FILLIOL Hippolyte, Marius, Anténor (ou FILHOL Hippolyte)

Par Antoine Olivesi

L’activité militante de Filliol, surtout sur le plan syndical, et plus particulièrement chez les dockers, se déroule, non sans vicissitudes diverses mais avec une tenace continuité pendant une quarantaine d’années à Marseille ainsi que dans d’autres ports méditerranéens ou même atlantiques.

H. Filliol naquit le 30 avril 1881 à Poussan dans l’Hérault et il fut, dans sa jeunesse, classé comme anarchiste. C’est en qualité « d’anarchiste notoire » en effet, qu’il s’installa à Port-Saint-Louis-du-Rhône en 1904, à la fin de l’année, avec le titre de secrétaire général et permanent du syndicat des Ports et Docks, en juin 1905. L’année suivante, un conflit très dur opposa pendant trois semaines, à partir du 21 janvier 1906, les ouvriers de l’usine Solvay de Salins-de-Giraud à la direction. Filliol, ainsi que les dockers de Port-Saint-Louis, aidèrent de leur mieux leurs camarades en grève dans cette localité voisine, dépendante, en Camargue, de la commune d’Arles. Mais le mouvement fut brisé par la troupe et, bientôt, c’est à Port-Saint-Louis même, qu’une grève importante éclata à son tour entre l’entrepreneur chargé de la construction de la minoterie Gautier et les dockers de cette ville, car l’entrepreneur avait confié le monopole du déchargement des matériaux aux ouvriers du bâtiment et non à la manutention des dockers. À la demande de l’entrepreneur, le sous-préfet d’Arles fit venir de nouveau la troupe et la gendarmerie à cheval de Tarascon qui établirent un barrage autour du chantier, interdisant l’accès de la route de la mer qui conduisait à la minoterie Gautier. Mais Filliol, en compagnie d’Antoine Ferrarini, trésorier du syndicat, contourna le barrage en descendant un canal en barque. Il exhorta les soldats à fusiller leurs chefs si ces derniers donnaient l’ordre de tirer sur les dockers en grève.

Finalement Filliol et Ferrarini furent arrêtés et condamnés par le tribunal correctionnel de Tarascon à trois mois de prison ferme pour entraves à la liberté du travail, en novembre. Cette condamnation coïncida, en décembre 1906, avec la démission de trois conseillers municipaux, laquelle entraîna des élections complémentaires le 7 avril 1907. Il n’y eut que trois candidats Filliol, Ferrarini et un autre membre du syndicat des Ports et Docks, Louis Meyzonnat dit Henri. La première municipalité, élue en 1904, après l’érection de Port-Saint-Louis en commune indépendante était, en majorité, socialiste. Elle suivit l’opinion publique ouvrière favorable à Filliol et Ferrarini, très populaires, qui furent élus sans concurrents avec leur colistier. Ils obtinrent 190 voix, compte tenu d’un fort abstentionnisme (41 %).

Filliol fut donc conseiller municipal jusqu’en 1908, la démission collective de la municipalité ayant été refusée, en juin 1907, lors des troubles viticoles du Midi. Il avait inspiré une violente lettre de protestation « contre les fusillades dans le Midi [...] l’investissement de notre région par la troupe » et concluait : « À bas les fusilleurs ! Vive le prolétariat ! »

S. Ferrarini fut réélu sur la liste socialiste sortante du maire Calment contre la liste radicale, en 1908. Filliol, lui, ne se représenta pas et quitta Port-Saint-Louis — où, de toute façon, la coalition patronale ne tolérait plus sa présence — pour se rendre à Marseille, et y devenir très vite l’un des principaux dirigeants du syndicat des Dockers du grand port méditerranéen. Dans l’immédiat, il fallait succéder à Manot* et une lourde tâche attendait Filliol car depuis les grandes grèves de 1900-1905, ce syndicat et l’Union syndicale des Docks, dont il faisait partie, étaient en pleine crise, avaient rompu avec l’UCSO (Union des Chambres syndicales ouvrières) et voyaient fondre leurs effectifs. Il fallut attendre la tenue, à Marseille, en avril 1909, du congrès national de la Fédération des Docks pour constater la gravité de la situation comme l’indique bien l’extrait du rapport suivant : « Les délégués de Marseille, au dernier congrès, ont, en effet, obtenu un tour de faveur pour notre ville, espérant que ce congrès permettra la réorganisation du syndicat qui depuis quelque temps n’existe presque plus que de nom. »

