GIRARD André [Dictionnaire des anarchistes]

Par Jean Maitron, notice revue par Guillaume Davranche

Né le 23 mars 1860 à Bordeaux (Gironde), mort le 8 avril 1942 ; employé de bureau à la préfecture de police, puis correcteur ; anarchiste, puis sympathisant communiste.

En 1894, employé de bureau à la préfecture de police, André Girard collaborait, sous le pseudonyme de Max Buhr, au quotidien mi-révolutionnaire mi-patriote La Cocarde, tout en entretenant des relations de sympathie avec Jean Grave. A l’époque du procès des Trente (voir Élisée Bastard), il prit parti pour les anarchistes persécutés dans les colonnes du journal.

Sa véritable identité ayant été découverte, il fut aussitôt révoqué de la préfecture. Il travailla alors comme correcteur d’imprimerie.

Lorsque, en mai 1895, Jean Grave, après sa sortie de prison, lança Les Temps nouveaux, André Girard en devint un fidèle collaborateur, prenant en charge la rubrique “Mouvement social”. A l’époque, il collabora également à L’Action sociale de Bernard Lazare, et à L’Art social de Gabriel de la Salle et Augustin Hamon*.

En janvier et février 1898, André Girard rédigea une série d’articles sur la « coopération communiste », suggérant aux coopératives ouvrières de production et de consommation d’échanger des biens et des services sans estimation de valeur. Sa proposition resta sans écho, d’autant que l’affaire Dreyfus commençait alors à occuper tout l’espace politique.

Bientôt, comme la grande majorité du mouvement anarchiste, André Girard s’engagea contre la réaction cléricalo-militaire et antisémite. Dans Les Temps nouveaux du 13 août 1898, il écrivit que l’article « J’accuse » de Zola était un « coup formidable porté au militarisme et au respect de l’armée » et avait la valeur d’un « acte révolutionnaire ». Il estima que la neutralité, dans cette affaire, était « absurde », contestant l’attitude réticente des Temps nouveaux. Il collabora à cette époque au Journal du peuple, quotidien dreyfusiste révolutionnaire dirigé par Sébastien Faure.

En juillet 1900, à l’occasion de l’assassinat du roi Humbert Ier d’Italie par l’anarchiste Bresci critiqua la stratégie des attentats. Dans Les Temps nouveaux du 4 août 1900, sous le titre « Tirez fort, visez juste ! », il écrivit : « Quelque sympathie, quelque admiration même qu’on puisse éprouver pour le ferme courage d’un homme qui, de propos délibéré, s’offre en holocauste en frappant un dirigeant voué par ses crimes à l’exécration publique, la vérité doit être hautement proclamée, dans l’intérêt même de l’issue de la lutte sociale. Ce n’est pas la tête politique qu’il importe de frapper. C’est la tête économique, la Propriété qu’il faut atteindre... »

Un mois plus tard, par une brève dans Les Temps nouveaux du 8 septembre 1900, il soutint le projet de fondation d’une Fédération communiste révolutionnaire internationale à l’occasion du congrès antiparlementaire (voir Fernand Pelloutier). Finalement, celui-ci fut annulé au dernier moment par le gouvernement.

En mars 1902, André Girard adhéra au syndicat des correcteurs, au moment où celui-ci avait quitté la fédération du Livre (voir Albin Villeval). De 1905 à 1908, il appartint au comité syndical.

Le 24 mars 1910, il fut parmi les 16 signataires de l’affiche « A bas Biribi » imprimée par le CDS pour réclamer justice dans l’affaire Aernoult-Rousset (voir Albert Dureau). Les 16 signataires passèrent en procès les 4 et 5 juillet pour provocation au meurtre et à la désobéissance, et furent acquittés.

Quelques semaines plus tard, participant à la campagne antiparlementaire (voir Jules Grandjouan), il fut candidat abstentionniste dans la 3e circonscription de Paris 11e, sous l’étiquette « antiquinzemille ».

A l’époque de l’affaire des « bandits tragiques » (voir Jules Bonnot), André Girard condamna nettement l’illégalisme : « Si les bourgeois, dans l’application de leurs principes d’individualisme égoïste, sont des bandits, les soi-disant anarchistes qui suivent les mêmes principes deviennent, par ce fait, des bourgeois et sont aussi des bandits. Bandits illégaux, peut-être, mais bandits quand même et également bourgeois. » (Les Temps nouveaux du 6 janvier 1912).

