LECACHE Bernard, Abraham

Par Nicole Racine

Né le 16 août 1895 à Paris (IIIe arr.), mort le 16 août 1968 à Cannes (Alpes-Maritimes) ; écrivain, journaliste ; membre du Parti communiste (exclu en janvier 1923) ; président fondateur de la Ligue internationale contre l’antisémitisme devenue la Ligue contre le racisme et l’antisémitisme (LICA devenue LICRA).

Fils d’un maître-tailleur, Bernard Lecache débuta en qualité de courriériste théâtral à la Petite République grâce à Henri Torrès dont il avait été le secrétaire particulier. Il écrivit dans la presse de gauche et d’extrême gauche. Après la Première Guerre mondiale qu’il avait faite au premier bataillon de chausseurs à pied, il collabora au Journal du Peuple d’Henri Fabre, favorable à la Révolution russe, à l’hebdomadaire satirique d’Eugène Merle, le Merle blanc, créé en mai 1919, aux Hommes du Jour. Il devint un proche de Séverine dont il allait épouser la petite fille, Denise Montrobert, en 1923 (il consacra un livre à Séverine après la mort de celle-ci). Comme elle, il se déclara pour la Révolution russe et appuya le communisme naissant. Membre du Comité de la IIIe Internationale de la Seine, il adhéra au Parti communiste dès sa fondation.

Il devint un collaborateur régulier de l’Humanité, écrivit dans le Bulletin communiste et la Vie ouvrière en 1921. Il se rendit en Espagne en 1921 pour une enquête de l’Humanité, et à ce titre, il rencontra à Paris le représentant de l’Internationale communiste en Espagne, Graziadei (voir le rapport de celui-ci en date du 18 janvier 1922, cité dans les Archives de Jules Humbert-Droz, tome 1, p. 116). Un rapport de police de janvier 1922 notait que Lecache n’était « guère estimé dans le milieu communiste à cause de son manque de scrupules », qu’on l’appréciait seulement au point de vue journalistique et qu’on le suspectait à cause de ses relations avec Henri Fabre du Journal du Peuple.

Membre d’un des courants de la gauche du Parti qu’Humbert-Droz appelle le « groupe souvarinien » (Treint, Reynaud), Bernard Lecache se rattacha, après le congrès de Paris d’octobre 1922, au centre de L.-O. Frossard qui allait s’opposer aux décisions du IVe congrès de l’IC (fin 1922). Ce congrès avait décidé une nouvelle répartition du pouvoir au sein du parti entre le centre et la gauche pour résoudre la crise, qui avait éclaté au dernier congrès du PCF ; il avait condamné l’appartenance à la Ligue des droits de l’Homme et à la Franc-maçonnerie ainsi que la participation des journalistes du parti à la presse bourgeoise.

Ce fut Jules Humbert-Droz, secrétaire de l’IC chargé des relations avec les pays latins, envoyé en France dès novembre 1921, qui conduisit l’épuration des organes du Parti français ainsi que la compression du personnel de l’Humanité, en application des décisions du IVe congrès. Bernard Lecache fut éliminé de la rédaction de l’Humanité en même temps que Henri Torrès, Noël Garnier, Georges Pioch, Victor Méric, Robert Tourly, Alfred Pévet. « Le fait que nous avons liquidé Torrès, Lecache et Garnier de l’Humanité a produit une excellente impression dans les milieux syndicalistes qui reprennent un peu confiance dans la gauche », écrit Humbert-Droz dans un rapport du 30 décembre 1922, adressé à Zinoviev, Trotsky et Kolarov. Dans ce même rapport, Humbert-Droz parlant d’une séance de la commission des litiges écrit : « On y a décidé des réintégrations pour le 1er janvier, mais il fallait faire des compressions en même temps. Pour les faire je me suis inspiré essentiellement du critère politique. Éliminer de la rédaction ceux qui s’opposent aux décisions du IVe congrès et ceux qui autrefois de la gauche étaient parmi cette bande de jeunes intellectuels sans liens avec la classe ouvrière et qui donnaient à l’Humanité ce ton boulevardier et cette allure peu sérieuse que nous avons souvent critiqués » ; et sur Lecache il ajoutait , « connu par ses campagnes de bluff et de chantage ».

En janvier 1923, à la suite de la démission de Frossard du secrétariat général du parti, Bernard Lecache rejoignit le Comité de Résistance formé à l’initiative de Pioch, Méric, Lafont, groupant les exclus du Parti, notamment les journalistes éliminés de l’Humanité. Bernard Lecache rallia l’Union socialiste-communiste puis rejoignit le Parti socialiste SFIO.

Après 1925, Lecache collabora à la Volonté, au Quotidien, à l’œuvre, à Marianne. Mais le meilleur de son activité allait être consacré à la lutte antiraciste. L’assassinat à Paris de Simon Petlioura par l’horloger juif Samuel Schwarzbard, le 25 mai 1926, attira son attention sur la question juive en Ukraine. En 1927, au terme d’un voyage en Russie et en Ukraine en compagnie de l’avocat Henri Torrès, il publia Au pays des pogromes. Quand Israël meurt (dont des extraits parurent dans le Quotidien de février et mars 1927), qui était un impitoyable reportage sur les pogromes d’Ukraine au temps des armées de Petlioura (1918-1919).

Ce voyage contribua à son intérêt pour l’Union soviétique. Le 17 octobre 1927, il présida, rue Cadet, un meeting pour le Xe anniversaire de la Révolution. L’année suivante, il siégea au comité national des Amis de l’Union soviétique et il collabora à l’organe de l’association : l’Appel des soviets. L’activité de Lecache en faveur de l’URSS est attestée par le journal de Georges Duhamel qui note à la date du 10 décembre 1927 : » Visite de Bernard Lecache qui revient de Russie et me demande si je voudrais m’occuper d’une fusion des diverses sociétés pro-soviétiques actuelles. » (Le livre de l’Amertume [journal], 1925-1956, Le Mercure de France, 1983.)