Dès le mois de juin, Filliol commença sa campagne de recrutement et exposa, devant les dockers rassemblés sur leur lieu de travail : « Les mesures [...] prévues pour [...] la réorganisation du syndicat [...] et arriver à lui donner la puissance qu’il eut autrefois. Les dockers seront groupés dans trois sections et chacune d’elles sera représentée par un certain nombre de délégués devant être adjoints aux membres du conseil désignés par l’assemblée générale. » Un mois plus tard, à la Bourse du Travail, le nouveau bureau de l’Union était définitivement constitué de la façon suivante : secrétaire général, Filliol ; secrétaire adjoint, Pajean ; trésorier général, Abel ; trésorier adjoint, Privas ; président de la commission de contrôle, David ; conseil judiciaire, Pajean, Silvestrini, Rey ; commissaires, Costa, Delpech, Couvry, Mariotti, Mariani, Salvarese, Arsano ; délégués, 1re section, Môles, Pajean, Rey, Privas, Costa, Delorme ; délégués, 11e section, Docks, Couvry, Mariotti, Jullien ; délégués, 3e section, Joliette et Vieux Port, David, Salvarese, Silvestrini, Daquino, Averino.

Devenu permanent, à 200 F par mois, Filliol se mit aussitôt au travail et les rapports de police de l’époque permettent de suivre les étapes de la réorganisation entreprise. En effet, dès le 5 juillet 1909, lors d’une réunion à la Bourse, on apprit que le nombre des syndiqués s’élevait « actuellement à 530 ». Le 12 juillet, « M. Filliol, secrétaire général de l’Union syndicale des dockers et les autres membres du bureau se montrent satisfaits des résultats déjà obtenus en ce qui concerne la réorganisation du syndicat. Le nombre de dockers s’étant fait inscrire à l’heure actuelle s’élève à un millier environ ; parmi lesquels on compte un nombre important d’ouvriers abonnés notamment à la Compagnie générale transatlantique »... et le 9 août, « les meneurs se montrent très satisfaits des résultats obtenus... ; plus de 1 400 ouvriers ont déjà donné leur adhésion ».

Mais il fallait persévérer sans relâche et faire rentrer les cotisations. Ainsi, en octobre 1910, « M. Filliol avait convoqué pour hier soir, 6 h 30 les ouvriers de la Compagnie Touache (Môles). À l’heure indiquée, aucun ouvrier ne s’était rendu au bar Caillol, parce que tous travaillaient en continuation. Voyant cela, M. Filliol s’est rendu sur le chantier et il a réussi à faire quitter le travail par tous les ouvriers, au nombre d’une cinquantaine et à les amener à la réunion. » « Poursuivant sa propagande syndicale parmi les dockers, M. Filliol [...] avait convoqué les ouvriers de la Compagnie générale transatlantique à une réunion qui a eu lieu, samedi soir au n° 4 du boulevard Maritime. Une trentaine d’ouvriers ont répondu à son appel. »

« Comme dans les réunions précédentes, M. Filliol a vivement insisté sur la nécessité pour les ouvriers de revenir au Syndicat et de payer régulièrement les quotités. On a désigné les ouvriers Bourgogne et Dessol comme délégués de chantier » (rapports des 13 et 17 juillet 1910).

Filliol s’attaqua simultanément à la reconstitution de la Fédération syndicale des Ports et Docks qui se réalisa progressivement de juillet 1909 à février 1911, pour redevenir Union syndicale de tous les travailleurs du Port.

Dans un premier temps, les membres du conseil d’administration de la Fédération locale des ouvriers des Ports et parties similaires ont tenu une réunion à laquelle ont assisté MM. Manot, Agrinier, Pajean, Filliol, Barry, Coulomb.... Ceux-ci se sont occupé des diverses questions d’ordre intérieur et notamment des moyens à employer pour constituer une caisse de la Fédération. En principe on a décidé que chacun des syndicats adhérents à la Fédération verserait un droit d’entrée et que chaque syndicat verserait des quotités mensuelles en rapport avec le nombre de ses adhérents.

Les syndicats faisant partie de la Fédération sont : l’Union syndicale des ouvriers des Ports et Docks, le Syndicat des charbonniers du Port, le Syndicat des charretiers et chargeurs, le Syndicat des portefaix et emballeurs, le Syndicat des ouvriers des enclos de bois, le Syndicat des peintres et gratteurs de carène, le Syndicat des ouvriers moellonniers, le Syndicat des ouvriers déménageurs (rapport du 19 juillet 1907).

Un an plus tard, les dirigeants de la Fédération projetèrent de « transformer la Fédération des syndicats des ouvriers des ports et parties similaires en un syndicat unique... La nouvelle organisation porterait comme avant 1904, le titre d’Union syndicale des Ouvriers des Ports [...]. Les principaux meneurs de ces corporations, tels que Filliol, Agrinier, Pajean espèrent avec ce groupement, qu’ils comptent pouvoir organiser aussi puissamment que celui qui a fonctionné de 1902 à 1904, arriver à de bons résultats. L’accord n’ayant pu se faire, on s’est séparé, après avoir décidé de faire appel à Manot, ex-secrétaire de la Fédération nationale des Dockers pour le prier d’intervenir en vue de réaliser la fusion des différentes corporations en un seul syndicat » (rapport du 6 décembre 1910).

