LAVY Jean-Baptiste, Aimé

Par Justinien Raymond

Né le 26 septembre 1850 à Bourbon-l’Archambault (Allier), mort le 30 novembre 1921 à Paris ; instituteur ; militant socialiste ; coopérateur ; conseiller municipal et député de Paris.

À la naissance d’Aimé Lavy, son père était cuisinier à l’Hôtel de France de Bourbon-l’Archambault. Quelques années plus tard, il alla tenir, pour son propre compte, un hôtel à Nevers où son fils commença des études qu’il poursuivit à Paris et qui lui permirent d’être instituteur.

Au lendemain de la Commune, Aimé Lavy rallia le mouvement ouvrier réformiste qui s’amorçait dans la capitale et son orientation future semble en avoir été marquée. Il participa dès 1872 à l’organisation de syndicats, avec assez d’activité pour être délégué au congrès ouvrier de la rue d’Arras en octobre 1876. Il intervint le 6 octobre sur « apprentissage, enseignement professionnel » et développa tout un plan de remplacement de l’enseignement existant par un enseignement professionnel qui se substituerait, à partir de l’âge de douze ans, à l’apprentissage. Il comptait sur l’État et sur les communes pour financer les établissements à créer.

En 1878, il fut le premier secrétaire de rédaction du journal Le Prolétaire, et le secrétaire du Comité de trente-neuf membres qui se proposait d’organiser un congrès international. Ce congrès étant interdit, Lavy fut poursuivi et condamné. Il obtint néanmoins, à l’Exposition, une médaille en récompense de l’œuvre qu’il accomplissait à la tête d’une école libre laïque où une Société de républicains libres penseurs l’avait appelé en 1877. Lavy se trouva tout naturellement parmi les groupes parisiens qui constituèrent le PO après le congrès de Marseille de 1879. Avec l’immense majorité d’entre eux aussi, au lendemain du congrès de Saint-Étienne en 1882, il se replia sur des positions modérées dans la FTSF dont il fut un des fondateurs et un des militants et des élus les plus en vue. Cependant, il n’avait pas rompu tout contact avec la Nièvre et, aux élections législatives de 1885, il y soutint, par la plume — il dirigeait la Tribune nivernaise — et par la parole, la liste des cinq candidats socialistes qui allait de Gambon, un vétéran de 1848 et de la Commune, à Georges Tillier, fils du romancier et pamphlétaire nivernais, en passant par Félix Pyat, L. Ph. Desmergès et Eugène Protot, ancien délégué à la Justice sous la Commune.

C’est à Paris pourtant que se fixèrent sa vie et sa carrière politique. Il y continua son œuvre d’enseignement et son action militante.

Lavy s’intéressa au mouvement coopératif et fut membre de plusieurs sociétés : « La Moissonneuse » dont il fut trésorier après 1862 et « Les Égaux » du XIe arr. puis « La Sociale », à la limite des XIe et XIIe arr., créée par des ouvriers du POSR. Mais son action se résuma bientôt dans ses fonctions électives. En 1887, il fut élu conseiller municipal du quartier de la Goutte-d’Or (XVIIIe arr.) bien qu’il ne demeurait pas dans l’arrondissement (il résidait alors dans le XIIIe arr., rue Primatice puis dans le XVIIIe, rue Dejean puis rue Marcadet après son élection comme conseiller municipal)., au second tour de scrutin, bien qu’au premier il n’eût réuni que 1 557 voix sur 8 312 inscrits et 5 926 votants. Sa réélection, dès le premier tour, en 1890, fut plus brillante, avec 3 635 suffrages sur 8 621 et 7 171. Quelques mois plus tard, il abandonna l’Hôtel de Ville pour le Palais-Bourbon, mais il n’y était pas passé inaperçu. Il s’intéressa aux problèmes d’urbanisme, de voirie et, avant tout, aux écoles ; il appartint toujours à la commission de l’enseignement, fit porter de 15 000 à 75 000 f le crédit alloué par la ville aux cantines scolaires. De mai à décembre 1890, il siégea à la commission du Travail et fut un temps vice-président de la commission du Budget.

Comme tous les élus et militants possibilistes, Lavy mena pendant ces années une lutte ardente contre le général Boulanger. Élu municipal de la FTSF, membre de son Comité national, il signa deux fois son manifeste « Au prolétariat » qui dénonçait les menées plébiscitaires et les responsabilités encourues dans leur éclosion par les partis gouvernementaux. Mais, oubliant « pour un instant, les seize années pendant lesquelles la bourgeoisie a trahi les espérances du peuple » (Sylvain Humbert, op. cit., p. 39), il ne s’en allia pas moins aux républicains de toutes nuances pour la défense de la République parlementaire. C’est ainsi qu’il siégea au Comité exécutif de la Société des droits de l’Homme dont il fut un des fondateurs le 25 mai 1888 et dont le but était de coordonner tous les courants antiboulangistes. C’est contre le boulangisme qu’il collabora au journal d’Allemane Le Parti ouvrier sorti le 8 avril 1888. En avril et août 1888, il alla, en personne, dans le Nord, combattre les candidatures de Boulanger. En 1889, il donna un sens de défense républicaine à sa candidature aux élections législatives dans la 3e circonscription du XVIIIe arr. de Paris, où il échoua avec 2 859 voix sur 11 124 votants.

