Né et mort à Saint-Junien (Haute-Vienne), 17 mars 1882-18 juillet 1941 ; ouvrier gantier ; communiste ; syndicaliste ; coopérateur ; maire (1919-1940) et conseiller général de Saint-Junien.

Notice mise à la Une à l’occasion de la journée consacrée à Joseph Lasvergnas au théâtre de Saint-Junien le 23 novembre 2017.

Jpseph Lasvergnas naquit à Saint-Junien rue de la Porte Nicaud, actuelle rue Karl Marx. Orphelin de père à six ans, dernier d’une famille de six enfants dont trois vivants, Joseph Lasvergnas, surnommé "poil de chanvre", fréquenta l’école communale de garçons. Il fut marqué par l’ouvrier gantier Amédée Dussoubs, un syndicaliste, qui le forma comme apprenti à partir de sa douzième année et eut un influence idéologique sur lui. Joseph adhéra au syndicat lors de la reconstitution du syndicat des gantiers par Verhaët en 1898. Il souhaitait voyager. En 1902, il partit travailler trois ans à Lille comme ouvrier gantier dans un magasin, "Au Camélia" appartenant à un patron de sa ville natale. Il exerçait son métier en vitrine. Il revint pour ses obligations militaires qui fit à Magnac-Laval de novembre 1903 à septembre 1904. Libéré comme "fils de veuve", il perdit deux mois plus tard sa mère. Il reprit son métier de gantier à Saint-Junien et milita au syndicat CGT avec son ancien maître.
Marié à Saint-Junien en 1906 avec Marie Rougier, gantière, il fit construire une petite maison financé par un travail énorme aux pièces et par des emprunts. Le couple eut une fille en 1907 et un garçon en 1909. La famille, qui accueille la mère de Marie, dispose d’un grand jardin, d’un poulailler et de lapins. Marie resta catholique pratiquante et conduisit ses enfants à la messe. Elle ponctuera dans la année trente les déclaration de confiance de son mari pour l’URSS d’un "Santa russia" avec un léger sourire.
Joseph Lasvergnas mena, jusqu’à la Première Guerre mondiale, une vie d’ouvrier syndiqué éloigné de l’action politique. Le courant anarchiste est alors influent à Saint-Junien (voir Jean Bourgoin et Louis Gaillard). Lasvergnas était plutôt dans le camp socialiste. Il fut secrétaire de la branche gantière puis secrétaire de la Bourse du Travail de Saint-Junien.Son fils écrit, tout ce qui touche au monde ouvrier le passionne, il lit l’Humanité journal dans lequel Jaurès l’éblouit, il lit aussi l’Agriculture nouvelle curieux de ce qui touche la terre d’autant qu’il a hérité de sa mère de quelques parcelles au village de Croyer. Il consultait aussi tout ce qui a rapport avec la coopération de consommation, notamment les écrits de Charles Gide. Il fut d’ailleurs membre de l’Union syndicale ouvrière, une coopérative fondée en 1902 par les libertaires. Il participe à La Laborieuse, coopérative de boulangerie créée en octobre 1910 dont il fut administrateur bénévole et milita dans une mutuelle "Les Artistes en ganterie".
Réformé pour bronchite chronique (bacillose pulmonaire), Lasvergnas dirigea pendant la guerre deux petites coopératives (la boulangerie La Laborieuse et l’épicerie l’Union syndicale ouvrière) qu’il fit fusionner sous le nom d’Union syndicale ouvrière qui se veut alors hors des enjeux politiques. Cependant pour adhérer à la Coopé, il faut être syndiqué. Joseph Lasvergnas fit preuve de qualités gestionnaires et d’esprit d’initiative dans une période où le ravitaillement était difficile. Un professeur de collège lui apprit la comptabilité. Il reste cependant secrétaire du syndicat des gantiers et en mars 1916 conduit la grève dirige la grève pour une augmentation de 10% ; elle dura 7 mois et se termina par une augmentation de 20%. L’objectif était d’atteindre les tarifs de Millau.C’est a ce moment qu’il envisage la création du coopérative de ganterie. Elle vit le jour le 1er mai 1919, son le nom de La Ganterie, coopérative ouvrière de Saint-Junien. Quant à l’USO elle s’agrandit de façon importante.
Bien que membre du Parti socialiste depuis 1919 seulement, Lasvergnas dans l’action coopérative était saluée, fut choisi comme tête de liste socialiste aux élections municipales de novembre. Le maire sortant avait été pendant la guerre en décalage avec l’esprit progressivement pacifiste des populations ouvrières durement touchées par près de 600 morts aux armées. De plus le courant anarchiste abstentionniste s’était affaibli. Sur 27 candidats, 26 furent élus. Lasvergnas conquit la mairie et la conserva jusqu’en 1940. Sa santé s’était améliorée et nous dit son fils "son caractère sévère devient plus jovial à l’occasion", soulignant même que "les admirations féminines ne lui manquent pas". Habitué aux prises de parole syndicale, il dispose d’une aisance oratoire et "plait à son public par son timbre chaud et ses répliques spontanées". Ses capacités d’administrateur, certaines réalisations (la Bourse du Travail en 1926, le