Quelque temps plus tard, au cours d’une assemblée générale, tenue à la Bourse du Travail, les dockers, les charretiers, les manutentionnaires de bois, les portefaix emballeurs, les moellonniers donnent leur adhésion au groupement projeté [...]. Le Comité exécutif de l’Union syndicale est composé comme suit : Secrétaire général, Filliol (dockers) ; Secrétaire adjoint, Barry (portefaix) ; Trésorier général, Chave (charretiers) ; Trésorier adjoint, Tigrier (manutentionnaires du bois).

Pendant deux ans, donc, Filliol déploya une grande activité, y compris dans le cadre national. En avril 1910, par exemple, il se rendit à Dunkerque pour lutter contre le lock-out patronal décidé contre les dockers de ce port. De même, il intervint en faveur de Jules Durand, dans un grand meeting, le 30 décembre à Marseille, en plein accord avec l’UCSO qui avait rétabli les liens avec le syndicat des Dockers. Dans un même esprit d’union, du moins dans un premier temps, Filliol se montra favorable au grand projet de création d’une Interfédération réunissant tous les travailleurs du port à partir des deux syndicats les plus importants : celui des Inscrits maritimes, dont le secrétaire général, Rivelli* était le plus acharné à réaliser ce regroupement et celui des dockers.

C’est pourquoi, dès juin 1909, le syndicat des dockers considérait que la fusion des inscrits et des dockers s’impose en vue de victoires futures. En janvier 1910, 2 000 placards distribués sur les quais exprimaient en ces termes, la nécessité et le rôle de cette interfédération : « L’organisation qui va surgir en notre sein répond à des besoins immédiats. Elle se lève contre la coalition mondiale des armateurs et entrepreneurs manutentionnaires ; elle se dresse en face de l’International Shipping Fédération dont le but est de briser tous les mouvements revendicatifs » (communiqué dans Le Petit Provençal du 2 janvier 1910).

Le IXe congrès national des Ports et Docks et le XIe congrès maritime votèrent des vœux appelant à l’interfédération.

« Finalement le 21 janvier 1910, les représentants de la Fédération nationale des dockers (M. Pajean), du syndicat des dockers (MM. Filliol et Abel), du syndicat des inscrits maritimes (MM. Augustini et Reaud), des maîtres d’hôtel et garçons (M. Menard) et des charretiers et chargeurs (MM. Chave et Agrinier), votent le principe de l’interfédération de toutes les corporations maritimes d’une incontestable utilité pour une organisation sociale des forces prolétariennes de la lutte des classes » (ibid., 21 janvier)...

... « Le bureau de la section marseillaise de l’interfédération fut composé comme suit : Secrétaires : M. Reaud, secrétaire général de l’Union syndicale des marins du commerce. M. Filliol, secrétaire général de l’Union syndicale des dockers. Trésorier général : M. Agrinier, président du syndicat des charretiers et chargeurs. Trésorier adjoint : M. Lassale, secrétaire général du syndicat des Maîtres d’hôtel et garçons navigateurs.

« Les fonds nécessaires au fonctionnement de la section marseillaise de l’interfédération proviendront d’une cotisation s’élevant à 5 centimes par membre adhérent et par mois » (rapport du 28 février 1910).

Les règles de l’interfédération étaient strictes.

« Aucune cessation de travail ne devra se produire dans aucune corporation adhérente, avant d’en avoir référé au comité de l’interfédération qui devra être juge de l’opportunité de la mesure. Ce comité se composera de 40 membres pris par moitié parmi les corporations maritimes et parmi les corporations adhérentes à la Fédération locale des dockers et parties similaires » (rapport du 21).

Malheureusement cette entente ne dura guère et Filliol fut entraîné dans les querelles de syndicats et de personnes qui s’opposèrent dès le printemps 1910, essentiellement Rivelli et Manot, deux personnalités trop fortes pour pouvoir supporter l’autorité de l’une sur l’autre. D’une part Manot n’avait jamais cessé, depuis sa démission, de « tirer les ficelles » à l’arrière-plan et Filliol était son ami proche de même que Guillaume Agrinier*, secrétaire du syndicat des charbonniers qui déclarait en 1910 : « Manot, Filliol et moi, nous ne faisons qu’un seul homme. » Tous les trois, et quelques autres, réussiront, par une sorte de rotation périodique, à contrôler pendant trente ans le syndicat des dockers.

