LAVIGNE Raymond [LAVIGNE Félix, Raymond]

Par Justinien Raymond

Né et mort à Bordeaux (Gironde), 17 février 1851-24 février 1930 ; ouvrier ; militant syndicaliste et socialiste ; membre du Parti ouvrier, secrétaire de sa Fédération de la Gironde ; adhérent de la CGT ; membre suppléant de la CAP de la SFIO comme ex-minoritaire en 1918.

Lavigne appartenait à la classe ouvrière par ses origines et par sa vie, car, s’il fut un jour déclaré en faillite, c’est qu’il avait servi de prête-nom à un parent commerçant pour le sauver de la ruine, ce qui donna contre lui une arme à ses adversaires, même socialistes. « Organisateur hors pair » (Marc Biennès, op. cit., p. 77), « intelligent et actif » (A. Dunois, op. cit., p. 6), il fut accusé de « sectarisme » et de « dogmatisme » (M. Biennès, p. 77). Il est bien vrai que la fermeté de ses principes, la rigidité de sa tactique jurent dans le mouvement socialiste bordelais d’alors, si versatile et si prompt au compromis. Il convient toutefois de noter que son souci de l’efficacité le poussa à composer avec le boulangisme en 1889 et à accepter le « Pacte de Bordeaux » en 1896.

Son nom appartient, de 1880 à 1902, aux épisodes les plus saillants, aux manifestations les plus spectaculaires de l’action syndicale nationale, comme il est lié à la pénétration socialiste dans le Bordelais en un temps où les deux aspects du mouvement ouvrier ne se distinguaient pas comme ils le firent par la suite. Raymond Lavigne constitua des groupements syndicaux avant la loi de 1884 et collabora, en 1890, à la création d’une des premières Bourses du Travail de France, celle de Bordeaux. Au congrès corporatif de Lyon en 1886, il fut mêlé, avec d’autres militants guesdistes, à la création du premier groupement syndical national, la Fédération nationale des syndicats et groupes corporatifs de France. Il participa à son 3e congrès ouvert à Bordeaux et poursuivi au Bouscat en octobre-novembre 1888 qui l’éleva au secrétariat général et qui entérina la proposition de J. Dormoy de présenter partout simultanément les revendications ouvrières aux pouvoirs publics. Le 10 février 1889, Lavigne accomplit lui-même cette démarche à la préfecture de la Gironde, en compagnie de Jourde et de Camelle et, le 24 février, à la tête de manifestants, il vint quérir la réponse officielle. En juillet, il représenta les organisations corporatives et les groupes révolutionnaires de Bordeaux au congrès international de la salle Pétrelle à Paris, rue Rochechouart. Il participa encore aux congrès internationaux de 1891 et de 1896. Au congrès, tenu à Londres, il vota l’exclusion des anarchistes, avec les délégués guesdistes, mais le seul parmi les treize délégués pour des Bourses du Travail.

Au cours des assises de 1889, les premières de la IIe Internationale, Lavigne fut l’instigateur de la journée du 1er mai. En accord avec ses amis du POF, G. Deville, J. Guesde et P. Lafargue, en accord avec A. Bebel et W. Liebknecht, il proposa, le 20 juillet, d’organiser « une grande manifestation à date fixe, de manière que, dans tous les pays et dans toutes les villes à la fois, le même jour convenu, les travailleurs mettent les pouvoirs publics en demeure de réduire légalement la journée de travail et d’appliquer les autres résolutions du congrès international de Paris » (A. Zévaès, op. cit., p. 63). Le congrès s’y rallia en admettant, à la demande de la délégation allemande, que « les travailleurs des diverses nations auront à accomplir cette manifestation dans les conditions qui leur sont imposées par la situation spéciale de leur pays » (ibid., p. 64). Le choix se porta sur le 1er mai 1890 parce que, ce jour-là, les travailleurs des États-Unis devaient manifester pour la journée de huit heures. Simple rencontre de date, voulue par le congrès de Paris, et qui n’enlève rien au caractère novateur de la décision provoquée par Raymond Lavigne. Aux démarches purement nationales et corporatives des syndicats américains, Lavigne substituait un 1er mai international et politique, international selon sa conception du socialisme et de la lutte de classe, politique parce qu’il espérait arracher les huit heures, étape vers d’autres satisfactions obtenues non d’une fraction plus ou moins consentante du patronat, mais par la loi imposée à tous. Lavigne envisageait un mouvement aux formes habituelles : arrêt du travail, rassemblements publics, défilés, dépôts de pétitions, et il se gardait bien de confondre cette journée de revendications avec une tentative de grève générale révolutionnaire qu’il récusa toujours comme moyen d’action.

