquer en Ukraine au début de 1919. A cette époque Marcel Body le rencontra. Dans Odessa occupée, il se livra à une propagande clandestine auprès des soldats puis des marins français et fut présent aux côtés des bolcheviks revenus à Odessa au printemps 1919 ; il contracta le typhus dont il faillit mourir. Sur ces entrefaits, les blancs de Denikine envahirent l’Ukraine. Il ne parvint pas à se retirer avec le gros de l’Armée rouge vers le Nord et fut contraint de passer en Roumanie au cours de l’été 1919. Il reprit contact avec les représentants du Komintern qui l’aidèrent à passer en Yougoslavie puis en Italie durant l’été 1920.
Il se trouva à Milan peu avant les occupations d’usines. Il assista aux combats de rue entre ouvriers et groupes fascistes protégés par la police. Il se lia particulièrement avec Francesco Ghezzi en contact avec Malatesta et les groupes qui se réclamaient de lui. Au printemps 1921, via l’Autriche, l’Allemagne et la Lituanie, il retourna en Russie et trouva un travail dans les grands ateliers du chemin de fer de Kazan, à Perovo, dans la banlieue de Moscou. A l’occasion du IIIe congrès de l’Internationale communiste, il devint traducteur. Dès cette époque, il prit ses distances à l’égard du régime soviétique.
C’était alors la période de la NEP qui lui semblait une capitulation dangereuse pour la classe ouvrière. Il travailla à Moscou, à la grande usine métallurgique Dynamo, à l’atelier de montage. Il fut renvoyé à la suite d’une intervention contre la campagne d’adhésion collective au syndicat menée par la direction. En compagnie d’une Française, Rosaline Leclercq, institutrice, il entreprit de partir dans la province de Toula où il travailla à la mine. En 1922, comme la plupart des mineurs poussés par la disette, il retourna à la terre. C’est le temps de la commune de Yalta en Crimée, où il fit la connaissance de Pierre Pascal pendant l’été 1922. Cette commune était installée dans la maison d’un bourgeois qui s’était enfui ; elle était entourée d’un vaste jardin que les premiers occupants s’employèrent à défricher. Dans cette commune, passèrent à des titres divers Francesco Ghezzi, Boris Souvarine et bien d’autres...
Après un séjour dans les mines du Dombass, Nicolas Lazarévitch revint à Moscou et décida de préparer l’examen d’entrée à l’Institut électrotechnique Kagan-Chaptchai qu’il passa avec succès. Ces différentes traversées du monde ouvrier lui permirent de prendre connaissance de la « réalité soviétique ». Les recours traditionnels du syndicat et de la grève n’existaient plus. Pour les rétablir, il tenta d’organiser des protestations ponctuelles d’abord, plus étendues ensuite mais qui restaient publiques. Devant les menaces de répression, il fut obligé de mener une opposition clandestine et il fut arrêté en 1924 comme instigateur du « groupe d’ouvriers » qui avait édité des tracts clandestins prônant « le retour des syndicats à la lutte de classe ». Une instruction fut ouverte et, emprisonné, il fut condamné à trois ans de camp de concentration. De la Loubianka, il fut transféré à Boutyrki puis à Souzdal le 14 juin 1925 et enfin à la prison centrale de Vladimir. Avec l’aide de son frère cadet Pierre, Il garda le contact avec l’extérieur. Ses lectures furent variées dont témoigne sa correspondance. Les interventions se multipliant au plan international, il fut libéré et, le 29 septembre 1926, il fut autorisé à partir pour l’étranger. Il arriva en France le 2 octobre 1926 et se fixa dans le Jura. C’est à cette époque qu’il rédigea Ce que j’ai vécu en Russie.
Au cours des années 1927-1928, il participa à la revue des anarchistes russes Dielo Trouda édité à Paris et y publia des articles d’information sur la vie ouvrière en Russie. Avec Archinov, il signa une protestation contre la condamnation de Sacco et Vanzetti et participa à de violentes manifestations. C’est à cette époque qu’il rencontra une jeune juive d’origine russe, Ida Gilman (voir Ida Lazarévitch), qui devint sa compagne. Tous les deux rompirent avec le groupe, courant 1928, et organisèrent une campagne de réunions sur la situation de la classe ouvrière russe dans de nombreuses villes de France, de Suisse et d’Allemagne. Le revue La Révolution prolétarienne publia dans cet esprit un compte rendu du VIIe congrès des syndicats russes. Le 25 novembre 1928, l’un et l’autre furent expulsés du territoire français. C’est à ce moment que parut l’unique numéro d’un journal syndical à l’usage des réfugiés russes dont il avait pris l’initiative : La Libération syndicale, décembre 1928.
De 1928 à 1930, Nicolas Lazarévitch retourna à Liège où il travailla comme mineur puis, en 1930, il revint illégalement en France. Il connut alors Simone Weil avec qui il restera en contact jusqu’à sa mort. En juin 1931, il partit pour l’Espagne, y resta jusqu’en novembre de la même année et rédigea des chroniques sur « les révolutions espagnoles » qui paraîtront dans La Révolution prolétarienne et Le Cri du Peuple. A son départ de la péninsule ibérique, il continua à suivre tout ce qui concernait ce pays mais il n’y revint plus. Après un bref séjour à Paris en 1932, il retourna en Belgique et y resta jusqu’en 1936. Il avait été de nouveau arrêté et condamné à quatre mois d’emprisonnement par le tribunal de Verviers pour avoir harangué les ouvriers du textile en grève lors d’un meeting interdit (1933). Cette même année il avait fondé, avec Jean de Boë, un bi-mensuel Le Réveil syndicaliste. Arrêté avec sa compagne en 1934, il fut condamné à quinze jours de prison.
En 1935, devant l’aggravation du danger de guerre, il entreprit la constitution d’un comité contre la guerre et fut délégué à la Conférence de Saint-Denis les 10 et 11 août 1935. En juin 1936, de nouveau arrêté, il fut condamné à sept mois de prison mais libéré peu après sur intervention des syndicats bruxellois. Il revint alors en France où il trouva un travail de correcteur d’imprimerie, fut admis au syndicat des correcteurs en avril 1937 et fonda, avec Félix Guyard un bi-mensuel sur le modèle du Réveil syndicaliste belge. Ses articles étaient signés le plus souvent du pseudonyme L. Nuiteux. En 1939, il se refusa à la guerre et fut interné au camp de Vernet (Ariège). Après l’armistice, il s’enfuit, au cours d’un transfert, en Belgique et travailla dans les Landes. Il fut ensuite assigné à résidence à la Garde-Freinet (Var) en 1942 et à Draguignan en 1943.
Il fuut adhérant pendant deux mois en 1940 à la section typographique du Livre de Bordeaux (FFTL, CGT).
Après la guerre, Lazarévitch revint à Paris où il reprit son métier de correcteur. Il obtint sa réadmission au syndicat des correcteurs en avril 1946. Il rencontra l’écrivain Albert Camus et l’aida dans ses travaux de documentation sur les terroristes russes du XIXe siècle (Les Justes). Avec Lucien Feuillade, il publia un choix de textes, Tu peux tuer cet homme, scènes de la vie révolutionnaire russe, qui, à travers une série de témoignages historiques, exposait les contradictions de l’action révolutionnaire et son échec final. De 1950 à 1958, il participa à La Réalité russe, bulletin d’information bimensuel qui présentait et commentait des articles traduits de la presse officielle soviétique.
Aux côtés d’Albert Camus, il prit part en novembre 1956 à la salle Wagram à un meeting dénonçant la répression de la Commune hongroise par les troupes soviétiques. Il se montra favorable aux événements de mai 1968, rencontra Daniel Cohn-Bendit et intervint devant les étudiants sur l’autogestion. Ses chroniques sur les « révolutions espagnoles » furent rééditées en 1972.
Dans les vingt dernières années de sa vie, Nicolas Lazarévitch s’est pris de passion pour l’étude de la langue russe, philologie et littérature, ainsi que pour celle du tchèque. Cela l’amena aux Langues Orientales, à la Sorbonne et à Nanterre. Son caractère impétueux lui valut à la fois des sympathies et de nombreuses frictions avec ses condisciples et le corps professoral.