D’autre part Rivelli, syndicaliste d’envergure nationale lui aussi, ambitieux, autoritaire, farouche ennemi de Manot, éveilla tout de suite la méfiance de ce dernier. Des incidents les opposèrent à l’UCSO, en 1910, lors de la grève des marins et Rivelli fit une campagne de dénigrement contre le syndicat des dockers notamment dans des placards distribués sur les quais « [...] qui ont jeté la suspicion sur les dirigeants et paraissent avoir eu pour conséquence de ralentir le recrutement des adhérents de l’Union syndicale des docks » (rapport du 16 mars 1911).

De même, en pleine grève des Inscrits maritimes, une grève qui dura, en 1912, soixante-dix jours à partir du 19 juin à Marseille, Rivelli et Yvetot étant venus en renfort de Paris, les marins appuyés par Yvetot, reprochèrent aux dockers et à d’autres syndicats une action insuffisante dans la grève de solidarité et de soutien. Pourtant il y eut des chocs sanglants avec la police, de nombreux blessés et plusieurs arrestations parmi lesquelles celle de Filliol lui-même (12 et 13 juillet), ce qui n’empêcha pas l’aggravation des rapports entre les deux syndicats comme en témoigne ce rapport de police du 20 novembre 1912 : « Manot et ses amis sont attaqués, le mois suivant par Rivelli qui veut, paraît-il, les éliminer à tout prix, afin de pouvoir constituer, dans le bassin de la Méditerranée, l’interfédération des inscrits et dockers en dehors d’eux et avec des hommes qu’il pourrait mener à sa guise. De leur côté, ces messieurs ne veulent pas permettre à M. Rivelli de constituer l’interfédération [...] en dehors d’eux, car l’influence de leur rival grandirait »...

Outre ces conflits internes qui entraînèrent, à nouveau, la rupture et le retrait du syndicat des dockers de l’UCSO, il fallait tenir compte aussi des rivalités politiques déplorées déjà, en avril 1910, par L’Ouvrier syndiqué qui évoquait « l’ingérence des politiciens dans le syndicalisme ». Rivelli était en effet lié au Parti SFIO alors que Manot et Filliol venaient du syndicalisme révolutionnaire, avant d’évoluer dans une voie franchement réformiste.

Enfin, malgré tous ses efforts, Filliol ne put empêcher le reflux syndical, l’absentéisme, le non-paiement des cotisations, l’indifférence. Ainsi, en suivant toujours les rapports de police on constate que, le 3 avril 1911, « l’Union syndicale ne compte à l’heure actuelle que 814 adhérents [...] Parmi les 814, les ouvriers dockers figurent pour 500 environ appartenant presque tous aux chantiers des môles. Les ouvriers des chantiers de la Joliette (sauf celui de la Cie mixte), des Messageries maritimes et des docks sont en très petit nombre ». Le chiffre monta jusqu’à 1 600 en août. Mais le 30 juillet 1913, « le syndicat ne compte que 350 adhérents environ » et le 12 janvier 1914, « moins d’une centaine de dockers ont assisté à une réunion du syndicat à la Bourse du Travail, dont l’ordre du jour portait : « disposition à prendre en vue du cahier de revendications à présenter aux entrepreneurs de manutention » ».

Ce fut sans doute pour toutes ces raisons que Filliol démissionna de son poste de secrétaire général du syndicat des dockers en novembre 1912. On s’explique moins son soutien à la liste Chanot victorieuse d’une gauche elle-même très divisée, il est vrai, aux élections municipales de 1912 à Marseille, puis au même Chanot devenu maire et député sortant de la 1re circonscription aux élections législatives d’avril 1914, circonscription portuaire en majeure partie. Cette attitude fut condamnée à la fois par Le Petit Provençal du 5 mai 1914 et par le conseil d’administration du syndicat CGT des dockers qui publia le communiqué suivant :

« Le conseil d’administration des docks se fait un devoir pour dégager la corporation, de protester contre l’attitude de Filliol ex-secrétaire général des ouvriers des ports (1909-1911) qui n’a pas hésité pour ses besoins personnels à jeter la discorde parmi ses anciens camarades en acceptant de défendre la candidature de M. Chanot, l’ennemi de la classe ouvrière et principalement des ouvriers des quais que l’on n’hésita pas, sous son administration, à massacrer et à fusiller. Le conseil d’administration rappelle à Filliol que s’il fut désigné comme secrétaire général des ports de Marseille, ce n’était que pour l’aider à se venger de la coalition patronale de Port-Saint-Louis-du-Rhône qui l’avait chassé de ses chantiers ; qu’il a toujours combattu contre l’organisation des Bourses libres et qu’aujourd’hui il prend la défense de M. Chanot qui en est membre d’honneur. Le conseil d’administration porte à la connaissance des ouvriers des ports que Filliol n’appartient plus à la corporation des dockers depuis 1911 » (rapport du 9 mai 1914).