De mars à mai 1912, il appartint au Comité antiparlementaire révolutionnaire — impulsé par la FRC — qui mena une campagne abstentionniste à l’occasion des élections municipales de mai. Ce comité, dont Henry Combes était le secrétaire et Lucien Belin le trésorier, rassemblait 25 personnalités anarchistes et/ou syndicalistes révolutionnaires (voir Henry Combes).

Quelques mois plus tard, il participa à la controverse sur le néomalthusianisme qui opposa Les Temps nouveaux au Libertaire, refusant de voir dans « cette théorie purement régénératrice [...] la solution principale à la question sociale au point de vue économique » (Les Temps nouveaux du 14 septembre 1912).

A l’approche du congrès national organisé par la Fédération communiste anarchiste, André Girard fut de ceux qui s’enthousiasmèrent et obtinrent le ralliement des Temps nouveaux. Il participa activement à la préparation de ces assises, qui se tinrent les 15, 16 et 17 août 1913. A la tribune, il donna lecture des lettres adressées aux congressistes par Kropotkine, Paul Reclus*, ainsi que par les détenus politiques de la FCA, comme Eugène Jacquemin.

A l’issue du congrès, il fit partie de la commission de huit membres (voir Pierre Martin) chargée de mettre sur pieds la nouvelle organisation nationale, baptisée Fédération communiste anarchiste révolutionnaire.

Quand la guerre éclata, André Girard, âgé de 54 ans, ne fut pas mobilisé. Avec Charles Benoît, il fut un des principaux militants du Groupe d’entraide des Temps nouveaux qui, du 20 novembre 1914 à fin décembre 1916, collecta 6 842 francs pour aider les amis mobilisés. Le groupe avait conservé le local de la rue Broca, à Paris 5e.

Au début des hostilités, il s’était résigné pendant quelque temps à la défense nationale, et avait collaboré à La Bataille syndicaliste.

Mais bientôt il se ravisa, et se montra hostile à la guerre et à l’union sacrée. Dans une lettre du 21 février 1915, adressée à son camarade Mougeot, il écrivait : « Ta lettre, comme beaucoup d’autres que nous recevons de camarades mobilisés, nous font voir que malgré le cataclysme qui passe sur l’Europe, la plupart conservent intactes leurs idées. Il était à craindre que le milieu, l’emballement de la guerre ne modifiât leurs manières de penser. Eh bien ! il n’en est rien. » Et plus loin, il ajoutait que beaucoup de patriotes « reviendront de leurs illusions sur les beautés de la guerre, du militarisme et de la gloire meurtrière. Ils auront vu tout ça de près et sauront ce que ça vaut. Alors, quand nous, nous lutterons pour que ces choses disparaissent, ils seront avec nous, au moins de cœur ».

Durant la période 1915-1916, il fut membre du comité syndical du syndicat des correcteurs de la Seine.

La conférence de Zimmerwald l’enthousiasma et, dès janvier 1916, le Groupe des Temps nouveaux donna son adhésion au Comité pour la reprise des relations internationales (CRRI). Il s’en expliqua dans une « Première lettre » adressée aux anciens abonnés.

Cette lettre fâcha Jean Grave, qui accusa André Girard et Charles Benoît d’usurper le titre des Temps nouveaux et d’occuper indûment le local. Après un vain échange de lettres, Grave fit changer les serrures, et le Groupe des Temps nouveaux se trouva mis à la porte.

Cette affaire motiva la publication, en mars 1916, d’un appel anarchiste de soutien à l’union sacrée, le « Manifeste des Seize » (voir Jean Grave).

Benoît et Girard répondirent au Manifeste des Seize dans un texte intitulé « La paix par les peuples » (voir Charles Benoît).

Le texte appelait à poursuivre l’œuvre de Zimmerwald en constituant « un congrès mondial du prolétariat, dont l’œuvre sera tout d’abord d’exiger la cessation des hostilités et le désarmement immédiat et définitif des nations ».

