LEDUC Victor [NECHTSCHEIN Vladimir dit]

Par Jean Maitron, Claude Pennetier

Né le 21 août 1911 à Berlin dans une famille d’émigrés politiques russes, mort le 2 décembre 1993 à Paris (VIe arr.) ; professeur de philosophie, journaliste ; responsable communiste, puis dirigeant du Parti socialiste unifié.

Son père, issu d’une famille de petits industriels juifs (son grand-père possédait une scierie à Kherson près d’Odessa) fut acquis très jeune aux idées révolutionnaires. Il rompit avec sa famille et décida de devenir ajusteur-mécanicien. Menacé en raison de son activité politique, il quitta la Russie après la Révolution de 1905 et travailla en Allemagne, à Berlin. La mère de Victor Leduc, également originaire de Kherson, mourut quelques mois après sa naissance. Son père partit avec lui pour la France au cours de l’année 1914. Il travailla dans la région parisienne et, sous l’influence de Plekhanov, décida de s’engager dans l’armée française pour la durée de la guerre en confiant son fils à des familles françaises, à Argenteuil, puis Bezons. Blessé, réformé en 1917, il se remaria plus tard avec une russe, émigrée de 1905, et Victor vécut quelques années en famille avant d’entrer comme boursier et interne dans un collège. Ses études furent brillantes puisqu’on lui attribua le 1er prix de français au concours général.

C’est là que par la lecture du Manifeste communiste, des ouvrages de Sorel et de Nietzsche, il acquit des bases théoriques et renforça ses convictions. Lors de son entrée en hypokhâgne au lycée Henri-IV, il adhéra aux Jeunesses communistes et aux Jeunesses syndicalistes scolaires, éphémère branche de l’Union fédérale des étudiants. Ses talents de « bagarreur » et de « stratège » du combat de rue contre les Camelots du Roy lui valurent plusieurs séjours à l’hôpital et une condamnation à un mois de prison avec sursis. Il affirme, dans son témoignage, avoir « au quartier Latin la réputation d’un esprit ouvert, un peu suspect de sympathies trotskystes, car j’ai avec des étudiants trotskystes ou trotskysants de longues discussions mais qui n’entament pas ma fidélité au Parti communiste. À partir des années 1933-1934, je suis un partisan résolu de l’unité PC-PS ; j’ai même une sympathie pour [ Jacques Doriot qui est le pionnier de cette orientation. Le Front populaire me satisfait pleinement ».

Adhérent du Parti communiste depuis février 1934, il créa une cellule au lycée Saint-Louis où il était maître d’internat. Mais, son action militante connue des services de l’armée l’empêcha de faire les EOR (école d’officiers de réserve) qu’il briguait conformément aux consignes du parti. Libéré du service en octobre 1937, il fut professeur de philosophie à Neufchâteau puis à Saint-Dié (Vosges) où il anima les Amis de l’URSS, y compris au moment de la signature du Pacte germano-soviétique qui lui « porta un coup très rude ».

Mobilisé dans les Alpes, il fut démobilisé en juillet 1940 et nommé à Pau (Basses-Pyrénées). Révoqué, en décembre 1940, comme juif, il vécut de cours particuliers puis, devenu résistant à la suite d’une rencontre avec Jean-Pierre Vernant, s’occupa à plein temps de l’action clandestine à Toulouse, dans le cadre de Libération-Sud. Selon son témoignage, il reprit « contact avec le Parti communiste qui “contrôlait” ses membres entrés dans les mouvements de résistance non communistes. Mais contrairement à certaines légendes nos “contrôleurs” ne nous transmettent guère de directives politiques ». Arrêté par la police française à Toulouse en 1943, après une tentative d’évasion à l’hôpital Lagrave de Toulouse (il avait été blessé lors de son arrestation), il fut incarcéré à la centrale d’Eysses et participa à la révolte des internés contre le projet de transfert en zone nord. Incarcéré à la citadelle de Sisteron, il s’évada en janvier 1944 et reprit son action de résistance à Paris comme responsable de l’action ouvrière du MLN qui éditait le journal clandestin Action.

À la Libération, Victor Leduc dirigea le journal Action et entretint des rapports confiants avec la direction du Parti communiste, particulièrement avec Maurice Thorez et son entourage. Les difficultés commencèrent lorsqu’il soutint Pierre Hervé dans un conflit avec Louis Aragon en novembre-décembre 1946 (voir l’article de Pierre Hervé dans Politique aujourd’hui, novembre-décembre 1976). En octobre 1949, la direction du PCF le déposséda de sa fonction de directeur d’Action au profit d’Yves Farge. Il fut alors responsable de la revue internationale du Mouvement de la Paix, Partisan de la paix, puis permanent à la section idéologique sous la direction de François Billoux et à la commission des Intellectuels sous la tutelle de Laurent Casanova. Ses articles paraissaient dans différentes revues communistes : Cahiers du Communisme, Démocratie nouvelle, la Nouvelle critique et quelquefois dans la rubrique « Doctrine et Histoire » de l’Humanité. Dans le contexte idéologique du jdanovisme, Victor Leduc affirme : « Je suis apprécié pour la “rationalité” de mes arguments, mais considéré comme un tiède. Je ne me sens d’ailleurs pas à l’aise dans ce milieu de permanents et je ne tarde pas à demander — ce qu’on m’accorde — la possibilité de rentrer dans l’enseignement. » Il prit donc un poste à Sézanne en 1952, tout en continuant ses fonctions de collaborateur du Comité central.

