LAFONT Ernest [LAFONT Louis, Ernest]

Par Jean Lorcin

Né le 26 juillet 1879 à Lyon IIIe arr. (Rhône) ; mort le 9 mai 1946 à Paris VIIe arr. ; avocat à Saint-Étienne (Loire) ; militant du Parti socialiste unifié (SFIO) dans la Loire ; secrétaire fédéral du Parti communiste (1920-1923) ; fondateur de l’Union socialiste communiste ; maire de Firminy (1912-1919), conseiller général et député de Firminy.

Ernest Lafont
Ernest Lafont

Fils de Benoît Adolphe Lafont, industriel, et de Jeannette née Pain, Ernest Lafont fut avocat à la cour d’appel de Paris, puis à Saint-Étienne, à partir de 1910.

Avocat spécialisé dans les questions ouvrières, militant socialiste unifié de la première heure, — il avait appartenu au groupe des étudiants socialistes et collaboré au Mouvement socialiste (il y donnait des notes sur les revues italiennes) de Hubert Lagardelle — Ernest Lafont se présenta aux élections législatives de 1910 dans la quatrième circonscription de Saint-Étienne. Il avait pour adversaire le conseiller général radical-socialiste Souhet, un candidat syndicaliste, Auniac, l’avocat progressiste Jean-Claude Boudoint, maire de Saint-Paul-en-Cornillon, le député sortant radical-socialiste Vidon, maire de Bourg-Argental, un candidat révolutionnaire, le mineur Miallon et Claudius Vassal, négociant, sans étiquette. Ardent militant, on le vit aux côtés des éléments socialistes et anarchistes qui vinrent manifester violemment à Saint-Chamond, le 10 avril 1910, contre le candidat socialiste indépendant Aristide Briand. Habile propagandiste cependant, il savait se faire écouter aussi bien dans les centres ouvriers de la vallée de l’Ondaine que dans les communes rurales du massif du Pilat qui englobaient sa circonscription. Sa défaite devant le candidat du patronat, Boudoint, subie de justesse et dans des conditions discutables, déchaîna la colère des électeurs ouvriers : au Chambon-Fougerolles, où le maire Claudinon un "patron de choc" de la métallurgie locale, lui-même ancien candidat nationaliste, avait ardemment soutenu le candidat de droite, la mairie fut incendiée par les émeutiers. Lafont assura lui-même la défense de certains inculpés au cours d’un procès que les défenseurs, curieusement, s’efforcèrent de cantonner "sur le terrain juridique" (Le Mémorial, 12 juillet 1910) : maître Lafont n’en accusa pas moins les inspecteurs de police d’avoir "machiné" ce procès (Ibid.).
_Il fut élu maire de Firminy en 1912 et jusqu’en 1919. Sa campagne antialcoolique fit contre lui l’unanimité des cafetiers à qui il interdit la pose de rideaux opaques aux devantures des cafés à la nuit tombée. Des procès-verbaux furent dressés. Finalement, le tribunal de Saint-Étienne donna raison aux cafetiers. Le maire bénéficia du soutien de la Ligue antialcoolique, des anarchistes, de La Tribune où l’on pouvait lire, le 27 janvier 1913, que « la ville compte un débit pour vingt-cinq hommes… ». En revanche, Le Progrès prenait laz défense des cafetiers, qualifiant le maire « d’hydrophile misogyne et translucide ». Cette campagne attira même à Lafont la vindicte du secrétaire de sa propre Fédération, Ferdinand Faure*, qui tenait café à Saint-Étienne.

Ernest Lafont fut élu conseiller général en 1913. Il fut délégué par la Fédération de la Loire du PSU-SFIO au congrès de Brest, en 1913.


