ESCUDIER Boniface, Étienne, Joseph, dit « en Faci » (diminutif de Boniface en catalan)

Par André Balent

Né le 28 février 1875 à Canohès (Pyrénées-Orientales), mort le 14 février 1953 à Canohès (Pyrénées-Orientales) ; ouvrier agricole et petit paysan ; militant socialiste et syndicaliste ; maire de Canohès (1904-1912).

Ouvrier agricole, militant syndicaliste, adhérent de la Fédération des Agricoles du Midi, Boniface Escudier fut l’un des principaux dirigeants et promoteurs des syndicats d’ouvriers agricoles et viticoles dans les Pyrénées-Orientales. Il participa au premier congrès de sa Fédération, à Béziers (Hérault) du 15 au 18 août 1903 et y représenta les syndicats de Claira et du Soler (Pyrénées-Orientales). Il assista également aux XVe-XVIe et XVIIe congrès nationaux corporatifs —IXe, Xe et XIe de la CGT— 1906, 1908 et 1910. En 1905, il était secrétaire de la Fédération départementale des syndicats de travailleurs de la terre des Pyrénées-Orientales.

Aux élections municipales de mai 1904, il fut élu maire de Canohès à la tête d’une liste de la Fédération socialiste des Pyrénées-Orientales (PS de F). Il fut réélu maire en mai 1908 et battu en mai 1912. À la tête d’une municipalité ouvrière combative, Boniface Escudier déploya une grande activité. Parmi les décisions qu’il prit, pendant la durée de ses deux mandats, il convient de souligner plus particulièrement l’emprunt qu’il fit voter en avril 1907 pour ouvrir des chantiers communaux dont l’objectif était de « remédier au chômage qui sévit actuellement dans la commune par suite de la crise viticole » (délibération du conseil municipal de Canohès, 22 avril 1907). Cet emprunt de 3 000 francs contracté par la commune fut remboursé par un impôt municipal extraordinaire. Boniface Escudier fit subventionner l’importante société de danses de Canohès, « La Prolétarienne » dont le développement était parallèle à celui du mouvement ouvrier (délibération du conseil municipal de Canohès, 21 octobre 1908). Par ailleurs, sur proposition de Boniface Escudier, le conseil municipal fit fermer l’église de Canohès (délibérations des 20 septembre et 18 octobre 1907), en prétextant de l’état de délabrement du bâtiment ; cette décision, toute politique, visait la fraction catholique de la population canouharde dont il estimait qu’elle s’identifiait trop souvent aux intérêts des riches propriétaires fonciers. Ce fut le point de départ d’un affrontement avec l’Église. Le préfet, rapporta un arrêté d’Escudier, en date du 26 février 1906, interdisant l’accès à église. Pour avoir refusé d’obtempérer aux ordres préfectoraux, Escudier fut suspendu pendant un mois. Il avait traduit ceux de ses jeunes concitoyens catholiques qui avaient contrevenu à son arrêté devant le tribunal correctionnel qui les condamna à un jour de prison et 5 F d’amende.