En 1954, lors du XIIIe congrès, il mena dans sa section du VIIe arr. de Paris et dans la tribune de l’Humanité, une discussion visant à la modification de la résolution générale sur le problème de l’indépendance nationale. Il reprochait à la direction « une position nationaliste à la remorque de la conception bourgeoise, celle d’une nation qui serait homogène et qui ignorerait le conflit de classe » (témoignage). Aragon ayant parlé au congrès de « déviation trotskyste », Victor Leduc obtint un rendez-vous de Maurice Thorez qui lui donna des apaisements et accepta qu’il publie à ce sujet d’un livre : ce devait être Communisme et Nation qui reprit, avec des précautions, les positions qu’il avait défendues. En 1956, le rapport Khroutchev déclencha un profond mouvement de remise en cause. Les positions critiques de Leduc furent majoritaires dans la section du VIIe arr. lors de la préparation du XIVe congrès. Oppositionnel déclaré, évincé de ses diverses responsabilités, Victor Leduc organisa la protestation après les événements de Pologne et de Hongrie en 1956, puis créa un journal clandestin, l’Etincelle. Il entra en conflit ouvert pour conserver ses responsabilités syndicales et culturelles, pour sa participation au Comité des intellectuels contre la guerre d’Algérie et pour affirmer son droit de publier livres et articles. Son exclusion fut plusieurs fois refusée par sa cellule.

Leduc enseignait dans un lycée parisien. Il militait au sein du Syndicat national de l’enseignement secondaire et fut élu à la commission administrative de la section académique (S3) de Paris du SNES sur la liste B. Parmi les élus, presque tous membres du PCF, s’opposaient deux lignes. La direction du S3 était partagée entre une majorité des élus « autonomes » autour de Letonturier* et une partie des élus de la liste B autour de Leduc. S’opposaient notamment à ces élus Maurice Loi* et avec une approche différente Gérard Alaphilippe*, qui soutenu par la direction du PCF élaborait une tentative de rénovation des pratiques syndicales. Loi ayant été écarté, cette dernière ligne l’emporta en 1965-1966 à la fois contre les « autonomes » et contre la « cogestion » soutenue par Leduc.

Lors de tensions avec le Parti communiste italien, Leduc participa à une conférence du PCI avec des délégations de divers partis communistes dont le compte rendu parut dans L’Unita. Lors de la réunion du bureau politique du PCF, le 4 janvier 1962, les dirigeants s’étonnèrent de sa présence et lui demandèrent, ainsi qu’au PCI, « à quel titre » il avait été invité.

En mai 1968, Victor Leduc fit partie des trente intellectuels communistes qui adressèrent au Bureau politique une protestation contre la politique du parti à l’égard des étudiants. Sa signature, en 1970, sur un texte public demandant l’ouverture d’un débat après les exclusions de Roger Garaudy et de Charles Tillon provoqua son exclusion du Parti communiste en octobre 1970. L’année suivante, Victor Leduc fut parmi les créateurs des Centres d’initiative communiste réunissant d’anciens membres du PCF et quelques opposants encore au parti. Les CIC décidèrent, deux ans plus tard, de rejoindre le PSU dont ils partageaient l’option autogestionnaire. Il entra à la Direction politique nationale (DPN) puis au Secrétariat national en décembre 1974 et fut rapidement avec la ligne défendue par Michel Rocard qui préconisait une prise de responsabilités. Victor Leduc a joué longtemps un rôle actif dans le PSU, notamment en faveur du ralliement de cette organisation à la candidature de Pierre Juquin pour les élections présidentielles d’avril 1988. Hostile à la participation du PSU au gouvernement de gauche, Victor Leduc deviendra président d’honneur de l’Alternative pour la démocratie et le socialisme (ADS). Petit, trappu, cet « idéologue », militant infatigable, était une silhouette familière des réunions des courants autogestionnaire, alternatif et communiste critique. Il fut signataire du manifeste « Refondations » au début des années 1990.

Parallèlement à son activité politique, Victor Leduc a créé, dans le cadre de l’Union rationaliste, en 1966, avec des intellectuels pour la plupart membres ou anciens membres du PCF, une revue se réclamant à la fois du rationalisme et du marxisme : Raison présente.

Lors de son décès, Le Monde et l’Humanité publièrent, le 4 décembre, des articles nécrologiques

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article107785, notice LEDUC Victor [NECHTSCHEIN Vladimir dit] par Jean Maitron, Claude Pennetier, version mise en ligne le 14 novembre 2010, dernière modification le 7 septembre 2011.

Par Jean Maitron, Claude Pennetier

ŒUVRE : Le marxisme est-il dépassé ?, Éd. Raisons d’être, 1946. — Communisme et nation, Éd. Sociales, 1954. — La coexistence pacifique, Éd. Juillard, 1962. — (Anonyme), Pour un front des travailleurs, « Les voies du socialisme », 1963. — Le marxisme, Edma, Encyclopédie du monde actuel. — Les tribulations d’un idéologue, Syros, 1985.

SOURCES : Archives du comité national du PCF. — Le Monde, 14 juillet 1970. — Unir-Débat, n° 47, 10 novembre 1970. — Témoignages écrits de Victor Leduc. — Le Monde, 4 décembre 1993. — l’Humanité, 4 décembre 1993. — Presse syndicale. — Fonds Victor Leduc à la BDIC. — Notes de Jacques Girault. — RGASPI, pas de dossier dans les fonds du Komintern.

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