Dans les congrès syndicaux auxquels il participa, il ne marqua jamais sa présence avec plus d’éclat qu’il ne le fit à Nantes en 1894, aux assises de la Fédération des syndicats et des Bourses du Travail, tenues du 17 au 22 septembre. Il tint tête à une assemblée largement acquise à l’idée de la grève générale et à son éloquent protagoniste, Aristide Briand. « Les grèves, déclara-t-il, sont en dehors de nos volontés ; nous les subissons. Elles sont utiles pour l’organisation ouvrière ; les échecs ne sont pas toujours une preuve d’impuissance, mais un enseignement utile pour l’avenir. Les grèves partielles ont un but précis : celui de résister aux exigences patronales, tandis que la grève générale n’a qu’un but vague ; elle ressemble à un voyage qu’on entreprend sans connaître le point vers lequel on se dirige. La bourgeoisie n’a aucune peur de l’épée de Damoclès que l’on prétend suspendre sur sa tête. C’est une épée d’avocat dont la bourgeoisie se rit » (G. Suarez, op. cit., p. 202). Après une riposte de Briand qui releva le trait qu’on lui décochait, Lavigne précisa sa pensée. « On croit, dit-il, les guesdistes bien bêtes, en soutenant qu’ils rêvent d’arriver à la révolution par la République parlementaire ! Est-ce qu’on peut prévoir quand une révolution arrive ? Elle arrivera et alors, si nous avons assez de députés à la Chambre, assez de conseillers municipaux, nous pourrons la diriger. C’est au moment où l’on cherche l’alliance de la France industrielle et agricole que l’on vient proposer des utopies bonnes à diviser. C’est un crime. Vous nous menez tout droit à la provocation d’une révolution avortée d’avance. » (ibid., p. 203). La tactique de la grève générale n’en triompha pas moins par 65 voix contre 37 et 9 abstentions. Avec ses amis, Lavigne se retira d’un congrès qui marqua la fin de la première tentative d’organisation syndicale nationale. Il n’en continua pas moins à militer dans les groupes corporatifs bordelais qui allaient être englobés dans la CGT, mais, désormais, il donna le pas à l’action politique.

Bien qu’il n’ait guère débordé le plan régional, Lavigne joua un rôle tout aussi effectif dans le mouvement socialiste que dans la vie syndicale. Il fut acquis au socialisme en 1881, après avoir entendu Jules Guesde à Bordeaux. Le 12 mars 1882, il suivit sa controverse avec Lescarret, professeur d’Économie politique. Il donna au PO une adhésion réfléchie. Au congrès de Saint-Étienne (25-30 septembre 1882), avec la minorité guesdiste, il se sépara des possibilistes et gagna Roanne où le POF fut maintenu dans la ligne révolutionnaire fixée depuis 1879, face à la FTSF. Au plein sens du mot, Raymond Lavigne fut un disciple de Guesde, un ami intime, dévoué jusqu’à l’aider à vivre, mais très libre dans ses appréciations. Il fut aussi le type du militant du parti guesdiste, attaché à la doctrine pour lui orthodoxe, sévère pour tout ce qui lui semblait s’en écarter, jusqu’à paraître sectaire. Il repoussait tout confusionnisme, toute attitude entachée d’utopisme : nous ne sommes ni des partageux, ni des antipatriotes, ni des anarchistes, déclara-t-il, en substance, à Langoiran (Gironde) le 24 décembre 1893. Il tenait à se distinguer des partis bourgeois de gauche dont l’anticléricalisme lui semblait masquer les oppositions de classes. « Le capital n’a pas de religion, s’écria-t-il à l’issue d’une conférence de l’abbé Naudet à Bordeaux : le 20 novembre 1891, à Fourmies, le sous-préfet juif était à la mairie avec le cigare au bec, tandis que le prêtre était à côté de la blouse de l’ouvrier pour l’exhorter au calme » (M. Biennès, p. 87). À l’égal de celles des prêcheurs de grève générale, il soupçonnait les intentions et la conduite des anarchistes qu’il ne cessa de dénoncer. Il les regardait comme des alliés de la bourgeoisie contre le socialisme. « Anarchistes et gouvernementaux s’entendent fort bien, tout cela est même boutique », disait-il en avril 1894 dans son langage direct (ibid., p. 54).

Guesdiste par sa rigueur doctrinale, Lavigne l’était aussi par son souci de l’organisation et de la discipline dans l’action sans rejeter tout opportunisme. Il n’était pas orateur bien qu’il ait, durant vingt ans, porté la parole socialiste aux quatre coins de la Gironde. Mais il sut mettre sur pied un organisme politique et le tenir solidement en main. Il créa les premiers groupes du PO à Bordeaux, comme il y avait fondé les premiers syndicats. À la fin de 1882, il les coordonna en un Comité central des groupes socialistes dont il fut le secrétaire. C’était la première ébauche de ce qui deviendra la fédération du POF, définitivement organisé au congrès de Bordeaux le 4 décembre 1892 et qui, en 1894, s’appelait encore Association des travailleurs républicains socialistes. Jusqu’en 1902, Lavigne en fut le secrétaire général. Il en multiplia les groupes, lui donna une presse, en fit la plus solide des organisations socialistes du département. En décembre 1887, il organisa une série de cinq conférences de Jules Guesde à Bordeaux, parmi lesquelles une controverse avec Fernand Faure. Il assura une tenue régulière des congrès fédéraux, à Libourne (2 juillet 1893), à Lormont (22 juillet 1894), à Saint-Macaire (16 juillet 1896), à Langoiran (28 mai 1896). à Bègles (2 mai 1897), à Saint-Médard-en-Jalles (6 février 1898). Il représenta sa fédération aux congrès nationaux de 1894, 1896, 1897, 1898, 1900 et 1901. Sans jamais faire acte de candidature personnelle, il conduisit la fédération dans ses batailles électorales, avec le souci, non toujours satisfait, d’éviter les compromissions, les alliances suspectes. Aux élections municipales de 1896, il ne put empêcher finalement la conclusion du « pacte de Bordeaux », entre socialistes, radicaux et conservateurs contre la municipalité opportuniste. Aux élections législatives de 1898, il signa l’appel « aux électeurs des campagnes girondines » (Les Fédérations socialistes, II, pp. 123-126), dont la fédération, comme elle l’avait décidé au congrès de Bègles, allait solliciter pour la première fois les suffrages demandés jusqu’ici aux seuls milieux ouvriers bordelais. Avec 21 518 voix, la fédération de Lavigne se classa après les deux grandes organisations départementales guesdistes du Nord et du Pas-de-Calais.

