DURTAIN Luc (André NEPVEU dit)

Par Nicole Racine

Né le 10 mars 1881 à Paris, mort le 29 janvier 1959 à Paris ; écrivain et journaliste.

Fils de Gustave Nepveu, biologiste et bactériologiste, professeur à l’École de Médecine de Marseille et de Charlotte Sayous, Luc Durtain entreprit des études médicales. Au retour de son service militaire, il passa un an au laboratoire du professeur Richet et s’adonna à des recherches de physiologie comparée puis s’établit comme médecin oto-rhino-laryngologiste à Paris. Il dirigea le Recueil d’oto-rhino-laryngologie en 1910 et 1911, fit paraître Le nez et la gorge (1909), Sur la technique de la photothérapie en oto-rhino-laryngologie en 1910.

Attiré par la littérature, il publia en 1906, sous son nom de Nepveu, puis sous son pseudonyme, L’Étape nécessaire, ouvrage suivi par un recueil de vers Pégase. En 1909, grâce à Jules Romains*, il entrait en contact avec les écrivains du « groupe de l’Abbaye », Duhamel, Vildrac, Arcos qui avaient alors quitté Créteil. Il écrivit, en 1911, Manuscrit trouvé dans une île et, en 1913, Kong Harald.

Mobilisé comme médecin aide-major en 1914, il passa un an dans un service d’ambulance, puis demanda un service de médecin de bataillon ; il tomba alors malade à la suite d’un hiver en Lorraine. En 1917, il obtint la Croix de guerre.

Après la guerre, il abandonna la médecine pour la littérature et publia plusieurs ouvrages marqués par l’expérience de la guerre, notamment un recueil de poèmes, Retour des hommes à la NRF en 1920, sur les désillusions des combattants ; on lira, par exemple, « Aux Soldats américains », « 14 juillet 1919 ». Il publia un essai critique sur son ami Georges Duhamel*, puis de nombreux poèmes, romans, essais.

En 1921-1922, L. Durtain participa à la controverse sur la violence lancée dans Clarté et dans L’Art libre. Sa réponse parut dans L’Art libre de Bruxelles, en mars 1922. En 1928 il répondit dans Monde à l’enquête lancée par Barbusse sur la littérature prolétarienne (8 septembre).

Après 1926, attiré par les pays lointains qu’il voulait étudier comme on étudie un organisme vivant, il entreprit de nombreux voyages en Amérique du Nord, en URSS, en Indochine et Indonésie, en Amérique du Sud puis sous le titre général Les Conquêtes du monde, il rassembla le récit de ses voyages. Outre des livres sur les États-Unis (41e étage, 1927, Hollywood dépassé, 1928, Les deux faces de l’Amérique, 1930). L. Durtain publia un récit de voyage en Russie soviétique, L’Autre Europe. Moscou et sa foi (1928). Cet ouvrage qui parut d’abord dans Europe fut, après ceux de Béraud et de Duhamel, un des premiers récits de voyage en Russie soviétique, d’un écrivain français.

Le point de vue y était celui d’un observateur sympathique, admirant les réalisations du régime dans de nombreux domaines (hygiène, santé publique) mais déplorant les dangers d’une culture de parti. Durtain apparaissait dans les années trente comme un « compagnon de route » au sens large, dans la mesure où il se faisait le défenseur de l’expérience soviétique. Il écrivit une longue présentation au livre de Vladimir Pozner*, URSS, en 1932 ; son attitude vis-à-vis de l’URSS ne s’était pas modifiée : admiration pour l’œuvre accomplie (c’était l’époque des plans quinquennaux), relevé des lacunes et des erreurs. L. Durtain concluait ainsi cette préface « [Le genre humain] n’a pas le droit de négliger une tentative qui, malgré de graves défauts, représente l’effort le plus héroïque qui ait jamais été entrepris pour introduire l’ordre et les lois de la pensée dans ce qui est ailleurs livré au hasard et aux circonstances ». Il préfaça également en 1932 le livre d’Ella Maillart, Parmi la jeunesse russe. « Cette jeunesse-là — écrivait-il — peut être enivrée de dogmes dont certains sont arbitraires : elle n’en réalise pas moins l’une des façons magnifiques qu’a aujourd’hui notre vieux monde de se sentir neuf encore et de participer à l’œuvre incessante de la création. » Quelques années plus tard, dans le contexte de l’antifascisme, il donna à Commune, revue de l’AEAR, en janvier 1936, un article sur l’URSS, « Visage des hommes », dans lequel il affirmait que la plus belle œuvre de l’URSS résidait dans la qualité de ses hommes nouveaux.