De même, en 1913, Filliol et Manot avaient été dénoncés pour « leurs accointances avec les patrons » et les acconiers.

Quoi qu’il en soit, lorsque la guerre éclata, le « Syndicat des dockers et parties similaires » était en pleine crise, sa majorité, en dehors de l’UD-CGT, alors que cette dernière tentait de constituer, avec l’appui de Vignaud, un « syndicat légal » adhérent, mais qui ne comptait que 7 à 800 membres contre 4 000 pour son rival (en fait peut-être 2 000 cotisants réels) « torpeur, léthargie, avachissement, je m’enfoutisme » tels sont les qualificatifs décernés par L’Ouvrier syndiqué du 15 avril 1913, à l’ensemble de cette corporation des dockers marseillais qui n’avait jamais réussi à récupérer ses effectifs et sa combativité des années 1900-1904.

On retrouve Filliol à la fin de la Grande Guerre et dans les années mouvementées de 1918-1923 pour le syndicalisme français. Les grèves des dockers reprennent à partir de 1917, d’abord sporadiques, puis plus déterminées en 1918 et 1919 surtout, les revendications portant sur les horaires et les salaires essentiellement. Filliol, redevenu secrétaire général du syndicat des dockers et ayant rejoint, cette fois la CGT, les exposa publiquement dans les réunions du 31 janvier puis du 2 février 1919 : journée de huit heures, seize francs par jour avec 50 % de majoration pour le travail de nuit et le dimanche. Les négociations avec les acconiers furent difficiles. Un premier accord aboutit à quatorze francs pour huit heures en mars, mais les grèves ouvrières gagnèrent tous les syndicats au cours de l’été. Les dockers reprirent la grève au mois d’août et leur action se durcit en septembre. Le 3, Filliol annonça que les dockers étaient « en grève à outrance » et déclara : « Puisqu’ils veulent le désordre, eh bien ils l’auront... Clemenceau ne compte plus sur la police marseillaise, la preuve c’est qu’il a fait venir, pour nous mater, des spahis marocains et les gendarmes » (assemblée générale du 3 septembre 1919). Il fut acclamé alors que le nom de Clemenceau était conspué. De nouveau mandaté, avec Manot, par les dockers, délégué, à la même époque, au nom de la Fédération des Ports et Docks au congrès national de la CGT à Lyon, du 15 au 21 septembre, Filliol reprit les négociations et, après une ultime grève, le 16 octobre, conclut un accord qu’on put considérer comme un demi-succès : augmentation du salaire à 18 francs pour huit heures, mais que d’autres présentèrent comme un demi-échec. Est-ce pour cette raison que Filliol fut remplacé par Manot, une fois de plus, en janvier 1920 ? Alors que ce dernier entreprenait de reconstituer la confédération syndicale de tous les travailleurs du port, puis que se développa la vague de grèves du printemps 1920, le nom de Filliol n’apparaît plus dans les nombreux communiqués du syndicat des dockers. Dès la fin décembre, au congrès fédéral de l’UD à Aix, ce sont Manot et Jouine secrétaire, qui sont délégués. De janvier à avril, Jouine signe le plus souvent, ou alors les communiqués sont anonymes. Filliol aurait démissionné le 26 janvier 1920 et il n’est fait allusion à lui, dans des conditions assez obscures, que lors d’un grand meeting réunissant 6 000 personnes du syndicat des dockers, le 19 avril 1920, pour préparer la grève du 1er Mai ; un orateur, Fanton, évoqua l’expulsion de Filliol du syndicat des dockers et déclara que Manot en était responsable.

Filliol reparut, à l’heure de la scission syndicale, à deux niveaux, celui de l’UD et celui du syndicat des dockers. Il se rangea du côté des confédérés, fut délégué au congrès de la CGT à Paris du 30 janvier au 2 février 1923, appuya Jouhaux dans sa politique nationale et, à Marseille, fut, selon le témoignage relativement récent de Victor Savine, l’un des trois artisans de la reconstruction de l’UD « régulière » de la CGT « légale » — confédérée, avec Charles Gras* et Jules Bernard*, dans les Bouches-du-Rhône. Le 1er mai 1922, les deux cortèges syndicalistes confédérés et unitaires célébrèrent séparément le 1er Mai, et Filliol représenta à la tribune l’UD de Marseille dont il était devenu aussi le secrétaire général adjoint.

