DEJEANTE Victor, Léon

Par Justinien Raymond

Né le 28 décembre 1850 dans la commune de Charonne (Seine) ; mort le 7 décembre 1927 à Paris, 10, rue Jourdain (XXe arr.) ; ouvrier chapelier ; militant socialiste et député.

Victor Dejeante naquit dans une famille ouvrière du quartier populaire de Charonne, alors commune distincte de Paris. Dès son adolescence, il exerça le métier d’ouvrier chapelier. Il combattit comme engagé volontaire en 1870, travailla quelque temps en qualité d’ouvrier de ferme avant de reprendre son métier à Paris. Le 11 juillet 1874, il épousa Denise Clément, jeune couturière.

Au lendemain de la guerre de 1870-1871, il milita dans les groupements corporatifs de sa profession et fut leur délégué au congrès de 1876, rue d’Arras. Il fut pendant quatorze ans secrétaire général de la Fédération des ouvriers chapeliers et le principal rédacteur de son organe corporatif fondé en 1884. Dans l’orientation du mouvement ouvrier des lendemains de la Commune, il contribua à fonder des associations coopératives de production dans la chapellerie. Son milieu d’origine, sa vie professionnelle, ses premières activités sociales en faisaient un militant ouvrier au sens exact et étroit du terme. Militant un peu fruste, mais dévoué, « orateur médiocre, répétant ce qu’il avait entendu d’autres orateurs et y ajoutant au besoin quelques bêtises », selon H. Perrin, op. cit., mais sans complexe, il plaisait aux auditoires populaires dont il savait traduire les aspirations.

Aussi, il se mit en vedette dans les premiers groupes du Parti ouvrier. Comme la majorité des militants parisiens, il suivit les possibilités lors de la scission de 1882. En 1890, lorsque la Fédération des travailleurs socialistes de France se divisa à son tour, il adhéra au POSR d’Allemagne et, en son nom, s’adonna, à Paris et en province, à une active propagande. En 1896, quand survint, à propos de la cotisation des élus dont était Dejeante, un conflit entre ces derniers et le parti allemaniste, il constitua avec Groussier l’Alliance communiste révolutionnaire qui combattit aux côtés du Parti socialiste révolutionnaire de Vaillant. Il continua à en être le porte-parole et fonda notamment des groupes à Besançon et dans les environs. En 1899, il représenta cette organisation au congrès général des partis socialistes français avec les mandats du Cercle d’études de Belleville et des groupes d’Union socialiste de Belfort et de Seloncourt (Doubs). Le 6 décembre, au cours de la séance du matin, s’autorisant du manque de simultanéité de grèves récentes, il exprima sa foi dans la grève générale et souhaita le ralliement à ce mode d’action de tous les groupements représentés au congrès.

Dejeante fut trois fois candidat malheureux au conseil municipal de Paris. Au nom de la FTSF, en 1887, dans le IVe arr. (quartier Saint-Gervais), il obtint 562 voix sur 8 409 inscrits. Candidat allemaniste en 1890 dans le même quartier, face à un concurrent socialiste, il ne groupa que 380 électeurs sur 9 479 inscrits. En 1893, le POSR le présenta dans le quartier de Clignancourt (XVIIIe arr.) : sur 20 045 inscrits, il se classa dernier des trois candidats socialistes avec 1 117 voix, et Rouanet, socialiste indépendant, fut élu au second tour.