L. Durtain qui s’intéressait aussi au contact entre les civilisations fut amené à observer des pays soumis à la colonisation européenne. En 1930, après un voyage en Indochine, à Java et à Bali, il publia Dieux blancs, hommes jaunes ; il s’y montrait anticolonialiste, condamnait certaines méthodes coloniales et affirmait que le principe même de la colonisation appartenait au passé. Au moment du Front populaire, Luc Durtain collabora à Vendredi. Il fut signataire en 1935 de l’appel pour un congrès international des écrivains pour la défense de la Culture. Avant le congrès, il donna à Madeleine Paz son témoignage en faveur de Victor Serge*, se joignant ainsi à la campagne pour l’écrivain emprisonné : « Si je suis devenu un ami de l’Union soviétique, c’est en grande partie à Victor Serge* que je le dois. Pendant trois jours à Léningrad, il s’est montré pour moi le guide le mieux fait pour me faire comprendre et aimer la nouvelle Russie » déclara-t-il, évoquant son voyage de 1927.

Il dirigea, avec Paul Nizan*, Les Cahiers de la Jeunesse, revue éditée sous le patronage de Romain Rolland*, José Bergamin et Nordahl Grieg ; le premier numéro sortit le 15 juillet 1937. À partir de mars 1937, il tint, à la demande de J. R. Bloch, une chronique hebdomadaire au journal Le Soir ; il cessa de donner cette chronique en mars 1939. Il adapta et préfaça une pièce de Karel Capek, L’époque où nous vivons qui parut en 1939 chez Denoël dans la collection de l’Association internationale des écrivains pour la défense de la Culture.

Dès la conclusion du pacte germano-soviétique, Luc Durtain donna sa démission du comité directeur d’Europe. Il rompit publiquement avec l’URSS de Staline ; dans un article publié dans L’œuvre, le 30 août 1939, s’adressant plus particulièrement aux écrivains communistes, L. Durtain dénonçait la politique stalinienne : « Mais comment ne pas préciser désormais de la façon la plus nette que ni la justice sociale, ni le sort de l’esprit, ni le progrès humain, n’ont pas plus que l’avenir de notre pays, rien à faire avec les tortueux desseins d’un Staline, souriant, la main dans la main, à von Ribbentrop ! »

Après la guerre, Luc Durtain qui avait donné des chroniques littéraires aux journaux de la collaboration, fut exclu du comité directeur d’Europe, lors de la reparution de la revue en 1946.

Luc Durtain s’était marié avec Marguerite Eissenmenger et était père de trois enfants

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article111817, notice DURTAIN Luc (André NEPVEU dit) par Nicole Racine, version mise en ligne le 24 novembre 2010, dernière modification le 24 novembre 2010.

Par Nicole Racine

œUVRE CHOISIE : Le Retour des hommes, Paris, éditions de La Nouvelle Revue française, 1920, 163 p. — Georges Duhamel*, Paris, 7, rue de l’Odéon, 1920, 30 p. (Les Cahiers des amis des livres, 4). — L’Autre Europe. Moscou et sa foi, Paris, Gallimard, 1928, 358 p. — Conquêtes du monde. I. Amérique. Quarantième étage, Paris, Gallimard, éditions de La Nouvelle Revue française, 1927, 253 p. — II. Hollywood dépassé, id., 1928, 249 p. — Dieux blancs, hommes jaunes, Paris, Flammarion, 1930, 343 p. — Frans Mazereel, Paris, Pierre Vorms, 1931, 79 p. et 79 planches. — D’homme à homme, Flammarion, 1932, 284 p.
(En dehors de ces ouvrages à caractère social et politique, L. Durtain a décrit de nombreux recueils de vers et des romans. Il réunit certains romans sous le titre « Conquêtes du monde » et « Lignes de vie »).
Préfaces : Pozner (Vladimir), URSS, Paris, Crès, Les œuvres Représentatives, 1932, 257 p. — Maillart Ella, Parmi la jeunesse russe. De Moscou au Caucase, Paris, Fasquelle, 1932, 255 p. — Capek Karel, L’Époque où nous vivons, adaptation et préface de Luc Durtain. Paris, Denoël, 1939, 127 p. (Collection de l’Association internationale des écrivains pour la défense de la Culture).

SOURCES : Almanach des Lettres sous la direction de L. Treich, avril-juin 1924, p. 369. — Chatelain Yves, Luc Durtain et son œuvre. Les œuvres représentatives, 1933, 205 p. — Bidal M.-L., Les Écrivains de l’Abbaye, Paris, Les Presses modernes, 1938, 240 p. — Dictionnaire de biographie française publié sous la direction de Roman d’Amat, Paris, Librairie Letouzey et Ané, tome XII, 1970. — Who’s who in France, 1957-1958, Paris, Éditions Jacques Lafitte, 1957.

ICONOGRAPHIE : Chatelain Yves, Luc Durtain et son œuvre, op. cit. Frontispice de Picart Le Doux. — Regards, 17 octobre 1935-15 septembre 1938. — Russie d’aujourd’hui, décembre 1936.

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