Aux élections législatives de 1914, le maire socialiste de Firminy affronta de nouveau son adversaire de 1910, le député sortant Boudoint. Le souvenir des violences de 1910, liées en réalité à l’ambiance révolutionnaire que faisait alors régner la grève des boulonniers du Chambon explique le luxe de précautions déployé par le préfet Lallemand pour maintenir l’ordre à l’issue du scrutin. D’autant plus que l’organe de la réaction cléricale, Le Mémorial de la Loire donnait le ton en traitant d’"arriviste" le "ploutocrate démagogue" Lafont.

La situation créée par les résultats du premier tour justifiait ces appréhensions. En effet, Lafont ayant obtenu 9 368 voix sur 20 990 suffrages exprimés, contre 8 443 à Boudoint et 3 185 au républicain-socialiste Béret, il était à prévoir que la majorité des électeurs de ce dernier reporteraient leurs voix, au second tour, sur Boudoint, dans le seul but d’empêcher l’élection du candidat "révolutionnaire". Dans ces conditions, on pouvait craindre des violences à l’issue du scrutin pour peu que le candidat de droite l’emportât de nouveau, notamment contre les militants républicains socialistes, d’autant plus que la proclamation des résultats devait avoir lieu le lendemain de la paye des ouvriers mineurs : la police craignait donc le pire de la part d’individus « pris de boisson », le dimanche soir. Le préfet crut bon de prendre des mesures d’exception contre lesquelles le candidat socialiste ne pouvait manquer de protester : un arrêté préfectoral dessaisit les maires de la vallée de l’Ondaine de "toutes les mesures qu’il serait nécessaire de prendre dans l’intérêt de l’ordre et de la sûreté publique au cours des journées des 9, 10 et 11 mai et jours suivants, s’il y a lieu.... en vue d’éviter le retour des événements déplorables qui marquèrent, en 1910, la fin de la période électorale dans la vallée de l’Ondaine" (Arch. Dép. Loire, 3 M 55, pièce 107) et d’importants renforts de gendarmerie furent concentrés à Firminy. En dépit ou à cause de ces précautions, la soirée du scrutin de ballottage fut agitée, bien que Lafont l’eût emporté, du moins ne dégénéra-t-elle pas en émeute comme les autorités affectaient de le craindre.

Pendant la guerre, le député socialiste de Firminy se prononça pour une collaboration conditionnelle au gouvernement de défense nationale et "fut, notent M. et Gérard Raffaelli, d’une timidité significative pendant la grève de 1917" (Le Mouvement ouvrier contre la guerre, Mémoire de Maîtrise, Paris-Vincennes, 1970). Du moins le vit-on prendre contact avec Clovis Andrieu* et les métallurgistes en grève. De plus, il interpella le gouvernement à propos de la campagne de presse sur l’"affaire d’espionnage" de Saint-Étienne, campagne visant à diffamer le mouvement ouvrier de la Loire après le succès de la grève de décembre 1917. Pendant les "événements" de mai 1918, le député-maire de Firminy se heurta directement au commissaire spécial Oudaille, envoyé en mission dans la Loire par Clemenceau : au cours d’une charge de cavalerie ordonnée par le commissaire spécial pour disperser une réunion publique en plein air, Lafont se fit arrêter par les gendarmes et fut conduit au poste, menottes aux poings. Oudaille ne voulut voir dans cet incident que le fruit d’une préméditation de la part d’un politicien soucieux de "redorer" une popularité malsaine, jusqu’ici éclipsée par Andrieux.

Lafont fut supplanté à la mairie de Firminy par l’ancien mineur Antoine Brioude* en 1919. En revanche, le candidat socialiste du Bloc des Gauches, fut réélu député, avec 21 866 voix sur 130 587 suffrages exprimés, le 16 novembre 1919, et conseiller général de Firminy. À ce dernier scrutin, il avait obtenu, au premier tour, 2 091 voix sur 9 642 inscrits, 2 573 votants et 2 221 suffrages exprimés : bien que sans concurrent, il avait été mis en ballottage parce que son score n’atteignait pas le quart du nombre des inscrits. Le 21 décembre 1919, il fut élu avec 2 137 voix sur 9 754 inscrits, 4 491 votants et 4 114 suffrages exprimés, contre 1 977 à Berthail.

