LACKENBACHER Edmond, Antoine, Guillaume

Par Alain Dalançon

Né le 9 juillet 1901 à Paris (IXe arr.), mort le 19 mai 1940 au front ; professeur agrégé des lettres ; militant syndicaliste, président du Syndicat national des professeurs de lycée et de l’enseignement secondaire féminin (1931-1934), secrétaire du SPES (1937-1939).

photo de l’US, déc. 1944.
photo de l’US, déc. 1944.

Edmond Lackenbacher appartenait à une famille israélite ; son père, Edouard, était avocat à la Cour d’appel de Paris, et sa mère, Delphine Fix, était sans profession. Il fit ses études secondaires au lycée Condorcet de Paris, obtint le baccalauréat en 1918, intégra l’École normale supérieure de la rue d’Ulm en 1920 (26e sur 26 admis). La même année, il termina sa licence de lettres à la Sorbonne, obtint le diplôme d’études supérieures en 1922 et fut reçu premier à l’agrégation des lettres en 1926 après trois tentatives.

Après avoir effectué son service militaire en 1924-1925 comme sous-lieutenant dans l’Infanterie, il commença sa carrière professorale en novembre 1925 au lycée de Bourges (Cher) comme professeur licencié ; il y demeura jusqu’en 1931, année où il accéda au cadre parisien. Du lycée Pasteur de Neuilly (1931-1938), il passa au lycée Louis-le-Grand en janvier 1939 où il occupa la chaire de première supérieure. Tous ses supérieurs s’accordaient à reconnaître en lui un excellent professeur, consciencieux malgré ses lourdes responsabilités syndicales, dévoué, simple, entraîneur de ses élèves. « Il aimait son enseignement, se consacrait avec dévouement à ses kâgneux » renchérissait Maurice Lacroix, son collègue au lycée voisin Henri-IV, dans l’hommage qu’il lui rendit dans le premier numéro de l’Université syndicaliste du nouveau Syndicat national de l’enseignement secondaire, en décembre 1944.

Les deux professeurs n’avaient pas que ce point commun, ils étaient tous les deux syndicalistes, défenseurs de la culture classique humaniste de l’enseignement secondaire, de la qualité de la formation de ses maîtres et donc de l’agrégation, et en même temps partisans du rapprochement avec la classe ouvrière et donc de l’adhésion à la CGT du Syndicat national des professeurs de lycées et de l’enseignement secondaire féminin (plus connu sous le nom de S3), dont ils étaient militants depuis leur entrée dans la profession.

Membre de l’influente Société des agrégés, Edmond Lackenbacher entra dans son comité en 1928 et en fut le secrétaire général en 1929-1930, ce qui facilita certainement sa succession à Victor Cope en 1931, à la présidence du Syndicat national qui rassemblait alors une majorité importante des universitaires, d’autant que la double affiliation à d’autres syndicats confédérés (CGT ou CGTU) était admise.

Esprit conciliant mais déterminé, il essaya de préparer la transition vers l’adhésion du syndicat à la CGT, avec d’autres membres de la commission exécutive et du bureau national (comme Maurice Lacroix, Laure Bréchot ou Marthe Fauré), en favorisant les rapprochements des prises de position entre les différents syndicats du secondaire, notamment contre la politique d’austérité budgétaire qui se développa à partir de 1932-1933. Les membres confédérés (Lucien Mérat et Maurice Janets) ou unitaires (Jean Bruhat) du S3 ne réussirent cependant pas à entraîner le Syndicat national dans l’action unitaire de débrayage et de manifestation du 20 février 1933 ; le S3 se limita à une protestation.

Au congrès de Pâques suivant, Edmond Lackenbacher et ses amis échouèrent de peu dans leur projet de faire adhérer le S3 à la CGT : l’adhésion dépassa la majorité absolue mais sans atteindre la majorité nécessaire des 2/3. Au congrès de Pâques 1934, dans un contexte d’intense politisation des débats, ces militants firent une nouvelle fois mettre à l’ordre du jour l’adhésion du syndicat à la confédération ; le très actif Cercle Fustel de Coulanges, très orienté à droite, mena une vigoureuse campagne dans le syndicat contre cette adhésion qui fut à nouveau refusée, cette fois-ci à une nette majorité. Lackenbacher en tira la conclusion en démissionnant de la présidence, où il fut remplacé par André-Marie Gossart qui lui proposa d’être président d’honneur du S3, ce qu’il refusa. Il ne quitta cependant pas le syndicat autonome et continua d’y militer dans le S2 (section académique) de Paris où les cégétistes étaient majoritaires et dans la CE nationale dont il resta membre jusqu’en 1937, en s’occupant des personnels enseignants dans les colonies, protectorats et pays étrangers. Durant son mandat de président du S3, il avait en effet acquis une expérience internationale en représentant le syndicat dans la Fédération internationale des professeurs de l’enseignement secondaire officiel (FIPESO) qui regroupait un grand nombre d’associations et de syndicats des pays européens. Il eut alors à s’opposer aux organisations des pays soumis à des régimes autoritaires ou fascistes (avec Mme Cohen-Kahn).

