LEFEBVRE Georges, Théodore, Jules

Par Nicole Racine

Né le 6 août 1874 à Lille (Nord), mort le 28 août 1959 à Boulogne (Seine). Marié en 1899 et 1920. Historien ; titulaire de la chaire d’histoire de la Révolution française à la Sorbonne (1937-1941). Président de la Société des études robespierristes (1932-1959).

Sympathisant du Parti communiste depuis la fin des années trente, Georges Lefebvre ne fut pas à proprement parler un militant bien qu’il s’engagea plus nettement aux côtés du parti après la Libération. C’est en qualité d’historien de la Révolution française qu’il participa de 1936 à 1939 à certaines manifestations intellectuelles qui n’étaient pas toujours patronnées par le PCF mais qui se rencontraient avec sa politique de revendication de l’héritage philosophique des Lumières et de l’héritage social du jacobinisme.

Georges Lefebvre naquit à Lille dans un milieu modeste : son père était employé de commerce et son grand-père cardeur. Il resta toute sa vie fidèle à ses origines et à sa Flandre wallonne. Ses premiers maîtres de l’école laïque lui enseignèrent la République, nous dit-il, « comme l’objet naturel de l’adhésion de tout homme digne de ce nom ». En sortant de l’école primaire comme boursier municipal, il fut affecté à l’enseignement spécial créé par Victor Duruy (à la place des langues mortes, on y enseignait deux langues vivantes, des mathématiques et des sciences de la nature, de l’économie politique et du droit). « Quant à moi, écrivit Georges Lefebvre — faisant un parallèle entre sa formation et sa carrière universitaire et celles de Albert Mathiez avec lequel on le comparait souvent —, si je ne regrette pas cette formation qui m’a ouvert l’esprit aux réalités économiques et sociales, et qui m’a donné plus tard figure d’autodidacte et d’indépendant au milieu de mes collègues, il n’en reste pas moins que, n’ayant abordé l’étude du latin et du grec qu’à dix-sept ans, je ne pouvais songer à l’École normale ; d’ailleurs je ne pouvais quitter mes parents si tôt. » Évoquant la filiation intellectuelle qu’il se reconnaissait, Georges Lefebvre écrivait : « Elle remonte au lycée et sans doute aussi à ma Flandre wallonne où Jules Guesde fondait le Parti ouvrier français sur la base du marxisme. Mais c’est à Jean Jaurès que je dois le plus. C’est son histoire de la Révolution qui a décidé de l’orientation de mes recherches auxquelles m’avaient déjà fait penser, il est vrai, la thèse de M. Sagnac et les travaux de Loutchisky qu’elle m’avait fait connaître. Je n’ai vu et entendu Jaurès que deux fois, perdu dans la foule, et cela va de soi, on ne lui a jamais cité mon nom. Mais si l’on prend souci de me chercher un maître, je n’en reconnais d’autre que lui » (« Pro Domo »). Il est vrai que l’Histoire socialiste de la Révolution française, dont le premier tome parut en 1901, décida de l’orientation des recherches de Lefebvre. Lorsqu’en 1903, à l’instigation de Jaurès fut créée la Commission de recherche et de publication des documents relatifs à la vie économique de la Révolution, Georges Lefebvre devint un membre des plus actifs du comité du Nord ; il publia « Documents relatifs à l’histoire des subsistances dans le district de Bergues pendant la Révolution ».

Georges Lefebvre, qui avait donné après 1905 son adhésion au socialisme unifié de Jaurès et de Guesde, resta toujours fidèle à l’idée de l’unité socialiste. En 1899, Georges Lefebvre passa l’agrégation d’histoire. Il enseigna aux lycées de Tourcoing, Lille, Saint-Omer. La guerre et l’invasion l’obligèrent à se replier à Orléans. En 1920, il fut nommé à Paris où il enseigna aux lycées Montaigne et Henri-IV. De 1920 à 1924, il consacra ses loisirs à la rédaction de sa thèse de doctorat d’État, Les Paysans du Nord pendant la Révolution française, où il se révéla un adepte de la quantification en histoire. À propos de ce travail, Albert Mathiez écrivit dans les Annales historiques de la Révolution française en 1924 : « Jamais encore l’histoire sociale de la Révolution n’avait été fouillée avec cette profondeur et cette ampleur. » Entré à l’âge de cinquante ans dans l’enseignement supérieur, Georges Lefebvre fut nommé à Clermont-Ferrand (1924) puis à Strasbourg (1928) où enseignait Marc Bloch, envers lequel il se reconnaissait une dette intellectuelle. Il participa avec Raymond Guyot et Philippe Sagnac au volume sur la Révolution française (1930) de la collection « Peuples et civilisations » (en 1951, Georges Lefebvre rédigea seul la nouvelle édition de La Révolution française). En 1932, il publia Les questions agraires au temps de la Terreur ; il se fit historien des mentalités sociales avec La Grande Peur de 1789. À la mort d’Albert Mathiez, en 1932, il assuma la présidence de la Société des Études robespierristes et la direction des Annales historiques de la Révolution française, tâches qu’il assuma jusqu’à sa mort. En 1935, Georges Lefebvre fut appelé à Paris, à la Sorbonne où il occupa à partir de 1937 la chaire d’Histoire de la Révolution française que venait de quitter Philippe Sagnac.