Les épreuves de la scission allaient l’atteindre au lendemain du congrès général des organisations socialistes françaises à Paris, salle Wagram (1900), auquel assista Lavigne et dont il se retira avec les délégués du POF. Une fédération autonome se constitua en Gironde par la sécession des groupes qui désapprouvaient le retrait de leur délégué. Le 21 décembre 1900, à l’Athénée de Bordeaux, Lavigne réunit les délégués des groupes fidèles, au nombre de 154, représentant 931 adhérents de 78 groupes répartis dans 58 communes. Sous la présidence de Guesde et sur rapport de Lavigne, ce congrès décida de rester affilié au POF Lavigne, aidé par M. Cachin, mena une active campagne de reconquête et, en 1901, put réunir à Preignac le congrès d’une fédération en bonne santé. Il organisa encore les élections législatives de 1902 ; présente dans onze circonscriptions sur douze, la fédération du POF recueillit 8 253 voix, distancée de 104 suffrages par celle du Parti socialiste français engagée dans trois circonscriptions seulement, mais forte de la position personnelle de Jourde qui recueillit 6 220 voix dans la 3e de Bordeaux. À l’issue de cette bataille, Lavigne abandonna le secrétariat fédéral : en désaccord avec la tactique de la fédération, au second tour de scrutin il avait violé la discipline du Parti.

S’il resta guesdiste, il quitta le POF et cessa d’être un militant actif. En 1905, avec la fédération du Parti socialiste de France, il adhéra à la fédération unifiée dans le Parti socialiste SFIO. En 1921, il cessa toute activité militante. Âgé de soixante-dix ans, Lavigne, qui avait connu les divisions, les luttes intestines jusqu’à la veille de l’unité, ne put surmonter le choc de la scission et opérer un choix. Après le congrès de Tours (décembre 1920), spectateur attentif, il demeura à l’écart des deux partis socialiste et communiste, espérant jusqu’à sa mort un retour à l’unité. Il rallia finalement le Parti socialiste.

Raymond Lavigne était marié (9 juillet 1872) et père de deux enfants, dont le militant Alexandre Lavigne.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article116549, notice LAVIGNE Raymond [LAVIGNE Félix, Raymond] par Justinien Raymond, version mise en ligne le 24 novembre 2010, dernière modification le 3 février 2019.

Par Justinien Raymond

ŒUVRE : Lavigne fut secrétaire du Bulletin mensuel de la Fédération nationale des syndicats (4 numéros en 1890). Il a écrit dans les hebdomadaires de la fédération socialiste de la Gironde, notamment La Question sociale. Il fut le rédacteur en chef de ce journal dont le 50e et dernier numéro parut le 1er décembre 1896. — Le Réveil social, 1897. — Le Socialiste de la Gironde, de 1897 à l’unité.

SOURCES : Comptes rendus des congrès socialistes et syndicalistes. — Ch. Vérecque, Dictionnaire du socialisme, op. cit., p. 238. — Hubert-Rouger, La France socialiste, op. cit., p. 154 et Les Fédérations socialistes II, op. cit., pp. 112 à 131, passim. — Léon Osmin, Figures de jadis, p. 129 à 135. — G. Suarez, Briand, t. I, pp. 202-203. — Amédée Dunois, Le Premier Mai. Esquisse historique, Paris, 1934, 34 p. (passim) et M. Dommanget, Histoire du 1er mai, Paris 1953. — Marc Biennès, Le Mouvement socialiste et la pénétration socialiste dans la région de Bordeaux, des débuts de la IIIe République à la 1re Guerre mondiale (4 sept. 1870-3 août 1914), DES, Paris. — A. Zévaès, Les Guesdistes, passim.Le Populaire, 25 et 28 février 1930. — Claude Willard, Les Guesdistes, op. cit., p. 630. — Extraits de la correspondance de Raymond Lavigne dans La Révolution prolétarienne, n° 798, septembre 2017, p. 7-9.

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