L’évolution d’Escudier, au cours de la grande crise de mévente du vin qui aboutit aux troubles de 1907 est significative du désarroi que causa dans les rangs des syndicats ouvriers le développement de la CGV (Confédération générale des Vignerons) : en 1905 en effet, au IIIe congrès de sa Fédération il se plaça aux côtés des syndicalistes révolutionnaires en refusant de s’associer aux premières manifestations de propriétaires contre la fraude, estimant que ce problème ne concernait pas le prolétariat agricole. Puis il changea d’attitude en face du développement brutal que prenait la crise —il vota à Amiens (octobre 1906) pour la proposition de V. Renard— et tout en restant à la CGT il adhéra également à la CGV, justifiant cette double appartenance au Ve congrès de sa Fédération (Béziers 2 et 3 novembre 1907) en arguant de sa double qualité de salarié et de petit propriétaire : « Bien que révolutionnaire, j’adhère à la CGV, mais comme petit propriétaire. J’estime en effet que si le syndicalisme défend ma qualité de salarié, la CGV défend également ma qualité de petit récoltant ; j’ai des intérêts des deux côtés. » Il fut alors violemment combattu par la direction fédérale, notamment par son secrétaire Paul Ader, qui estimait que l’adhésion à la CGV était antisyndicaliste et antiouvrière. Le congrès de 1907 donna raison à Paul Ader par 27 voix contre 9 et 1 abstention. Par la suite, cette position ira en se durcissant, le VIe congrès (Narbonne, 1908) décidant que « nul syndicat, nul syndiqué ne peuvent à un titre quelconque rester affiliés à la CGV sous peine d’exclusion de la Fédération et de la CGT » (ordre du jour adopté par 34 voix contre 2 et 6 abstentions). Boniface Escudier démissionna alors de la CGV.

Le 1er novembre 1911, au IIIe congrès des syndicats ouvriers des Pyrénées-Orientales Escudier fit adopter un ordre du jour contre le racisme et pour la solidarité avec les travailleurs immigrés. Ce texte s’élevait notamment contre les exactions, spoliations et sévices dont sont victimes les travailleurs indigènes du Nord de l’Afrique que l’on prétend civiliser, il dénonçait « l’astuce des politiciens se taillant d’immenses domaines, prix de leur silence sur toutes les gabegies des administrateurs de cette région » et estimait « nécessaire une campagne syndicale active par la CGT parmi les travailleurs indigènes qui, par plusieurs fois, ont donné des preuves manifestes de leur esprit revendicatif ».

Ce IIIe congrès décida la création d’une Union départementale. Escudier fut élu membre de la commission qui devait fixer les modalités de sa constitution. Le congrès constitutif de l’UD-CGT des Pyrénées-Orientales eut lieu le 17 mars 1912.

Lors du IIe congrès de l’UD-CGT (1er septembre 1912), Boniface Escudier fut exclu de la CGT à la demande du délégué des agricoles de Rivesaltes, André Brau (à la suite d’un « incident » entre Illary, secrétaire de l’UD et B. Escudier). Toutefois, quelques semaines plus tard, il participait à nouveau aux activités de la CGT. Ainsi, dès le 8 décembre 1912, il assistait au meeting contre les menaces de guerre organisé par l’UD et y prit longuement la parole.

Avant 1914, Boniface Escudier fut un ardent militant antimilitariste. Avec des anarchistes —ceux dont il se rapprocha bientôt— et certains socialistes guesdistes —mouvance dont il était issu— et syndicalistes, il participa aux activités des organisations locales de l’AIA (Association internationale antimilitariste), dans les années 1907-1909. Il fut un des inscrits des Pyrénées-Orientales dans le fameux carnet B, dont l’arrestation était prévue en cas de mobilisation générale et qui s’avéra inutile dans l’atmosphère d’union sacrée qui régna en août 1914.

Boniface Escudier, l’antimilitariste, fut un soldat exemplaire pendant son service militaire et pendant la Première Guerre mondiale. Il fut incorporé pour son service militaire, au 100e Régiment d’Infanterie (RI) du (16 novembre 1896 -20 septembre 1899). Promu caporal le 19 septembre 189è, il obtint un certificat de bonne conduite. Il fit ensuite des périodes au 12e RI, du 18 août au 14 septembre 1902 et du 20 février au 19 mars 1905. Il fut mobilisé le 4 août 1914. Sergent, il embarqua pour la Tunisie le 19 août 1914. Rentré au dépôt le 25 décembre 1918, on lui accorda la médaille coloniale, agrafe " Tunisie ".