Partisan de l’adhésion à la IIIe Internationale, il adhéra au Parti communiste français à la suite du congrès de Tours (décembre 1920) et fut élu secrétaire fédéral dans la Loire. Il s’opposa, comme Ferdinand Faure*, aux décisions du IVe congrès de l’Internationale communiste (1922) excluant du Parti les francs-maçons, les membres de la Ligue des droits de l’homme et les journalistes collaborant à des journaux bourgeois, et fut exclu du PCF le 11 janvier 1923 à la suite d’une campagne dans le Réveil du Peuple que le Comité directeur qualifia de "véritable déclaration de guerre à l’Internationale communiste". La section stéphanoise ratifia cette décision par 86 voix contre 55. Il put néanmoins présenter sa défense au congrès fédéral de Roanne qui ratifia à son tour son exclusion par 33 voix contre 23 et 2 abstentions, le 14 janvier 1923.

Ernest Lafont forma, avec Georges Pioch et Victor Méric, un Comité de résistance qui protesta contre les mesures décidées par l’Internationale dans une déclaration publiée in extenso par L’Humanité. Les « Résistants » y voyaient la volonté de discréditer en bloc les « intellectuels » auprès des « ouvriers manuels » (L’Humanité, 7 janvier 1923). Lafont participa à la fondation de l’Union socialiste communiste (Parti communiste unitaire) et entra au bureau fédéral de la Loire en 1923.

Lafont soutint la candidature du cartelliste François Delay, maire briandiste de Saint-Chamond, aux élections sénatoriales. Il bénéficia, en échange, de l’appui de ce dernier aux élections législatives de 1924 : comme l’avait prédit l’Humanité du 11 janvier 1924, l’ancien révolutionnaire était devenu le prisonnier du Bloc des gauches, en dépit de ses serments et de ses protestations. "Je reste communiste et révolutionnaire", clamait-il un jour devant un auditoire houleux (le Télégramme, 9 mai 1924). Réélu député dans la 4e circonscription de Saint-Étienne au deuxième tour, le 11 mai 1924, la liste du Cartel ayant obtenu 85 753 voix sur 153 380 suffrages exprimés, Lafont démissionna de l’USC et adhéra au Parti socialiste SFIO quelques jours avant les élections législatives de 1928. Il devait se présenter de nouveau dans la 4e circonscription de Saint-Étienne mais son ami Cluzel* dont il était l’avocat l’introduisit et l’imposa aux socialistes des Hautes-Alpes ; il fut député de Gap, 2e circonscription, de 1928 à 1936 (42,2 % des voix des inscrits en 1928 - pourcentage analogue en 1932). En 1930 il était délégué pour les Hautes-Alpes au congrès national SFIO de Bordeaux ; il le fut à Tours en 1931, à Paris en 1932, à Avignon en 1933. Depuis 1928, il représentait le canton de Ribiers au conseil général des Hautes-Alpes.

Mais à nouveau son électorat était déçu : les Alpes républicaines, pouvait bien présenter Lafont comme un "extrémiste révolutionnaire SFIO" attirant les voix radicales, celles-ci en fait reconnaissaient l’un des leurs. En novembre 1933 Lafont se vit à nouveau exclu du Parti SFIO pour avoir prôné la participation au gouvernement du radical Daladier. Avec Déat, Marquet, Renaudel, il fonda alors le "Parti socialiste de France", vite émietté en groupes qui se fondront en une imprécise Union socialiste républicaine.

Lafont devint ministre de la Santé publique dans les cabinets Bouisson (1er au 7 juin 1935) et Laval (7 juin 1935 au 24 janvier 1936). Aux élections de 1936, le Front populaire lui reprocha d’être un "renégat", un ministre de Laval, et il se retira au 2e tour.