Quant au syndicat des dockers, partagé entre minoritaires et majoritaires, la scission devint effective après le congrès de Saint-Étienne, et les unitaires remplacèrent Filliol par Beveraggi au secrétariat général. Mais Filliol et Manot répliquèrent en regroupant autour d’eux une majorité de « confédérés » (Le Petit Provençal, 21 février 1923). Et jusqu’en 1936, Filliol fut régulièrement délégué à la plupart des congrès nationaux de la CGT confédérée au nom de la Fédération des Ports et Docks.

Son activité syndicale, au cours de cette période, fut marquée par diverses initiatives et prises de position. Par exemple à l’automne 1922, il participa à un grand meeting de soutien à la grève des Marins déclenchée le 16 septembre contre le décret Rio et qui se prolongea jusqu’au 8 novembre. Au nom de l’UD confédérée des Bouches-du-Rhône, en présence de Charles Gras* et Dumoulin, venu de Paris, il déclara que défendre les marins c’était aussi défendre une véritable application de la loi de huit heures. « Les travailleurs se doivent de répondre au mot d’ordre patronal et gouvernemental : répression, par le mot d’ordre ouvrier : union. » Cependant, devant la longueur, le durcissement du conflit, le lock-out, Filliol, faute de moyens, ne put assurer un boycottage systématique des navires mais les dockers refusèrent de travailler sur les bateaux mis à l’index. Ils firent grève aussi avec les charbonniers, camionneurs jusqu’au 13 octobre, grèves de solidarité, tantôt générales, tantôt ponctuelles mais le syndicat des dockers n’était pas directement concerné par le décret Rio et, une fois de plus, on retrouve les animosités personnelles entre chefs syndicalistes, en l’occurrence, cette fois Mattei (pour les marins) et Filliol.

Trois ans plus tard, le 9 février 1925, Filliol, au nom de l’UL-CGT dont il était devenu le secrétaire général, appela à manifester contre Castelnau lors d’un meeting resté mémorable à Marseille, par ses violences. Pendant l’été de la même année, au même titre, Filliol intervint simultanément à l’occasion de deux grandes grèves : celle des AGSD pendant tout le mois de juin, aux Messageries maritimes surtout, pour obtenir des augmentations de salaires. Filliol apporta le soutien du syndicat des dockers à son ami Pasquini, secrétaire du syndicat des AGSD qui obtint des promesses satisfaisantes avant de décider la reprise du travail.

Plus longue et plus dure encore fut la grève des employés de banques de la ville, la première d’une telle ampleur. Filliol, au nom de l’UL soutint activement les grévistes, fut l’assesseur de Bastelica* dans le comité de grève, et l’accompagna à Paris, pour négocier avec Caillaux, alors ministre des Finances, à la fin de juillet 1925. Le 20 août, il déclencha une grève de solidarité de 24 heures à Marseille dans les autres syndicats.

En 1928, Filliol signa un contrat de travail pour les ouvriers dockers marseillais.

À partir de 1930, on peut suivre son activité à travers les rubriques du Midi syndicaliste, organe régional de la CGT. Il y écrivit lui-même des articles notamment sur « La situation économique des travailleurs des Ports et Docks ».

Réélu secrétaire à la fin décembre 1933, pour l’année 1934 à la Fédération locale des Ports et Docks, Filliol était également secrétaire général des Fédérations locales. Il se prononça en faveur « d’une liaison totale du rail et de la mer », pour un personnel stable dans les gares maritimes ayant la compétence et le statut des cheminots. Il fut également membre suppléant du Conseil national économique de 1933 à 1936 (Travail salarié - transports), dit "secrétaire adjoint de la Fédération des ports et docks".

La situation des dockers était très complexe alors à Marseille où trois syndicats s’affrontaient : celui des confédérés qui avait son siège au n° 4 du boulevard Maritime, le syndicat CGTU dissident, dirigé par Ciavaldini* ex-communiste et Nazzi soutenu par la municipalité de Sabiani, qui avait conservé le sigle et le local du boulevard des Dames, et enfin le syndicat CGTU « orthodoxe », lié au PC mais encore très faible avant 1934 (siège rue Peyssonnel). Filliol demeurait, quant à lui, à l’autre extrémité du golfe de Marseille, dans le quartier de La Pointe Rouge, beaucoup plus calme que celui de la Joliette et des docks. Or, ces derniers vont s’animer davantage encore dans la dynamique du Front populaire et la réunification syndicale.

Lors du congrès de l’UD des Bouches-du-Rhône confédérée le 30 juin 1934, on entendit un « appel pathétique du vieux lutteur Filliol », d’une part pour constituer un fonds de réserve permettant de faire vivre Le Midi syndicaliste et d’assurer sa parution régulière bimensuelle à cinq centimes, d’autre part pour exprimer sa méfiance envers les manœuvres des délégués unitaires lors des négociations entamées pour réaliser la fusion.

