ERRE Dominique

Par André Balent

Né le 14 mai 1879 à Saint-Laurent-de-Cerdans (Pyrénées-Orientales), mort le 24 janvier 1951 à Saint-Laurent-de-Cerdans (Pyrénées-Orientales) ; ouvrier espadrilleur à Saint-Laurent-de-Cerdans ; militant socialiste, syndicaliste et coopérateur ; gérant de la coopérative de consommation de Saint-Laurent-de-Cerdans : « Les Travailleurs syndiqués » ; frère de François Erre*.

Ouvrier espadrilleur, Dominique Erre travailla à domicile. Il fabriquait des semelles en corde pour divers industriels de Saint-Laurent-de-Cerdans : Jean Llante, François Ingles, Abdon Pruja, Serradell et Baux.

Dominique Erre fit partie du noyau actif qui impulsa la vie du mouvement ouvrier laurentin. Comme tous les militants de Saint-Laurent-de-Cerdans, il s’investit dans les trois champs d’activité qui, à leurs yeux, étaient tout naturellement complémentaires : le syndicat, le Parti socialiste, le mouvement coopératif.

Militant du Parti socialiste (Voir François Erre*, Joseph Nivet*), il opta au moment du congrès de Tours, pour la SFIO, comme la majorité de ses camarades. Il fut élu conseiller municipal de Saint-Laurent-de-Cerdans le 12 mai 1929 : à cette élection, la liste socialiste SFIO conquit la mairie et évinça la bourgeoisie laurentine de la direction des affaires municipales. Dominique Erre fut déchu de son mandat de conseiller municipal en 1940. Avant 1939 il fut, pendant plusieurs années, secrétaire de la section de la Ligue des droits de l’Homme de Saint-Laurent-de-Cerdans.

Membre actif du syndicat CGT des ouvriers espadrilleurs, tisseurs et trépointeurs de Saint-Laurent-de-Cerdans, Dominique Erre fut investi de responsabilités départementales au sein de la CGT : le congrès du 5 septembre 1920 l’élut au comité de l’Union des syndicats CGT.

Le 29 octobre 1908, il participa à la réunion constitutive de la coopérative laurentine de consommation : « Les Travailleurs syndiqués » (société à forme coopérative, à capital et personnel variables). Cette coopérative, toujours bien vivante en 1982, fut fondée à l’initiative de 50 ouvriers (des trépointeurs en majorité, mais également des cordiers et des tisserands). Le capital social initial était de 1 250 F ; le prix d’une part sociale fut fixé à 25 F. Son siège s’installa à la maison Boix, sur le chemin de grande communication de Batère à Coustouges. Ce fut dans les rangs du syndicat CGT des ouvriers de Saint-Laurent-de-Cerdans que germa l’idée d’une coopérative de consommation (Voir Gratacos*). Les militants les plus avisés de la localité comprirent tout l’intérêt qu’ils retireraient de la coopération. En effet — à Saint-Laurent-de-Cerdans, à Prats-de-Mollo et dans les petites communes voisines — les industriels de la sandale et des tissages possédaient le plus souvent des cantines et des magasins d’entreprise. Les ouvriers étaient, de fait, tenus d’y acheter, au prix fort, les denrées alimentaires de première nécessité. Ce fut pour briser ce monopole patronal du commerce de détail que fut fondée l’« Union des Travailleurs syndiqués ».

Comme son nom l’indique, la coopérative laurentine était la création de travailleurs de la CGT. Les contacts pris à travers la Bourse du Travail de Perpignan favorisèrent la gestation des « Travailleurs syndiqués ». Le 2 juillet 1908 Pierre Bazerbe, secrétaire de la Bourse du Travail de Perpignan fit parvenir aux militants laurentins l’adresse de Daudé-Bancel*, secrétaire de l’Union des sociétés coopératives et animateur de l’« École de Nîmes ». D’ailleurs Daudé-Bancel fut pendant trois ans pharmacien à Prats-de-Mollo, autre centre artisanal et industriel du Haut-Vallespir, proche de Saint-Laurent-de-Cerdans. Il est fort vraisemblable que Daudé-Bancel connaissait Dominique Erre, Jacques Saquer*, Joseph Nivet*, Laurent Poch*, François Brunet*.... Daudé-Bancel se rendit à Saint-Laurent-de-Cerdans. Il mit en rapport les militants laurentins avec Charles Gide et l’« École de Nîmes ». Charles Gide vint d’ailleurs à plusieurs reprises à Saint-Laurent-de-Cerdans prodiguer ses conseils aux coopérateurs. Par ailleurs la riche expérience ouvrière de la Catalogne espagnole toute proche influença les travailleurs laurentins. Les liens entre les populations du Haut-Vallespir, en France, et les petites régions industrielles voisines de la Garrotxa et du Ripolles, en Espagne, étaient prospères. D’ailleurs l’industrialisation du Haut-Vallespir se fit à partir de l’exemple fourni par les vallées espagnoles voisines : les premières machines, les techniques de fabrication et parfois même (par le truchement de la contrebande) les matières premières provenaient d’Espagne...