En 1890, Lavy fut un des protagonistes de la scission de la FTSF. Au sortir de la lutte contre Boulanger, lutte essentiellement politique et électorale, menée au coude à coude avec les partis républicains, comme la plupart des élus, nombreux dans un parti aux effectifs réduits, il prétendit dépendre d’abord de ses électeurs et secoua la tutelle de l’Union fédérative du Centre. « Contester aux électeurs leurs droits sur leurs mandataires, ce serait déshonorer le PO dans le présent et rendre impossible dans l’avenir l’élection d’aucun de ses candidats », déclara-t-il en signant la circulaire de tous les élus, sauf Faillet (Le Prolétariat, 4 octobre 1890). À Châtellerault (9-14 octobre 1890) où Lavy fut délégué, le dissentiment était devenu si profond que la scission éclata à l’ouverture du congrès d’où sortit le POSR d’Allemane. Lavy demeura dans la FTSF qui, privée de beaucoup de ses éléments ouvriers, allait évoluer vers un réformisme de plus en plus accusé. Il fut de ceux qui l’y infléchirent le plus fortement, d’autant que, quelques semaines plus tard, il allait être élu député.

Dans la 2e circonscription du XVIIIe arr., le 30 novembre 1890, il conquit le siège laissé vacant par la mort de Joffrin, par 3 220 voix contre 2 121 à Lissagaray, 788 à Dejeante du POSR, 588 à Daumas, socialiste révisionniste, et 431 à Ch. Longuet. Au premier tour, le 16 novembre, il s’était classé en tête des candidats avec 2 343 voix. C’est dans la 3e circonscription (Goutte-d’Or, La Chapelle), qu’il fut réélu en 1893 par 5 275 voix contre 4 485 à son adversaire républicain. Il bénéficia du retrait de Gérault-Richard qu’il avait distancé au premier tour avec 3 687 suffrages contre 1 255. Aimé Lavy se tint longtemps à l’écart du groupe parlementaire socialiste constitué par les élus de toutes obédiences, à l’exclusion des cinq députés allemanistes. Après le discours de Millerand à Saint-Mandé (mai 1896) et l’adhésion explicite que lui donna le groupe parlementaire, Lavy rejoignit ce dernier : « Ces deux actes déterminent mon adhésion... » (A. Orry, op. cit., p. 31), écrivit-il à Millerand. En 1898, il perdit son siège, passant, d’un tour de scrutin à l’autre, de 5 842 à 5 765 suffrages sur 16 331 inscrits et fut battu par Holtz (5 945), radical-socialiste, chef adjoint du cabinet de Doumer, retour du Tonkin.

Au cours de sa première législature, Lavy prit part aux débats sur la loi Bovier-Lapierre qui visait à assurer le respect par le patronat de la liberté syndicale. Il participa aux débats sur la catastrophe minière de Saint-Étienne, sur les lois réglementant le travail des femmes et des enfants, la vie dans les ateliers, le fonctionnement des conseils de prud’hommes, le travail des ouvriers étrangers astreints à payer une taxe. Il fut à l’origine du relèvement de la retraite des instituteurs. Sa seconde législature fut plus laborieuse encore. Il s’éleva contre les projets de « lois scélérates », le 11 décembre 1893. En juin 1894 et janvier 1895, il dénonça la coalition des opportunistes et des conservateurs pour l’élection du président de la République. Le 31 janvier 1895, il protesta contre l’honneur des funérailles nationales fait au général Canrobert qui avait « trahi » la France à Metz en 1871. Mais, militant syndicaliste et élu socialiste, ancien instituteur et toujours actif délégué cantonal, Lavy s’attacha surtout aux problèmes du travail et de l’instruction publique. Il fut vice-président de la grande commission permanente du Travail, de la commission du Droit d’association et membre des commissions des Universités et de l’enseignement primaire. À chaque discussion budgétaire, il participait aux débats concernant ces deux questions. Le 9 juin 1896, il interpella le ministre de la Guerre sur le renvoi des ouvriers de la manufacture d’armes de Châtellerault et obtint un adoucissement de leur sort. Le 19 mars 1897, il s’opposa, en vain, au vote de la loi sur les bureaux de placement. Le 22 mai 1897, il fit un large exposé de la question du marchandage et sur la portée du décret et de l’arrêté de 1848 qui interdisaient cette forme d’exploitation du travail. À la fin de la législature, il déposa, sur les conditions du travail salarié, un rapport qui ne vint pas en discussion et qu’il ne put reprendre, à cause de son échec électoral. Il réclama et obtint des suppléments de crédits pour la création d’écoles et de postes d’instituteurs (14 février 1895, 27 novembre 1896, 30 novembre 1897), pour le développement des cours et conférences (14 février 1895), pour les bibliothèques scolaires et les livres de prix (27 novembre 1896). Le 21 mars 1898, il réussit à faire voter par la Chambre sa propre proposition de loi reportant sur l’État la responsabilité civile des accidents dont peuvent être victimes les enfants dans les écoles.