De son côté, Rouge-Midi ne se priva pas d’attaquer vivement Filliol et de lui reprocher de freiner le mouvement unitaire chez les dockers.

D’après les souvenirs de vieux dockers interviewés il y a quelques années, Filliol et Manot étaient accusés de double jeu et de contacts avec le patronat et le gouvernement, mais ces témoignages émanent de sources communistes et, dans la réalité, c’était la mairie, avec Sabiani, qui contrôlait surtout les ports, l’emploi, l’embauche, etc., et avec qui, il fallait composer.

On reprochait aussi à Filliol et à Manot de négocier, au sein de la commission régionale des prix et des salaires, dans des conditions défavorables sur l’indice du coût de la vie, la baisse des salaires imposée par la politique de déflation que les dockers trouvaient excessive. Ils contestaient du reste l’exactitude des statistiques indiciaires.

D’où la crise de décembre 1935-janvier 1936 : le 9 décembre 1935, Le Petit Provençal publia un communiqué de Filliol, secrétaire général de la Fédération locale résumant les négociations entamées depuis le 3 avec le syndicat unitaire, une réunion commune des deux délégations le 6, présidée par Manot qui avait abouti à un accord d’unité. Un nouvel organisme résultant de cette fusion prenait le nom d’Union syndicale unifiée des ouvriers des Ports et Docks et gardait comme siège le local du 4, boulevard Maritime. Dans le nouveau conseil syndical unifié, on relève les noms, par ordre alphabétique d’Advenant, Andreani, Augier, Boveraggi, Ciavaldini, Coulet, Deleuil, Di Marco, Dufayard, Garone, Lafont, Laguardia, Nazzi, Picus, Pisani, Pellen, Tagliagambe, Tomasino. Mais s’agissait-il d’une véritable réunification ou d’une manœuvre tactique ? Par ailleurs, les dockers étaient en grève jusqu’au 17 décembre et c’est un communiste, Gagnaire* qui dirigea le comité de grève avec le soutien d’autres syndicats déjà réunifiés, notamment celui des Transports et qui obtint satisfaction (communiqué de victoire dans la presse le 18). Pendant ce temps, du 13 au 15, Filliol et Advenant avaient participé au congrès national de fusion, au Havre et ils en firent le compte rendu dans une assemblée générale présidée par Manot, le 19. Filliol fut l’un des deux orateurs et son compte rendu fut approuvé par le nouveau conseil syndical.

Mais le 27, deux cent cinquante dockers ex-confédérés se réunirent pour exclure leurs dirigeants en raison de leur attitude timorée lors de la récente grève et un nouveau conseil syndical fut élu, dirigé par Di Marcho Louis* et Marcel Andreani*, ce dernier proche du PC.

Ainsi Filliol et ses amis se virent « désavoués par la base » au moment où se préparait une nouvelle grève des dockers et à la veille même du congrès de fusion des deux UL-CGT et CGTU des Bouches-du-Rhône qui s’ouvrit dans cette ville au début janvier 1936 et dont l’accès fut interdit à Manot et à Filliol, malgré les appels à l’indulgence de Jouhaux et d’autres leaders syndicalistes.

Puis éclata la dure grève des dockers à partir du 30 janvier 1936, racontée par Charles Tillon* dans On chantait Rouge, et où Gagnaire, Andreani et les communistes jouèrent les premiers rôles. Les dockers refusèrent une nouvelle baisse de 10 % de leurs salaires et dénoncèrent à nouveau un indice des prix faussé. Les acconiers décrétèrent le lock-out. Le 11 février, 4 000 gardes mobiles en armes assiégeaient les docks où les grévistes étaient ravitaillés par la population. La tension était grande et il fallut attendre la démission du gouvernement Laval, et l’arrivée de Frossard au ministère du Travail du cabinet Sarraut pour aboutir, le 21 février à un accord favorable aux grévistes, en présence de Frossard lui-même venu sur place à Marseille.

Cette victoire renforça l’influence des communistes chez les dockers, mais ne réglait pas encore le problème de la réunification syndicale dans cette corporation. En effet, Filliol fut délégué au congrès national de réunification syndicale de Toulouse, avec Gagnaire, au début mars 1936.

Puis éclatèrent les grandes grèves de juin à la suite desquelles, les communistes accentuèrent leur implantation syndicale dans la plupart des secteurs, et, le 8 août 1936, lors d’une assemblée générale des dockers de Marseille ces derniers confirmèrent, à l’unanimité, l’exclusion de Filliol et de Manot, et ce, encore, malgré les appels à la réconciliation de Tillon, Legal et Loriot qui souhaitaient une réponse favorable à leur demande de réintégration.

Pourtant, Filliol fit de nouveau surface, trois ans plus tard.

