JOSSOT Gustave, Henri

Par Jean Maitron

Né le 16 avril 1866 à Dijon (Côte-d’Or), mort le 7 avril 1951 à Sidi Ben Saïd près de Tunis ; caricaturiste puis paysagiste.

Trois fripouilles, par Jossot, <em>Les Temps nouveaux</em>, 1905
Trois fripouilles, par Jossot, Les Temps nouveaux, 1905
Sans-le-sou Sans travail Sans domicile
Il n’a pas voulu tuer
Il a osé formuler sa pensée

Né dans une famille aisée, Gustave-Henri Jossot était encore tout enfant quand sa mère mourut. Son père, agent général de la Compagnie d’assurance « Le Phénix », se remaria et l’enfant eut à souffrir de sa belle-mère. Sexagénaire, il en avait conservé souvenir et, le 15 décembre 1926, il écrivit encore : « J’étais tourmenté par la continuelle démangeaison de lui démolir une chaise sur la tête. »

Ses études le conduisirent des Jésuites au lycée de Dijon puis il accomplit une année de service militaire qu’il termina comme sous-lieutenant de réserve. Il travailla alors à Paris dans une compagnie d’assurances et épousa une couturière qui lui donna une petite fille vers 1890. Un petit héritage permit à Jossot de se consacrer à la peinture et, avant tout, à la caricature. Ses premiers dessins commencèrent à paraître en 1891 dans quelques journaux humoristiques. Toutefois, écrit son biographe Michel Dixmier, « il est impossible de lier ce style [de Jossot] à un courant artistique précis ». Par ailleurs, pour Jossot, « dans une caricature, la légende importe autant que le dessin » et « sur un sujet donné, par exemple pour un numéro de l’Assiette au Beurre, il commence par rassembler les idées de légendes avant de se mettre aux dessins ».

De 1894 à 1907, Jossot collabora à des publications humoristiques (Le Rire), littéraires, artistiques (La Plume, La Critique), puis, à partir de 1901, presque exclusivement satiriques (Le Diable, l’Assiette au Beurre, n° 1, 4 avril 1901 — n° 347, 23 novembre 1907, près de 300 dessins) ou politiques (L’Action, l’Almanach de la Révolution, 1902, Les Temps Nouveaux, 1905-1908). Il publia aussi des albums de caricatures, des cartes postales, quelques lithographies, des affiches, etc. Production peu abondante comparée à d’autres qui s’explique en partie par ses besoins limités : en 1899, il bénéficia d’un second héritage, celui de son père, qui lui assura une aisance qui durera plus de trente ans.

Sans doute Jossot fut-il un révolté, un contestataire qui attaqua l’ensemble des institutions de la société : justice, police, famille, Église, école. Toutefois, s’il côtoya les théories libertaires, il ne fut pas un anarchiste ainsi qu’en témoigne, entre autres, sa correspondance avec Jean Grave* dont voici quelques échantillons :

— 7 octobre 1906 : « Je ne revendique nullement pour moi cette étiquette [anarchiste], mon idéal étant de n’en point avoir. »

— Lettre sans date : « Le seul palliatif est individuel et consiste à s’éloigner le plus possible de ses semblables. »

— 9 octobre 1906 : « Peu m’importe qu’un écrivain pense ce qu’il écrit pourvu qu’il sème de belles idées [...]. »

« En l’état actuel, l’autorité est indispensable [...]. »

« Je pense encore que l’Autorité pourrait être exercée par des intelligences et non par les élus de la Bêtise universelle. Elle serait peut-être, alors, supportable. »

— Lettre sans date : « Cette sacrée question sociale est insoluble et le restera tant que les hommes resteront bêtes et méchants, ce qui peut durer encore quelque temps. »

« Là-dessus, constatons que nous partageons les mêmes idées, mais que nous différons sur les moyens de les réaliser. »

— Lettre sans date : « Sauf que j’estime qu’il faut des bergers pour conduire le troupeau tant que le troupeau ne saura pas se conduire seul, vos idées sont les miennes car les bergers me dégoûtent... autant que le troupeau. »

— 3 décembre 1906 : « Vous avez peut-être raison, je ne connais pas grand-chose de l’anarchie et des anarchistes [...]. »

« Vous êtes d’excellents démolisseurs ; mais je vous attends toujours au pied du mur [...]. »

« Si vous aimez le genre humain, moi je l’exècre tout en adorant la vie. Certains de mes congénères ont vraiment de trop sales gueules et le Laid crispe mes nerfs d’artiste. »

Jossot, qui ignora les luttes ouvrières, refusa tout idéal politique et ne laissa espérer aucun changement de société par la voie révolutionnaire. Il fut avant tout un révolté individualiste à la manière des Laurent Tailhade, Zo d’Axa et Darien, des dernières années du XIXe siècle.