Au cours de cette législature dominée par l’Affaire, il ne fut pas à la pointe du combat dreyfusard comme il l’avait été dans la lutte contre le boulangisme. Avec les modérés du groupe socialiste au Parlement avec Viviani, avec Millerand, qu’il avait suivi dans sa phase unitaire à Saint-Mandé (1896) et qu’il soutiendra dans ses démêlés ultérieurs avec le Parti socialiste, Lavy fut réticent. Il prêcha l’abstention par désir de ne pas effaroucher l’opinion, de ne pas se compromettre aux approches des élections de 1898, par souci de ne pas rompre violemment avec le parti républicain gouvernemental duquel l’avait rapproché la lutte contre Boulanger et aux côtés duquel le maintenaient les conceptions et la tactique du « possibilisme », toujours plus axées sur l’action parlementaire. Lorsque l’Affaire trouva son épilogue politique dans la constitution du cabinet de défense républicaine de Waldeck-Rousseau, Lavy se trouvait écarté du Parlement depuis un an. En juin 1899, il devint chef du cabinet de Millerand, ministre du Commerce et de l’Industrie, puis bientôt secrétaire général du ministère. Désormais lié à la carrière politique de son chef, dont il défendit par écrit l’œuvre ministérielle, il s’éloigna avec lui du mouvement socialiste. Au sortir du ministère, il remplit quelques missions officielles : en 1902, il fut nommé commissaire du Gouvernement près la Société des câbles marins, puis près la Société des chemins de fer d’Ethiopie. Il entra enfin dans les affaires privées comme secrétaire général d’une Société de navigation.

Lavy fut le type du militant possibiliste parisien, à la fois lié au milieu populaire d’un quartier dont il fut l’élu, dont une rue porte son nom, et enclin à faire du mouvement socialiste l’aile gauche d’une majorité républicaine. Il choisit cette dernière lorsque celui-ci s’en écarta et, enfin, se retira de toute action politique.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article116572, notice LAVY Jean-Baptiste, Aimé par Justinien Raymond, version mise en ligne le 24 novembre 2010, dernière modification le 24 novembre 2010.

Par Justinien Raymond

ŒUVRE :
Journaux auxquels collabora A Lavy : Le Prolétaire : le 1er numéro parut le 23 novembre 1878. — Le Prolétariat, organe de la FTSF, qui succéda au Prolétaire en 1884. — Le Parti ouvrier, 1888-1900. Lavy collabora à ce journal lancé par Allemane, à ses débuts, dans la lutte contre le boulangisme.
_ Ouvrages et brochures de Lavy (cotes de la Bibl. Nat.) : La Représentation du prolétariat au Parlement, Paris, 1879, 16 p. (8° Lb 57/7229). — Le Parti ouvrier à l’Hôtel de Ville, Paris, 1887, in-12, 23 p. (8° Lb 57/9 312). — Loi du 9 avril 1898 sur les accidents du travail, expliquée et commentée par le citoyen Aimé Lavy, Lille, 1899, in-16, 31 p. (8° F. Pièce 3 123). Paris, 1899, in-16, 35 p. (8° F. Pièce 3035). — L’œuvre de Millerand, un ministre socialiste (juin 1899-janvier 1902), faits et documents, Paris, 1902, in-18, XII — 433 p. (8° Lb 57/ 13 184).

SOURCES : Arch. Nat. C. 5 361, dossiers électoraux. — Arch. Ass. Nat., dossier biographique. — Sylvain Humbert, Les Possibilistes (passim). — Hubert Rouger, Les Fédérations socialistes III, op. cit., pp. 136-167, passim. — A. Orry, Les Socialistes indépendants, passim. — Aimé Lavy à la Chambre des Députés (1893-1898), brochure éditée par le Comité électoral de la 3e circonscription du XVIIIe arr., Paris, 16 p. (Arch. Nat. C. 5 361). — Michel Offerlé, Les socialistes et Paris, 1881-1900. Des communards aux conseillers municipaux, thèse de doctorat d’État en science politique, Paris 1, 1979.

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