Il donna, cette même année, avec Les Thermidoriens une suite aux trois volumes de Mathiez parus dans la même collection ; (en 1946 il acheva la série avec le Directoire). En 1939, à la demande du Comité du 150e anniversaire de la Révolution française, il publia Quatre-vingt-neuf, ouvrage de synthèse, rédigé à l’intention du grand public et qui fut édité par l’Institut d’histoire de la Révolution française et qui se terminait par un vibrant appel à la jeunesse. Sur son initiative, la Commission centrale d’histoire de la Révolution inscrivit à l’ordre du jour de son congrès de 1939 l’étude des structures sociales et de la bourgeoisie française de la fin de l’Ancien Régime à la Restauration. Il collabora au projet mis au point par l’Institut d’Histoire de la Révolution française de préparer et publier un recueil des documents relatifs à la tenue des États Généraux de 1789. Le 24 février 1939, Georges Lefebvre avait parrainé à la Sorbonne avec Lucien Febvre, Paul Langevin, M. Halbwachs, R. Cassin une séance consacrée à « la Révolution française et les sciences ». Georges Lefebvre présidait le Cercle Descartes fondé en 1936 par des professeurs qui voulaient rétablir les droits de l’esprit critique et fonder un nouveau rationalisme, dans une époque où se développaient des idéologies comme le nazisme. Il inaugura le 11 mars 1936 le Cercle Descartes par une conférence intitulée « Esprit critique et tradition », prononcée à l’amphithéâtre Descartes de la Sorbonne. En 1939, une autre conférence prononcée dans le même lieu sur « les principes de 1789 dans le monde actuel » s’inscrivit dans la commémoration du 150e anniversaire de la Révolution française.

Professeur d’histoire à la Sorbonne, titulaire de la chaire d’Histoire de la Révolution française, Georges Lefebvre fut mis à la retraite par le gouvernement de Vichy en octobre 1941 à l’âge de soixante-sept ans conformément à la loi alors en vigueur qui avait supprimé la prorogation jusqu’à la fin des hostilités, des fonctionnaires qui se trouvaient dans ce cas ; il accepta l’offre de la Faculté des Lettres de continuer ses fonctions comme chargé de cours complémentaire, offre qu’il accepta « afin que la déclaration de vacance de la chaire ne favorisât pas des projets dont on se fera sans peine une idée » (AHRF, janvier-mars 1946). Il s’efforça en 1942 d’obtenir des crédits et de réunir une équipe (qui de juin à août 1942 fut un refuge pour certains étudiants menacés) qui recueillerait des documents sur l’histoire des États Généraux. En 1945, il demanda à se retirer. Pendant la guerre, son frère Théodore Lefebvre, professeur à la Faculté des Lettres de Poitiers avait été exécuté par l’occupant. Georges Lefebvre dit en 1946, réunissant dans un même hommage les morts des révolutions et les morts de la Résistance : « Une fraternité nous lie à tous les patriotes morts pour la liberté. » En 1945, Georges Lefebvre communisant, appartint au comité de patronage de l’Université nouvelle. Le 22 janvier 1946, il prononça à la Sorbonne, sous les auspices de l’Union rationaliste une conférence sur « La Révolution française et le rationalisme » (AHRF, janvier-mars 1946) et le 14 février 1946 une conférence (« Qu’est-ce que le capitalisme ? ») à l’Union française universitaire. En 1950, il signa l’Appel de Stockholm et en donna les raisons dans Les Lettres françaises (6 juillet 1950). Admirateur de l’Union soviétique (sans pour autant abandonner son esprit critique face à certains travaux soviétiques sur l’histoire des XVIIIe et XIXe siècles français), proche du PC en 1936, en 1945 et jusqu’à sa mort, Georges Lefebvre garda toujours son indépendance vis-à-vis du parti. Convaincu de la fécondité de la méthode marxiste et de sa capacité à rendre compte du mouvement dialectique des sociétés, il se garda toujours d’une interprétation dogmatique du marxisme. Son influence fut grande parmi les jeunes historiens de la Révolution française où se rencontrent des historiens de tendance communiste comme Albert Soboul et socialiste comme M. Bouloiseau. Le 16 février 1954, l’Union française universitaire organisa à l’amphithéâtre Richelieu de la Sorbonne une manifestation d’hommage à Georges Lefebvre pour son 80e anniversaire. Ses Études sur la Révolution française (1954) rassemblaient quelques-uns de ses articles marquants.