Fin 1911, Jossot qui, jusque-là, avait habité Paris, Neuilly, Rueil et vécu des séjours prolongés à la campagne ou effectué des voyages en Bretagne, en Corse, en Suisse, décida de s’installer en Tunisie qu’il avait visitée à plusieurs reprises : 1896, 1904, 1910. Sans doute fuyait-il, de même que sa femme, le monde occidental et son « tohu-bohu », mais aussi la société des hommes et le souvenir de la perte de leur fille unique, morte à onze ans.

Et puis, après une crise mystique l’année précédente qui le fit renouer avec le catholicisme, il se convertit à l’Islam (février 1913) et devint Abdou-L- Karim Jossot durant une vingtaine d’années. Lorsqu’il mourut, trois ans après sa femme, il avait rompu avec toute forme de religion organisée et il fut enterré civilement au cimetière des "oubliés" de Dermech près de Sidi Bou-Saïd.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article114651, notice JOSSOT Gustave, Henri par Jean Maitron, version mise en ligne le 24 novembre 2010, dernière modification le 16 mai 2011.

Par Jean Maitron

Trois fripouilles, par Jossot, <em>Les Temps nouveaux</em>, 1905
Trois fripouilles, par Jossot, Les Temps nouveaux, 1905
Sans-le-sou Sans travail Sans domicile
Il n’a pas voulu tuer
Il a osé formuler sa pensée
 Il n’est a aucun groupe anarchiste, et il a le culot de se croire libertaire ! ">Gustave Jossot et les anarchistes
Gustave Jossot et les anarchistes
- Il n’est a aucun groupe anarchiste, et il a le culot de se croire libertaire !
Catalogue de l’exposition <em>Jossot caricatures</em>, bibliothèque Forney, 2011
Catalogue de l’exposition Jossot caricatures, bibliothèque Forney, 2011
Commissariat de l’exposition : Michel Dixmier et Henri Vittard
Portrait de Jossot par Frédéric-Auguste Cazals, 1895. Dessin 48 x 31 cm
Portrait de Jossot par Frédéric-Auguste Cazals, 1895. Dessin 48 x 31 cm
Jossot avait publié dans la revue La Plume en 1895, un portrait de Cazals, ami de Verlaine, d’où la dédicace "En revanche".
Jossot en Tunisie en 1913
Jossot en Tunisie en 1913
Photographie Lehnert & Landrock (Jossot caricaturesd)
 J’ai rêvé que j’étais vivant !!! "><em>L’Assiette au Beurre, Les refroidis</em>, n° 156, 26 mars 1904
L’Assiette au Beurre, Les refroidis, n° 156, 26 mars 1904
- J’ai rêvé que j’étais vivant !!!

ŒUVRE : Viande de « Bourgeois », Paris, L. Michaud, 1906. — Le Sentier d’Allah, Hammamet, à compte d’auteur, 1927. — Le Foetus récalcitrant, Sainte-Monique par Carthage, à compte d’auteur, 1938 ; réédition, postface d’Henri Viltard, éditions Finitude, 2011. — Goutte à Goutte, inédit.

SOURCES : Thieme und Becker, Dictionnaire général des artistes, de l’antiquité à nos jours, Leipzig, vol. XIX, p. 184. — A. Dardel, L’étude des dessins dans les journaux anarchistes de 1895 à 1914, Mémoire de Maîtrise, Sorbonne, 1970. — M. et E. Dixmier, L’Assiette au Beurre, Mémoire de Maîtrise, Paris I, 1973, publié dans la Collection du Centre d’Histoire du Syndicalisme. — Correspondance, fonds Jean Grave, IFHS. — Un Cahier de l’art mineur, n. 23, s.d., de 128 p., abondamment illustré, a été consacré à Jossot par Michel Dixmier. — M. et E. Dixmier, Jossot, 37 pages, ronéoté, inédit. — Michel Dixmier et Henri Viltard, Jossot caricatures. De la révolte à la fuite en Orient, préface de Cabu, Paris Bibliothèques, 2011, 184 p.

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