ŒUVRE : Ce que j’ai vécu en Russie, Liège, 1926. — Tu peux tuer cet homme, scènes de la vie révolutionnaire russe, textes choisis par L. Feuillade et N. Lazarévitch, Paris, 1950. — A travers les révolutions espagnoles, Paris, 1972.
_ Collaborations : Dielo Trouda, Paris, mensuel, n° 23-24, avril-mai ; n° 25, juin, n° 28, septembre ; n° 30-31, novembre-décembre (1927) ; n° 35, avril, n° 37-38, juin-juillet (1928). — Le Réveil syndicaliste, bimensuel, Paris-Bruxelles, 1933-1934. — Le Réveil syndicaliste, bimensuel, Paris, 1938-1939.- La Révolution prolétarienne : articles sur l’Espagne en 1931-1932, puis 1936. — La Réalité russe, bimensuel puis mensuel, Paris, 1950 à 1958.

SOURCES : IISG carton 127. - Arch. Nat. F7/13496, F7/13498, F7/13499. Mémoires de N. Lazarévitch, notes manuscrites. — Pierre Pascal, Pages d’amitié 1921-1928, Paris, Ed. Allia, 1987. — Correspondance Lazarévitch-Ghezzi et Lazarévitch-P. Pascal. — Marcel Body, « Le réfractaire », février 1976, Bulletin CIRA, Genève, n°31, printemps 1976. — Nicolas Faucier, Bulletin des correcteurs, février 1976. — Boris Souvarine, Est et Ouest, n° 584, 16-31 décembre 1976. — Simone Pétrement, La vie de Simone Weil, Paris, Fayard, 1973. — May Picqueray, May la Réfractaire, Paris, Atelier Marcel Jullian, 1979. — Témoignage oral de Louis Mercier-Vega.

Christine Fauré et M. Lazarévitch, mise à jour par Marie-Cécile Bouju

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