Au congrès du S3 de Pâques 1937, Lackenbacher rassembla dans un long rapport tous les arguments en faveur de l’adhésion du syndicat autonome à la CGT désormais réunifiée, en insistant sur le renforcement de la liberté, la solidarité avec la classe ouvrière, le soutien à l’École unique. Mais l’adhésion fut une nouvelle fois refusée (1851 pour, 3601 contre, 267 abstentions). Lackenbacher qui avait en charge les S1 des colonies, protectorats et pays étrangers ne porta en faveur de l’adhésion à la CGT que les mandats des syndiqués du Maroc qui s’étaient prononcés en ce sens et porta en contre la cinquantaine de mandats des autres S1. Cette attitude semble avoir été diversement appréciée. Les résultats du vote furent en effet modifiés par la suite, ces mandats portés en contre l’adhésion à la CGT étant transformés en absents. Gossart prononça des paroles amicales à l’égard de son prédécesseur lors de son départ du syndicat en lui disant que la porte du S3 lui restait ouverte en permanence.

En effet, comme ils l’avaient annoncé, en cas d’échec, les cégétistes (ex-confédérés et ex-unitaires) quittèrent le syndicat autonome et fondèrent le Syndicat du Personnel de l’enseignement secondaire affilié à la FGE et là a CGT. Aux élections au Comité consultatif de l’enseignement secondaire de juin 1937, Lackenbacher se présenta contre Gossart, son successeur à la présidence du S3 devenu président du nouveau Syndicat national des lycées et collèges créé au même moment ; il fut battu mais obtint un score honorable (1447 voix contre 1939). Cette performance confortait la crédibilité du projet des cégétistes de fonder un nouveau syndicat confédéré.

Edmond Lackenbacher fut rapporteur des statuts du SPES lors de son congrès constitutif de décembre 1937, membre de son bureau national, d’abord chargé du Bulletin d’informations (distinct de l’Université syndicaliste) dans lequel était rassemblée toute la documentation corporative et l’information sur la vie interne du syndicat. En 1938, bien que le SPES eût appelé à faire la grève du 30 novembre décidée par la CGT, comme de très nombreux adhérents du syndicat et même d’autres membres du bureau national (Marthe Fauré, Louis Rallon, Paul Leuilliot, Roger Bouffet), Lackenbacher ne fut pas gréviste. Les non-grévistes du BN présentèrent donc leur démission de l’instance exécutive, mais le secrétaire général Maurice Janets leur demanda de rester à leur poste. Après le congrès de Pâques 1939, il était trésorier-adjoint du SPES.

Mobilisé en septembre 1939 comme capitaine de réserve au 95e régiment d’infanterie, Lackenbacher fut tué sur le front à Arras le 19 mai 1940.

Resté célibataire, il habitait 86, rue d’Amsterdam à Paris (IXe arr.) et déclarait comme charge familiale sa mère veuve à partir de l’année 1934-1935. Il avait été lauréat de l’académie des Inscriptions et Belles Lettres en 1927-1928 pour une étude sur « Le comédie latine au Moyen Age en France » et avait édité une comédie médiévale Lidia (in La Comédie latine en France au XIIe siècle, Parisis, Les Belles-lettres, 1932).

Le 11 novembre 1947, la crypte de la Sorbonne fut dédiée à « l’Université Résistante ». Sa dépouille ainsi que celles de neuf autres enseignants et deux étudiants mbolisaient l’héroïsme des universitaires au service de la France. Une cérémonie de recueillement s’y déroulait jusque dans les années 1960, organisée par la FEN, chaque 11 novembre.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article115025, notice LACKENBACHER Edmond, Antoine, Guillaume par Alain Dalançon, version mise en ligne le 24 novembre 2010, dernière modification le 13 mai 2018.

Par Alain Dalançon

photo de l’US, déc. 1944.
photo de l’US, déc. 1944.

SOURCES : Arch. Nat., F 17/ 23610 B. — Arch PPo. 300. — Arch. IRHSES (S3, La Quinzaine universitaire, SPES, Bulletin du SPES).– Renseignements fournis par J.C. Vayssette. — Yves Verneuil, La société des agrégés de sa fondation à nos jours, p. 53. — J. Sirinelli, Génération intellectuelle, khâgneux et normaliens dans l’entre-deux-guerres, Fayard, 1988, p. 547. — P. Gerbod, « Associations et syndicalismes universitaires de 1929 à 1937 dans l’enseignement secondaire public », Le Mouvement social, n° 73, octobre-décembre 1970, p. 105 et 109. — Notes de Jacques Girault.

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