Après quelques échecs, Dejeante conquit un mandat législatif et le conserva longtemps. Le 4 octobre 1885, il figura en vingtième position sur la liste de trente-six candidats de la FTSF qui refusa de s’unir aux autres partis socialistes. Il recueillit 16 779 voix, alors que ses colistiers allaient de 33 452 pour Joffrin, tête de liste, à 9 314 sur 564 338 inscrits et 433 990 votants. Le 22 septembre 1889, dans la 2e circonscription du IVe arr., il obtint 259 suffrages contre 6 450 à l’ensemble de ses adversaires. Dans la 2e circonscription du XVIIIe arr., à l’élection partielle du 16 novembre 1890 nécessitée par la mort de Joffrin, Dejeante porta le drapeau du jeune POSR. Il tomba de 1 070 à 788 voix du premier au second tour, tandis que le candidat de la FTSF, Lévy, passant de 2 343 à 3 220, était élu. Mais en 1893, Dejeante l’emporta dans la 1re circonscription du XXe arr. (Belleville-Saint-Fargeau). Ses 3 269 voix le plaçaient au second rang des quatre candidats socialistes derrière Camélinat qui en réunissait 3 618. Au second tour, il battit ce dernier dénoncé comme « candidat de l’équivoque », « candidat caméléon ». (Cf. Arch. Ass. Nat.), par 4 416 voix contre 4 127 sur 13 011 inscrits et 8 619 suffrages exprimés. En 1896, un conflit s’éleva entre le POSR et quelques élus dont Dejeante, père de trois enfants, à propos des cotisations exigées des conseillers municipaux et des députés du parti. Le 14 mars 1896, le POSR adressa au président de la Chambre la démission en blanc qu’il exigeait de tous ses candidats. Fidèle à sa promesse de 1893 de défendre le « mandat impératif », Dejeante n’y fit pas opposition et se représenta sous l’égide du groupement dissident, l’Alliance communiste. Il marqua la continuité de son action en affirmant dans sa profession de foi, selon ses thèses de 1893, que « l’émancipation des travailleurs ne peut être l’œuvre que des travailleurs eux-mêmes » et en précisant que « cette émancipation ne sera en bonne voie de réalisation que lorsque, par la socialisation des moyens de produire, on s’acheminera vers une société communiste dans laquelle chacun, donnant selon ses forces, recevra selon ses besoins » (cf. Arch. Ass. Nat.). Il fut réélu au premier tour le 7 juin par 5 817 voix, et le fut encore dans les mêmes conditions le 8 mai 1898 par 7 081 voix sur 14 131 inscrits. Toujours au premier tour, il fut réélu en 1902, au nom du Parti socialiste de France par 8 621 voix sur 14 673 inscrits et, comme socialiste SFIO en 1906, 1910 et 1914 par 8 455, 7 763 et 7 799 suffrages sur 15 483, 16 831 et 16 746 inscrits. Pour sa dernière élection comme socialiste, à la veille de la Première Guerre mondiale, il dénonçait les « charges militaires » et « financières » de la loi de trois ans, en même temps que « l’exploitation monstrueuse du travail ». Pour « la Révolution qui doit affranchir le peuple du salariat », il appelait le prolétariat « à préparer l’aurore d’une rénovation de l’Humanité par l’organisation de la propriété sociale » (cf. Arch. Ass. Nat.). De 1900 à 1919, il fut secrétaire du groupe parlementaire socialiste. Aux premiers congrès généraux des organisations socialistes à Paris, salle Japy (1899), salle Wagram (1900), Dejeante avait représenté maints groupements ouvriers de la Seine et de la province. Au congrès socialiste de Lyon (1901) il représentait le Doubs et le Haut-Rhin. Il fut délégué de la Fédération de la Seine au congrès du PS de F. à Lille (1904), au congrès d’unité à Paris (avril 1905) et aux congrès nationaux de Chalon-sur-Saône (octobre 1905) et de Limoges (1906).

Au lendemain de la guerre, dès 1919, il rompit avec le Parti socialiste encore unifié. Pendant toute la durée de la guerre, dans la majorité d’abord, puis dans la minorité, Dejeante soutint la politique de défense nationale et d’union sacrée. Il compta parmi les quarante députés qui s’opposèrent en 1917 à l’idée d’une conférence socialiste internationale à Stockholm proposée par les socialistes de Scandinavie et de Russie. Après l’armistice, malgré les injonctions contraires de son parti, il vota les crédits militaires. Aussi, les sections socialistes de la 2e circonscription de la Seine écartèrent-elles sa candidature pour les élections du 16 novembre 1919. Avec J. Lauche et A. Véber, il constitua une liste socialiste dissidente de trois candidats ; il occupait la seconde place. Il fut battu avec 21 443 voix sur 221 132 inscrits et 168 047 votants. Exclu par la Fédération socialiste de la Seine, il fit en vain appel devant le congrès national de Strasbourg (février 1920) où on lui reprocha, en outre, d’avoir été en 1919, dans le quartier de Belleville (XXe arr.), candidat au conseil municipal de Paris contre le socialiste Luquet avec l’appui de l’Écho de Paris, du Figaro et de l’Action française.

Dejeante adhéra alors au Parti socialiste français, entra à son Comité central et fut son élu, le 11 mai 1924, dans cette même 2e circonscription. Il s’inscrivit au groupe républicain-socialiste et socialiste français auquel il appartenait encore à sa mort.