stade « Maurice Thorez » en 1938, la mise en état des quartiers, réseau général d’égouts, travaux de voirie dont les petits ponts sur la Glane réalisés par des chômeurs secourus) lui valurent les sympathies de la population de Saint-Junien, par delà les oppositions politiques. Partisan de l’adhésion à la IIIe Internationale, il fut délégué au congrès de Tours (décembre 1920) avec Léonard Chauly, Jean Parvy, Adrien Pressemane, Sabinus Valière, Marcel Vardelle et intervint le 26 décembre. Les mandats de la puissante Fédération de Haute-Vienne allèrent en majorité à la motion Pressemane (63,6 %) hostile à l’adhésion, 38,6 % restant à la motion « Cachin-Frossard ». Lasvergnas se rendit en URSS en 1927 avec une délégation du Parti communiste d’où il dut revenir d’urgence car un feu d’origine inconnue avait détruit la totalité des bâtiments centraux de l’USO. Il participa au congrès pour la paix d’Amsterdam en août 1932.
Élu conseiller général du canton de Saint-Junien en décembre 1919, Lasvergnas fut battu en 1922, réélu en 1926 et toujours réélu par la suite (élection de 1928 et 1934), et occupa, un temps, la fonction de vice-président du conseil. Le Parti communiste le présenta aux élections législatives de 1928, 1932, 1936 dans la circonscription de Rochechouart. Les 22 et 29 avril 1928, il recueillit 2 846 voix sur 12 372 suffrages exprimés, puis 1 730 au second tour car il avait refusé de se désister conformément aux consignes nationales. Si son score baissa le 1er mai 1932 (2 163 voix sur 12 689 suffrages exprimés), il connut un certain succès le 26 avril 1936 avec 3 907 voix sur 12 740 suffrages exprimés, mais, devancé par le socialiste Léon Roche (5 349 voix), député sortant, il se désista en sa faveur et assura son succès. Il fut également candidat aux élections sénatoriales de 1927 et 1935. Sur le plan municipal aucune liste ne lui fut opposée en 1929 et 1935.
Dans son action municipale il ignora le clergé, mais sans agressivité. Il refusa ainsi les subventions pour aider à la reconstruction du clocher de la collégiale lors de son écroulement partiel en décembre 1922. Ayant hérité de deux agents municipaux placés sous l’autorité du commissaire de police, donc de l’État, il s’en sépara. Il accompagne, dans l’ordre, les multiples manifestations ouvrières. La police ne fut présente en force qu’en février 1934 contre l’avis de la municipalité.
A la maire, comme à ’lUSO, il bénéficia du soutien de Lucien Desroches, président de la coopérative (Lasvergnas étant administrateur délégué) et son premier adjoint municipal. L’USO compta douze magasins extérieurs puis en géra onze autres cédés par l’Union de Limoges. Elle encouragea le mouvement mutualiste ainsi une pharmacie et l’Institut dentaire. À partir de l’ouverture de la Bourse du Travail en 1926, elle fit projeter de films, fit venir des opérettes, organisa des bals, bref elle domina la vie culturelle et festive. Elle géra, avec des subventions de la municipalité, le colonies de vacances sur place et à l’île d’Oléron. En 1926 fut créée la mégisserie coopérative et en 1993 la coopérative de production des Papiers et sacs dont il fut président et Martial Pacaud (qui lui succéda à la mairie à la Libération) l’administrateur délégué.
Lasvergnas resta un actif coopérateur. Voyageur de commerce de La Ganterie coopérative, fonction qui l’amenaient parfois à Paris, il en profitait pour participer à la vie culturelle et suivre les chansonniers, sans négliger les visite "rue de Châteaudun" aux dirigeants du Parti communiste en revenait dit son fils "gonflé à bloc", affirmant sa fidélité au parti, à l’URSS, son admiration pour Lénine et Staline. De plus il reçoit chez lui les leaders de passage : Paul Vaillant-Couturier,, Marcel Cachin, Charles Rappoport, Maurice Thorez, Gaston Monmousseau...
Il contribua en 1926 à la création de la Mégisserie coopérative qui fabriquait des tapis et à la société coopérative des sacs en papier. Son action permit également l’ouverture d’une pharmacie mutualliste à Saint-Junien. Ses compétences gestionnaires le firent désigner comme administrateur de la Banque ouvrière et paysanne à la fin des années vingt. Mais si le puissance financière de l’USO lui permit d’aider d’autres coopératives dans la sillage communiste, elle fut un temps en difficulté lorsque la Banque ouvrière et paysanne fut mise en faillite. Lasvergnas réussit à compenser ceux qui avaient confié des fonds à la BOP, L’année 1935 fut particulièrement difficile avec les baisses de salaires qui provoqua la grande grève des ouvriers gantiers de Millau. Il réussit à organiser la solidarité avec Millau et à éviter la diffusion du mouvement à Saint-Junien pensant que les conditions d’un succès n’étaient pas réunis.
Il état également agent général de la Compagnie d’Assurance l’Europe.