Après la mort de Georges Lefebvre en 1959, la « Société des études robespierristes » lui rendit un hommage fervent. Un numéro spécial des Annales historiques de la Révolution française témoigna du rayonnement de son enseignement et de son œuvre en France et hors de France. Ernest Labrousse, évoquant dans les Annales historiques de la Révolution française (1969) la place de Georges Lefebvre dans l’évolution de l’historiographie de la Révolution française, après Aulard et Mathiez, lui attribua le mérite éminent d’avoir apporté une mutation décisive à une histoire encore largement idéologique et politique et, qui avec lui, devenait essentiellement sociale.

Nicole Racine

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article107787, notice LEFEBVRE Georges, Théodore, Jules par Nicole Racine, version mise en ligne le 14 novembre 2010, dernière modification le 9 octobre 2018.

Par Nicole Racine

ŒUVRE CHOISIE : Les Paysans du Nord pendant la Révolution française..., Lille, O. Marquant, 1924. — La Révolution française (en collaboration avec R. Guyot et Ph. Sagnac), Alcan, 1930, VI-584 p. (« Peuples et Civilisations » 13) ; nouvelle rédaction du volume La Révolution française par Georges Lefebvre, PUF, 1951, 676 p. (« Peuples et Civilisations » 13). — Questions agraires au temps de la Terreur, Strasbourg, impr. F. Lenig, 1932, IV-256 p. — La Grande peur de 1789, A. Colin, 1932, 272 p. — La Foule, Alcan, 1934, V.144 p. — Napoléon, Alcan, 1935, 607 p. (« Peuples et Civilisations ». 14). — « Esprit critique et tradition », Cahiers du Cercle Descartes, printemps 1936, p. 7-29. — Les Thermidoriens, A. Colin, 1937, 220 p. — Quatre-vingt-neuf, Maison du Livre français, 1939, 252 p. — « Les principes de 1789 dans Le Monde actuel », Cahiers du Cercle Descartes, n° 9, 1939, p. 5 à 20. — La Révolution française, Librairie syndicale, 1939, XI-220 p. (Études de l’Institut supérieur ouvrier I). — Le Directoire, A. Colin, 1946, 198 p. — Qu’est-ce que le capitalisme  ? Union française universitaire, 1946, 19 p. — Histoire de la France pour tous les Français. II. De 1774 à nos jours (avec Ch. H. Pouthas, M. Baumont), Hachette, 1950, 512 p. — Études sur la Révolution française, PUF, 1954, VIII-328 p. — La naissance de l’historiographie moderne, Flammarion, 1971, 349 p. (édition posthume de Notions d’historiographie moderne, Centre de documentation universitaire, 1946, Les Cours de la Sorbonne, 251 p.). — Réflexions sur l’histoire, préface d’A. Soboul, Maspero, 1978, 282 p. (recueil des principaux articles et textes de conférence de G. Lefèvre auxquels sont joints son « Pro domo »).

SOURCES : Georges Lefebvre, « Notices », Annales historiques de la Révolution française, janvier-mars 1946, pp. 185-186 ; « Pro Domo », id., janvier-mars 1947, pp. 188-190. — Albert Soboul, « Le 80e anniversaire de Georges Lefebvre », La Nouvelle Critique, 62, février 1955, pp. 187-200. — Hommage à Georges Lefebvre, 1874-1959, Nancy, impr. G. Thomas, 1960, 131 p. (« Société des études robespierristes »). — Annales historiques de la Révolution française, t. 32, 1960 (numéro consacré à Georges Lefebvre). — David Caute, Le communisme et les intellectuels français, 1914-1966, Gallimard, 1967, 477 p. — Ernest Labrousse, « Georges Lefebvre dans l’évolution de l’historiographie française », AHRF, octobre-décembre 1969, pp. 549-566. — Albert Soboul, « Le parcours d’une vie d’historien. Georges Lefebvre (1874-1959) », La Pensée, juin 1975, pp. 14-34. — Georges Cogniot, Parti pris, Éditions sociales, 1976, 2 tomes, 540 et 583 p. — État civil.

ICONOGRAPHIE : Hommage à Georges Lefebvre 1874-1959, op. cit. — G. Lefebvre, Réflexions sur l’histoire, op. cit.

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