En effet, le 4 décembre 1939, après la dissolution du PC, Filliol signa, en compagnie de Manot, Advenant, Ciavaldini et Beveraggi, une lettre adressée au préfet, au nom de la Fédération nationale unitaire des Ports et Docks et du Syndicat général des ouvriers des Ports et Docks de la ville de Marseille, réclamant, au vu des statuts déposés le 12 mars 1936, les biens du Syndicat des ouvriers des Ports, Docks et similaires, siégeant 16 boulevard des Dames et dissous le 26 septembre 1939 (M6/11793). Seul, Ciavaldini poursuivit ces démarches jusqu’en 1940, alors qu’on perd la trace d’Hippolyte Filliol.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article113313, notice FILLIOL Hippolyte, Marius, Anténor (ou FILHOL Hippolyte) par Antoine Olivesi, version mise en ligne le 24 novembre 2010, dernière modification le 24 novembre 2010.

Par Antoine Olivesi

SOURCES : Arch. Dép. Bouches-du-Rhône, V M 2/214 (lettre de démission des cinq élus de Port Saint-Louis-du-Rhône ; XIV M 24/42 (statistique des syndicats au 1er janvier 1911 et 1912) ; XIV M 24/44 ; XIV M 24/46 (grève de 1928) ; XIV M 25/32 ; XIV M 25/51 (rapport du 31 janvier, 2 février et 3 mars 1919 ; XIV M 25/54 (rapport du 20 avril 1920) et les nombreux dossiers de la série XIV M 25, de 55 à 78 notamment et au-delà ; M 6/3412 (rapport du 31 décembre 1910) ; M 6/3852, M 6/3855 (rapport du 9 mai 1914) ; M 6/10824 (rapports du 12 novembre 1908, des 14 et 23 juin, 7 et 23 juillet, 17 et 23 août 1909, 2 et 31 janvier, 21 et 28 février, 12 mai, 13 octobre, 3 novembre et 6 décembre 1910) ; M 6/10825 (rapports du 30 avril 1913) ; M 6/10828 (rapports des 17 février, 3 avril, 29 mai 1911, 11 mars, 25 octobre, 8 novembre 1912, 10 janvier et 5 juillet 1913 ; M 6/10830 ; rapports du 12 mai 1910 et du 30 avril 1913 ; M 6/10839, rapport du 9 août 1936 ; M 6/11793 (lettre du 4 décembre 1939). — Le Petit Provençal, notamment les 8 octobre 1905, 8 janvier 1907, 21 janvier 1910, 28 mars, 5 mai, 16 juillet 1914, 31 janvier, 9 février, 23 au 31 mars, 24 août, 11 et 16 septembre 1919, 2 mai 1922, 31 janvier et 21 février 1923, 9 février, 22 et 31 juillet, 21 août 1925, 26 décembre 1933, 22 mars, 22 avril 1934, 1er juillet, 15 décembre 1934, 9, 13, 22, 29 décembre 1935, janvier 1936. — L’Ouvrier syndiqué, avril 1910, 15 juillet-1er août 1912, 15 avril 1913. — Le Midi syndicaliste, 1932-1934. — Rouge-Midi, 22 et 29 décembre 1934, 21 décembre 1935, 6 janvier 1936. — Les Temps Nouveaux, 1er décembre 1906. — Dictionnaire, t. 12, p. 193 ; t. 16, p. 292, 295 à 362 ; t. 17, p. 32, 33, 41 ; t. 22, p. 310-313 (Ciavaldini). — Ch. Tillon, On chantait Rouge, op. cit., p. 202 à 209 ; La CGT, op. cit. — Patrick Barrau, Le Mouvement ouvrier à Marseille de 1900 à 1914, op. cit. ; Jacques Bonnabel, Le Mouvement ouvrier à Marseille de 1914 à 1920, op. cit. ; D. Moulinard, Les débuts du Parti communiste à Marseille, Mémoire cité ; Henri Morel, Les consultations électorales à Port-Saint-Louis-du-Rhône de 1904 à 1973, Mémoire, Aix, 1974 ; Véronique Avellan, Le Syndicat des Marins à Marseille, ibid., Aix, 1978 ; M.A. Stagliano Le Midi syndicaliste, Mémoire cité ; J.-L. Charrière, Le Syndicat des ouvriers de Port-Saint-Louis-du-Rhône, 1902-1912, DES Faculté de Droit, Aix, 1974 ; J. Bailly, Le Mouvement ouvrier à Marseille de 1936 à 1939, ibid., 1971, op. cit. ; Gabriel Balme, renseignements sur la grève des ouvriers de l’usine Solvay aux Salins-de-Giraud (important travail manuscrit). — Lettre de Victor Savine, adressée le 13 juin 1974.

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