Les créateurs de la coopérative « Les Travailleurs syndiqués », parmi lesquels Dominique Erre, étaient animés d’un grand enthousiasme. Les comptes rendus et procès-verbaux des réunions en témoignent. Pleins de confiance, ils surent communiquer leur foi à la majorité des travailleurs de Saint-Laurent-de-Cerdans.

Le 29 octobre 1908 lors de l’assemblée constitutive des « Travailleurs syndiqués », Dominique Erre fut, avec Joseph Nivet*, Philippe Coste*, Joseph Peytavi*, Joseph Giral*, Jacques Saquer* élu au conseil d’administration. Celui-ci le désigna en outre comme secrétaire de la coopérative. Pendant de nombreuses années, il assura la gestion matérielle des « Travailleurs syndiqués ». Il tint jour après jour un « livre » qui donne de précieuses informations sur l’évolution et le développement des « Travailleurs syndiqués ». Il y avait, en 1908, 50 coopérateurs. Ils étaient 285 en septembre 1922 ; 312 en 1925 ; 340 en 1938. Les bénéfices furent de 411 F en 1909 ; en 1911 ils atteignaient 3 433 F ; en 1913 ils s’élevaient à 6 164 F. Après la guerre, ils augmentèrent régulièrement entre 1918 (14 735 F) et 1928 (29 448 F). Ils diminuèrent ensuite du fait de la crise économique jusqu’en 1935 (12 653 F). Après cette date ils augmentèrent à nouveau jusqu’en 1939. Coopérative de consommation, les « Travailleurs syndiqués » installèrent une épicerie, vendirent des tissus, des articles d’habillement. Ils ouvrirent un café (où, toutefois, l’on ne vendait pas d’alcool : les fondateurs de la coopérative étaient en effet très rigides au plan de la moralité !). En 1910, ils décidèrent de créer une boulangerie. Dans son « livre », Dominique Erre* notait (27 novembre 1910) que la population laurentine se plaignait des boulangers locaux « qui vendent un pain mauvais et cher ». Peu après les « Travailleurs syndiqués » avaient leur propre boulangerie. Si, en 1912, Dominique Erre* pouvait noter que « la coopérative poursuit sa marche ascendante », il soulignait le fait que « les attaques répétées des gros manitous de la ligne économique » risquaient de la compromettre. En effet les « Travailleurs syndiqués », parce qu’ils fabriquaient un pain qu’ils vendaient meilleur marché furent mis à l’index par leur principal fournisseur de farine, les Grands moulins de Corbeil, sous la pression du syndicat des patrons boulangers. Ils durent donc trouver d’autres sources d’approvisionnement en farine. D’ailleurs Passebosc, secrétaire général de la Fédération des coopératives du Sud-Ouest à laquelle ils s’étaient affiliés, leur envoya une lettre à ce sujet (30 juillet 1912). Toujours grâce aux notes prises par Dominique Erre nous apprenons qu’en février 1912, la coopérative qui a acheté un terrain envisagea d’y construire une « Maison du peuple » : mais, refusant de s’endetter, elle préféra ne construire, provisoirement, qu’un... tronçon de maison. Après la Première Guerre mondiale, Dominique Erre nota, dans son livre, les progrès des « Travailleurs syndiqués ». Il écrivait que pour « attirer une clientèle toujours plus nombreuse » il fallait diversifier les produits mis à la vente, notamment ceux des rayons « mercerie » ou « bonneterie ». Ainsi « jeunes filles et jeunes gens pourront trouver dans nos divers rayons l’objet de leur choix et de leur goût, si raffiné soit-il ». En 1923, les « Travailleurs syndiqués » aménagèrent dans leurs locaux une salle de spectacle (bals, cinéma). La chorale laurentine, « L’orphéon prolétarien », poursuivit ses activités grâce aux crédits alloués par les « Travailleurs syndiqués ». En 1923, lorsque fut créée (à l’initiative du même noyau militant qui animait la coopérative de consommation) une coopérative ouvrière de production (l’« Union sandalière »), les « Travailleurs syndiqués » purent fournir des fonds de lancement. Les coopérateurs s’efforcèrent de suivre l’évolution des techniques. Gestionnaire consciencieux et avisé, Dominique Erre nota les achats successifs des « Travailleurs syndiqués » (four moderne pour la boulangerie ; poste de TSF pour la salle de réunion, une baignoire...). La coopérative acheta en 1928, un terrain pour l’extension simultanée des « Travailleurs syndiqués » et de l’« Union sandalière ». La même année, elle mit sur pied une caisse primaire d’assurances sociales qui offrit plusieurs types de prestations : assurances maladie, secours aux coopérateurs nécessiteux, retraites, allocations pour les naissances et les décès.