Le Journal du peuple d’Henri Fabre accepta de le publier, mais il fut intégralement censuré. André Girard et Charles Benoît publièrent alors une seconde brochure clandestine. Intitulée « Deuxième lettre. Un désaccord », elle reproduisait l’échange de correspondances au sein de l’ancienne équipe des Temps nouveaux, et le texte « La paix par les peuples ».

En 1916-1917, André Girard collabora à Ce qu’il faut dire, le journal pacifiste libertaire de Sébastien Faure.

Charles Benoît et lui publièrent ensuite une « Troisième lettre » aux anciens abonnés des Temps nouveaux, dans laquelle ils annonçaient leur volonté de fonder un nouvel organe. Celui-ci devait voir le jour en janvier 1918, et s’intituler L’Avenir international. Girard en fut le rédacteur en chef.

Publié jusqu’en août 1920, L’Avenir international, prudemment sous-titré « revue mensuelle d’action sociale, littéraire, artistique, scientifique » fut domicilié au 96, quai de Jemmapes, dans les locaux de l’ancienne Vie ouvrière et eut comme gérants Julien Béranger puis André Girard, et comme administrateur Marcel Hasfeld. Ce fut avant tout une tribune de discussion de coloration pacifiste et pro-Révolution russe, qui attira des contributeurs assez variés (voir Charles Benoît).

Après la guerre, André Girard collabora à La Vie ouvrière, mais ne suivit pas Pierre Monatte au Parti communiste (cf. Le Libertaire, 11 février 1925).

A l’époque de la scission confédérale, le syndicat des correcteurs ayant choisi de rester à la CGT (voir Albin Villeval), André Girard le quitta pour rejoindre la CGTU. Après 1924 il fut, pendant un temps, permanent à l’Internationale des travailleurs de l’enseignement (ITE), dont le communiste Léon Vernochet était secrétaire général. Il travailla également avec le futur sénateur communiste Georges Cogniot qui, dans ses Mémoires parues en 1976 et 1978, devait le qualifier d’« homme probe et droit, profondément estimable ».

En 1935, il s’était éloigné du PCF, considérant que le Front populaire, sous couvert d’antifascisme, préparait une union sacrée patriotique et vue d’une nouvelle guerre contre l’Allemagne. Répondant à une enquête, il écrivit, dans Le Libertaire du 29 novembre 1935 : « Oui, le “Front populaire” prépare à la fois les bonnes élections de “gôche” de 1936 et le “climat moral” propice à une prochaine guerre du “Droit”, de la “Justice” et de la “Liberté”. »

André Girard fut réadmis au syndicat des correcteurs en janvier 1936.

En 1939, il demeurait à Chartres (Eure-et-Loir) et c’est sans doute là qu’il mourut. Il avait été, à ses heures, compositeur de musique.

Sa fille Marie-Louise Bachert fut une militante socialiste de Montrouge.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article114421, notice GIRARD André [Dictionnaire des anarchistes] par Jean Maitron, notice revue par Guillaume Davranche, version mise en ligne le 24 novembre 2010, dernière modification le 3 juin 2014.

Par Jean Maitron, notice revue par Guillaume Davranche

ŒUVRE : (Cotes de la Bibl. Nat.) : Éducation et autorité paternelles, Paris, 1897, 16 p., broch. n° 6 (8° R. 15 263). — Anarchie, Paris, 1901, 11 p. — Au fumier le drapeau ! Roubaix, 1901, 4 p. (8° Lb 57/13 162). — L’Éducation pacifique, Paris, 1902 15 p. — L’Enfer militaire, Paris, 1911, 55 p., broch. n° 44 (8° 15 263). — Le Parlementarisme contre l’action ouvrière (en collaboration avec M. Pierrot), Paris, 1912, 15 p., broch. n° 52 (8° R. 15 263). — Anarchistes et bandits, Paris, 1914, 23 p., broch. n° 70 (8° R. 15 263).

SOURCES : Arch. Nat. F7/13061. — Arch. du syndicat des correcteurs. — J. Grave, Le Mouvement libertaire sous la IIIe République, Paris, 1930. — Jean Maitron, Le Mouvement anarchiste en France. op. cit. — Yves Blondeau, Le Syndicat des correcteurs, op. cit. — Journaux cités.

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