Dejeante siégea à la commission du travail et consacra une large part de son activité parlementaire à la défense des droits et des intérêts des salariés. Il resta en étroit contact avec leurs organisations corporatives — il représenta le syndicat de la chapellerie de Paris au VIIIe congrès national corporatif tenu à Tours en septembre 1896 — et fut, à l’occasion, leur porte-parole. Fin mai 1902, il reçut de la Fédération des Bourses du Travail les renseignements qui lui étaient nécessaires pour interpeller le ministre de la Guerre sur une circulaire confidentielle relative à la propagande des Bourses du Travail dans les casernes. Il proposa, avec la signature de quelques collègues, l’attribution de secours aux ouvriers en chômage, le 15 décembre 1893 ; un crédit de deux cent mille francs pour les victimes de la grève de Graissessac, le 7 juillet 1894 ; des secours aux mineurs en chômage de la Grand-Combe, le 21 mai 1897 ; un subside de six cent mille francs pour les chômeurs de Montceau-les-Mines en juin 1901. Le 11 juillet 1894, il proposa la création d’une Caisse de retraites pour la vieillesse. Il préconisa, le 1er février 1894, l’abrogation de la loi de 1872 contre les affiliés à l’Internationale, et, le 22 octobre 1901, l’abrogation des lois sur les menées anarchistes. Le 4 février 1902, il déposa une proposition de loi tendant à accorder le droit syndical aux fonctionnaires et une autre visant à aménager le Code du travail, le 15 janvier 1903. Le 11 novembre 1908, il se prononça contre la peine de mort, « infâme » de la part de la société tant sont grandes ses responsabilités. Le 11 mars 1912, dans la discussion d’une proposition de loi sur les tribunaux pour enfants et adolescents, il revint sur cette idée et, comme en 1908, il évoqua son enfance malheureuse.

Quatre fois, Dejeante prit l’initiative de lois d’amnistie, le 22 mai 1894, le 11 juillet et le 14 décembre 1896, le 6 avril 1898. L’antimilitarisme et l’anticléricalisme de l’allemaniste qu’était Dejeante lui inspirèrent plusieurs textes de loi. Le 15 janvier 1903, il préconisa le désarmement général, la suppression du Prytanée, des Écoles militaires préparatoires et des maisons d’éducation de la Légion d’honneur. Le 18 janvier 1901, il déposa un projet de résolution tendant à interdire les cérémonies religieuses à l’occasion de la rentrée des Chambres. Par trois fois, en 1894, 1899 et 1903, il demanda la démolition de la « chapelle expiatoire » de la mort de Louis XVI, et la cession du terrain à la ville de Paris pour lui permettre d’agrandir le square attenant. Le 27 juin 1902, Dejeante déposa, avec demande d’urgence, une proposition de loi de séparation des Églises et de l’État. Elle abolissait le Concordat, supprimait le budget des cultes, dissolvait toutes les congrégations religieuses et transférait à l’État tous les biens ecclésiastiques. La Chambre refusa l’urgence et enterra cette proposition, bien différente, dans ses modalités, du projet que rapportera Briand trois ans plus tard et que votera Dejeante.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article108786, notice DEJEANTE Victor, Léon par Justinien Raymond, version mise en ligne le 24 novembre 2010, dernière modification le 23 janvier 2019.

Par Justinien Raymond

ŒUVRE : Journal Officiel 12 mars 1912. Débats parlementaires, pp. 671 à 673. — Compte rendu sténographique du XVIIe congrès national du Parti socialiste tenu à Strasbourg (février 1920), pp. 497, 508. — V. Dejeante a collaboré au Prolétaire et au Prolétariat, organes du POSR — Sa collaboration à L’Humanité, avant 1914, fut épisodique. Dans le n° du 28 février 1910, sous le titre « La grève d’Esperaza — Les patrons l’ont voulue le gouvernement les seconde », il fit état de la mission dont l’avait chargé l’organe socialiste dans cette ville de 3 000 habitants, proche de Limoux dans l’Aude. La chapellerie y avait été un refuge après la crise viticole. Elle était en grève en février 1910 et l’Humanité dépêcha sur les lieux l’ancien ouvrier chapelier.

SOURCES : Arch. Nat. C.5 361, dossiers électoraux, F7/12560 notes de police, M. 1080 (21 mai 1902) sur les rapports de Dejeante avec la Fédération des Bourses du Travail. — Arch. Ass. Nat., dossier biographique. — Congrès général des organisations socialistes françaises (3-8 décembre 1899). Compte rendu sténographique, Paris, 1900, pp. 257-259. — Hubert-Rouger, La France socialiste, op. cit., p. 360 et Les Fédérations socialistes III, op. cit., pp. 132 à 170 et 459 à 475, passim. — Henri Perrin, document déposé à la Bourse du Travail de Besançon (n° 31). — Maurice Charnay, Les Allemanistes, pp. 77-80. — Jean Verlhac, La Formation de l’Unité socialiste, 1898-1905, DES, Paris p. 125. — L’Humanité, 12 novembre 1908. — Jean-Louis Robert, Les ouvriers, la Patrie et la Révolution. Paris 1914-1919, Annales littéraires de l’Université de Besançon, 1995.

ICONOGRAPHIE : La France socialiste, op. cit., p. 350.

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