Dominique Erre, plus que tout autre coopérateur (sauf Joseph Nivet) fut, de par ses fonctions de secrétaire-gérant un des militants laurentins qui contribua le plus au succès de l’« Union des Travailleurs syndiqués ». Quand il abandonna ses fonctions de gestionnaire, il travailla jusqu’à sa retraite (1946 ou 1947) comme vendeur à l’épicerie des « Travailleurs syndiqués ».

Dans l’esprit de militants socialistes et syndicalistes comme Dominique Erre, la coopération était : « le socialisme vivant ». Toutefois ils s’interdisaient (article 6 des statuts de l’« Union des Travailleurs syndiqués ») « formellement toute discussion violente revêtant un caractère politique ou religieux ». Mais socialistes convaincus, ils décidèrent, le 21 mai 1909 de s’abonner à l’Humanité ; le 10 août 1927, un buste de Jean Jaurès* fut inauguré dans les locaux des « Travailleurs syndiqués » en présence de délégués de la Fédération socialiste SFIO des Pyrénées-Orientales.

À travers la biographie de Dominique Erre, nous pouvons donc suivre l’histoire de l’une des deux coopératives ouvrières de Saint-Laurent-de-Cerdans. En effet, il y consacra une bonne partie de son existence professionnelle et militante et son « livre » nous révèle que la nécessité et le développement de cette expérience de coopération l’occupèrent jour après jour et le passionnèrent.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article112155, notice ERRE Dominique par André Balent, version mise en ligne le 24 novembre 2010, dernière modification le 24 novembre 2010.

Par André Balent

SOURCES : Arch. Mun. Saint-Laurent-de-Cerdans. — Arch. privées de M. François Erre, fils, neveu de Dominique Erre. — « Livre » de Dominique Erre, secrétaire de l’« Union des Travailleurs syndiqués ». — Entretien avec M. François Erre, fils (20 juillet 1982). — Entretien avec M. Jacques Saquer, professeur d’histoire et de géographie au lycée Jean Lurçat* de Perpignan et petits-fils de Jacques Saquer , militant laurentin (juin 1982). — Témoignage en catalan, de Laurent Poch , militant laurentin, enregistré que M. Jacques Jacquer. — Le Cri Catalan, hebdomadaire (officieux) de la Fédération socialiste des Pyrénées-Orientales, 11 septembre 1920. — Renseignements communiqués par M. Pierre Raynaud, maire socialiste de Saint-Laurent-de-Cerdans (lettre du 9 août 1982). — Jean Ribes, Haut et Moyen Vallespir au fil des temps, tome II, Perpignan, 1981. — Louis Giral, « Saint-Laurent-de-Cerdans, historique du mouvement syndical », Le Travailleur Catalan, hebdomadaire de la Fédération communiste des Pyrénées-Orientales, Perpignan, 13 juin 1975 (p. 14). — La Dépêche (Toulouse), 4 septembre 1922 (article signé : « P. G. »).

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