Lafont était membre du comité central de la Ligue des droits de l’homme, et du conseil général de la Ligue de l’enseignement. Il avait été initié à la franc-maçonnerie dans la loge "la Candeur".

Après la Première Guerre mondiale, Ernest Lafont avait épousé l’ex-femme d’Hubert Lagardelle, Zina Lagardelle, née Gogounzsva.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article115247, notice LAFONT Ernest [LAFONT Louis, Ernest] par Jean Lorcin, version mise en ligne le 24 novembre 2010, dernière modification le 24 mars 2012.

Par Jean Lorcin

Ernest Lafont
Ernest Lafont

SOURCES : Arch. Dép. Loire, 3 M 47, 3 M 55, 3 M 63, 3 M 64, 3 M 67, 3 M 70, 4 M 108, 4 M 111, 10 M (Affaires politiques, 1907-1922). — Arch. Dép. Hautes-Alpes, 47 M 16. — Notice rédigée par Urbain Thévenon. — État civil de Lyon. — Pierre Laval, "A propos de l’Affaire de Saint-Étienne", dans Oui, 8 mars 1918. — Le Peuple de la Loire, 16 septembre 1919. — La Tribune Républicaine, 18 novembre 1919, 6 et 11 janvier 1923 ("MM. Ernest Lafont et Ferdinand Faure exclus du PC"), 13 janvier 1923, 15 janvier 1923, 30 décembre 1923, 24 février 1924 (L. Antériou, « Le banquet de Saint-Étienne »), 7 et 28 avril 1924, 12 mai 1924, 5 mai 1927. — Le Mémorial de la Loire, 12 et 13 juillet 1910 ("Les émeutiers du Chambon"), 5 avril 1914, 10 mai 1914 ("Pour prévenir l’émeute, le préfet de la Loire prend des mesures"). — L’Humanité, 11 et 23 janvier 1924. — Le Télégramme, 9 mai 1924. — Les Alpes nouvelles, 25 juin 1930, 21 mars 1931, 12 février 1932, 28 janvier 1933. — « Firminy il y a quinze ans », L’Annuaire de Firminy, 1928, p. 31. – Jean Vigouroux, « Ernest Lafont : de l’Hôtel de ville au ministère de la Santé et des Sports », in : « C’était hier dans l’Ondaine », La Tribune – Le Progrès de Lyon, 2008. — Syndicalisme révolutionnaire et communisme [Livre] : les archives de Pierre Monatte : 1914-1924 ; éditeur sci. par Colette Chambelland, Jean Maitron ; préfacé par Ernest Labrousse Paris : F. Maspero (Bibliothèque socialiste, 12), 1968, 463 p. — Benoît Frachon, Au rythme des jours. — P. Faure, Le Chambon rouge. — Jean-Paul Martin, Le Syndicalisme révolutionnaire chez les métallurgistes de l’Ondaine (1906-1914), Mémoire de Maîtrise, Saint-Étienne. — M. et Gérard Raffaelli, Le Mouvement ouvrier contre la guerre, Mémoire de Maîtrise, Paris-Vincennes, 1970. — Henry Destour, Les Syndicalistes révolutionnaires et le Mouvement syndical dans la Loire entre les deux guerres mondiales, Mémoire de Maîtrise, Saint-Étienne, s.d. — Archives de Jules Humbert-Droz : I. Origines et début des partis communistes des pays latins (1919-1923), Dordrecht-Holland, 1970 ; II. Les partis communistes des pays latins et l’Internationale communiste dans les années 1923-1927, Dordrecht-Holland, 1983. — Henry Coston, Dictionnaire de la politique française, t. II, Paris. — Justinien Raymond, "Lafont Ernest", Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, t. 13. — Jacques Girault, Benoît Frachon Communiste et syndicaliste, Presses de la Fondation nationale des Sciences politiques, 1989. — Notes de Jacques Girault, Françoise Albarelli et J. Maitron.

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