Suspendu de son mandat municipal le 16 octobre 1939 puis de son mandat de conseiller général le 14 février 1940, Lasvergnas vit une délégation spéciale gérer une ville qu’il dirigeait depuis vingt ans. Il voulut qu’il n’en fut pas ainsi dans le mouvement coopératif. Sur les difficiles années 1940-1941, nous disposons essentiellement du témoignage de son fils : « Il est déchu de ses charges politiques et doit mettre en tutelle l’USO reprise sous la direction de l’Union de Limoges. A la Ganterie coopérative dont il était président depuis toujours, il s’est fait nommer Président-directeur général en application de la loi de novembre 1940 de l’État français et en remplacement de l’administrateur délégué mobilisé. Ensuite, dès décembre 1940, devant le danger de fermeture de cette affaire à direction communiste, il demande à tous les administrateurs de donner leur démission et les fait remplacer par des gens réputés apolitiques de la corporation (...). C’est à ce moment là (...) qu’apparaissent les symptômes d’un cancer du foie qui l’emportera le 18 juillet 1941. » (lettre de Camille Lasvergnas à Jacques Girault, 27 décembre 1979).
Suspendu de ses fonctions de maire, il fut traité avec respect par les préfet. Celui-ci écrit "Dynamique, infimiment souple, très opportuniste [Lasvergnas] jouit en effet dans les milieux ouvriers de sa ville d’une prédominance industrielle et dans le clan conservateur du patronal local, d’une sympathie à peu près générale". Il lui demanda un "geste d’indépendance", mais Lasvergnas refusa "d’abandonner ses convictions". Le préfet discuta avec lui du choix de la délégation spéciale qui le remplaça. "Mon père lui dit que Monsieur Emile Gibouin, homme de droite [directeur des papeteries du Limousin], était le moins marqué politiquement et sans doute le plus compétent pour occuper les fonctions de maire", écrit son fils sur la base de son témoignage direct. II écrivit au préfet le 11 février 1940, un lettre qui fut cosignée par 21 conseillers. Il écrivait : "C’est en Français n’appartenant à aucun groupe politique depuis la dissolution du Parti communiste qu’ils ont au sein de leurs syndicats et de leurs corporations désapprouvé la politique d’agression et d’expansion allemande et le Pacte germano-soviétique et qu’ils en apportent la confirmation malgré la déchéance pouvant être prononcée contre eux".
Ses obsèques réunirent une foule considérable (près de 3000 personnes) qui occupa les principales artères de la ville. La police tente de faire tourner le cortège directement vers le cimetière mais la corbillard prend le chemin opposé faisant le tour de la ville avec une pause devant l’USO.
Par délibération du 29 janvier 1945, la place de la Coopération (ancienne place de la Bascule avant 1932) prit le nom de place Joseph Lasvergnas.

SOURCES : Arch. Nat. F7/12992. — Arch. Com. Saint-Junien (merci à Emmanuel Barouland). — Arch. Dép. de la Haute-Vienne, notamment 1 M 185. — L’Humanité, 21 avril 1928. — A. Pittle (A. Perrier), Une esquisse du mouvement ouvrier à Limoges depuis le XIXe siècle, Angoulême, 1929. — Suzanne Faucher, Le mouvement ouvrier à Saint-Junien dans l’industrie mégissière et gantière de 1902 à 1905,, DESS, Université de Bordeaux, 1957. — Pierre Hudeline, L’Union syndicale ouvrière : une coopérative de consommation à Saint-Junien, 1902-1972, Master 1, Université de Limoges. — Dwagne Chavenon, L’implantation du communisme à Saint-Junien durant l’entre-de—guerres, Mémoire de Master 1, 2013, Université de Limoges. — Saint-Junien, 60e anniversaire de la municipalité 1919-1979, Saint-Junien, 1979, 42 p. — Le congrès de Tours, op. cit. — Lettre de Camille Lasvergnas à Jacques Girault, 27 décembre 1979. — Mémoires de Camille Lasvergnas sur son père Joseph, dactylographié, 115 p. (fonds Jean Chazeau). — Martial Pascaud, Maire communiste de Saint-Junien (1945-1965). Une vie, un exemple. Mémoires, Éditions SPEC, L’Écho du centre, 1981. — Mémoire ouvrière en Limousin, 1936. Le Front populaire en Limousin, Les Ardents éditeurs, 2016, en particulier le chapitre : Nicolas Lestieux,"Les mouvements ouvriers du printemps et de l’été 1936 à Saint-Junien", p. 91-104. — État civil de Saint-Junien. — Guide des noms de rues de Saint-Junien, sous la direction de Sylvie Chabernaud et Vincent Brousse, Saint-Junien, vers 2005. — Renseignements communiqués par Antoine Perrier et Jacques Girault.

Jean Maitron, Claude Pennetier

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