Après la Première Guerre mondiale, Boniface Escudier reconstitua le syndicat CGT des ouvriers agricoles de Canohès qui s’était désagrégé pendant la durée du conflit. Il en fut élu secrétaire et le demeura au moins jusqu’à la scission syndicale. Il anima des grèves d’ouvriers agricoles et signa, en novembre 1920, l’appel « Pour le respect des droits syndicaux ». Pendant cinq à six ans, il joua le rôle d’éducateur des jeunes militants qui n’allaient pas tarder à prendre la relève. À cette époque, Escudier avait pris ses distances avec le Parti socialiste au sein duquel il avait milité avant 1914. Il était séduit par les théories libertaires. Après la division syndicale, tout en continuant de prodiguer ses conseils aux militants ouvriers, il se tint à l’écart de l’action syndicale et politique.

Boniface Escudier fut un militant mutualiste de premier plan. Il adhérait à la société de secours mutuels « La Fraternité » de Canohès. Il fut l’un des douze administrateurs de l’Union des mutuelles des Pyrénées-Orientales élus le 28 octobre 1923 et l’un des cinq membres de la commission chargée, le 8 juillet 1928, de mettre en place une Caisse autonome de retraites. Vice-président de la Caisse unique mutualiste départementale, il fut délégué à la Caisse autonome de retraites. Il fut membre du premier CA de la mutualité « La Roussillonnaise », émanation de l’Union, élu le 21 juin 1931. En 1937, il était encore administrateur de la caisse départementale des Assurances sociales.

Escudier avait épousé Marie Molins. Un de ses petits-enfants milita au Parti socialiste et fut élu en 1973, adjoint au maire de Canohès. Devenu maire en 1977, il le resta jusqu’en 2008.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article112199, notice ESCUDIER Boniface, Étienne, Joseph, dit « en Faci » (diminutif de Boniface en catalan) par André Balent, version mise en ligne le 24 novembre 2010, dernière modification le 8 octobre 2017.

Par André Balent

SOURCES : Arch. dép. Pyrénées-Orientales, 1 R 423, registre matricule. — Arch. Com. Canohès (état civil, registre des délibérations du conseil municipal).— Comptes rendus des Ier, IIIe et Ve congrès des Agricoles du Midi. — Comptes rendus des XVe, XVIe et XVIIe congrès nationaux corporatifs. — Le Socialiste des Pyrénées-Orientales (1904).— Le Cri Catalan, hebdomadaire (officieux) de la Fédération socialiste des Pyrénées-Orientales, 20 novembre 1920. — L’Action syndicale, janvier et décembre 1911, octobre et décembre 1912. — Annuaire-Guide des Pyrénées-Orientales , Nîmes, 1937. — Georges Abelanet, « Canohès dans la tourmente de la séparation de l’Église et de l’État », Études roussillonnaises, X, Canet, 1991, p. 149-153. — André Balent, Michel Cadé, Histoire du Parti socialiste dans les Pyrénées-Orientales de sa fondation (1895) au congrès de Tours (1920), Prades, Conflent 1982. —Étienne Frénay, « Les débuts du mouvement syndical dans les Pyrénées-Orientales (1894-1914) », Cahiers d’études et de recherches catalanes des archives, n° 29, p. 223-242, n° 30, p. 289-307, Perpignan, 1965 (cet article a été publié également dans les Cahiers de l’Institut Maurice Thorez, n° 1, Paris, 1966). — Edwige Praca, Les sociétés de secours mutuels et leur union dans les Pyrénées-Orientales (XIXe-XXe siècles), de la Roussillonnaise à la Mutualité française Pyrénées-Orientales, Perpignan, Trabucaire, 2000, p. 193. —Miquèl Ruquet, « La difficile naissance d’un mouvement antimilitariste dans les Pyrénées-Orientales avant 1914 », Le Midi Rouge, 5, Montpellier, 2005, p. 9-12. — Renseignements communiqués par M. le secrétaire de mairie de Canohès. — Interview de Barthélemy Panchot, militant du PCF à Canohès (1974).

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