Le 30 mai 1928 parut le premier numéro de son journal, Le Cri des peuples, qui se proposait de défendre les minorités dans Le Monde entier, journal auquel collaborèrent Séverine, Georges Pioch, Andrée Viollis, Ilya Ehrenbourg, Andréas Latzko, Bernard Shaw, Stefan Zweig, Heinrich Mann...

En février 1928, il fonda la Ligue contre les pogromes avec à sa tête un Comité d’honneur comprenant Séverine Paul Langevin Hadamard, Victor Basch, Henri Torrès ; en 1929, elle devint la Ligue internationale contre l’antisémitisme ou LICA dont le but était de lutter contre les pogromes, d’œuvrer pour le rapprochement des peuples et la paix entre les nations. Bernard Lecache pensait que la LICA ne devait pas se contenter de défendre les juifs persécutés dans Le Monde ; tout en s’affirmant juif, il critiquait l’action des sionistes en Palestine. Il avait effectué un voyage en Palestine en 1929 qu’il relata dans Les Porteurs de croix où il critiquait à la fois la politique britannique, le rôle de certaines personnalités religieuses (notamment celui du grand Mufti de Jérusalem et de certaines autorités chrétiennes) ; il s’élevait contre l’appropriation par la minorité juive des terres arabes et lançait le mot d’ordre du rapprochement judéo-arabe. En 1936, la Ligue prit le nom de Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme, tout en gardant ses initiales LICA ; d’après un rapport de police, elle comprenait 100 000 membres.

Après avoir lutté contre la politique des pogromes en Roumanie (1928), en Pologne (1932), Bernard Lecache entraîna la LICA dans la dénonciation de l’antisémitisme en Allemagne (dès 1931, il avait réuni un meeting contre les persécutions antisémites). À partir de 1933, il stigmatisa le régime hitlérien en de nombreux meetings (avril 1933, salle Bullier ; en septembre 1933, en collaboration avec le Comité d’aide aux victimes du fascisme hitlérien, pour protester contre le procès de Leipzig). Sensibilisé très tôt aux menaces fascistes, Lecache participa à l’une des premières tentatives d’union des forces de gauche et d’extrême gauche en France, celle du Front commun contre le fascisme, formé en mars 1933 à l’initiative de Gaston Bergery et qui réunit avec lui-même, Paul Langevin, G. Monnet. Bernard Lecache fit partie du Comité politique de Front commun et écrivit dans la Flèche qui parut à partir du 1er août 1934 comme organe du mouvement. Après l’échec de Front commun, Lecache appuya le Rassemblement populaire et le gouvernement de Front populaire. À partir de 1936, la LICA se mobilisa de plus en plus pour alerter l’opinion sur les crimes et les dangers du nazisme. Elle organisa entre 1936 et 1939 de nombreux meetings et réunions internationales (en septembre 1936, conférence internationale contre le racisme à la Mutualité, en septembre 1937 et en juillet 1938, Ier et IIe congrès international du Rassemblement mondial contre le racisme et l’antisémitisme à la Mutualité ; novembre 1938, congrès de l’Antiracisme). Elle était favorable à une politique de fermeté vis-à-vis de l’Allemagne hitlérienne. Le Droit de vivre faisait campagne pour le boycott économique des produits allemands. La LICA s’était prononcée contre la participation aux Jeux olympiques de Berlin. Lecache ne réussit pas à obtenir l’appui des grandes organisations du Front populaire pour l’organisation d’un boycott économique de l’Allemagne. La position ferme de la LICA contre l’hitlérisme, son opposition à tout rapprochement séparé entre la France et l’Allemagne la fit fréquemment accuser de « bellicisme » par certains pacifistes de gauche. Lecache polémiqua à ce sujet assez durement avec Felix Challaye et avec Bergery dans Le Droit de vivre, après Munich et encore en mars-avril 1939. Il s’employait à convaincre de l’inutilité d’une politique de compromis vis-à-vis des gouvernements fascistes et préconisait une entente des démocraties et de l’Union soviétique. Bernard Lecache put faire paraître Le Droit de vivre jusqu’en juin 1940. Avant la suspension de Marianne par le gouvernement de Vichy, il y publia un article « Rien n’est fini ». Arrêté et interné dans les camps du Sud-Algérien, il fut libéré après le débarquement allié en Afrique du Nord. Il lança à Alger en novembre 1943, les Cahiers antiracistes. Il rejoignit les armées alliées où il servit comme correspondant de guerre, participant aux opérations d’Italie et de la vallée du Rhône.

Après la Libération, Bernard Lecache fut un temps directeur du Journal du Dimanche, né en novembre 1948. La LICA, qu’il présidait toujours, reprit ses campagnes antiracistes et la publication du Droit de vivre. Cependant elle fut affaiblie par la scission en 1949 de la minorité communiste et communisante qui, avec des militants du MNCR communisant de la Résistance, créa un mouvement qui prit ensuite le nom de Mouvement contre le racisme, l’antisémitisme et pour la paix (MRAP). La LICA fit campagne pour les noirs américains, contre les procès des « blouses blanches » en Union soviétique, contre l’apartheid en Afrique du Sud, en faveur du Biafra. Durant la « guerre des six jours » la LICA prit partie en faveur d’Israël. Elle prit le nom de LICRA en 1974.

Bernard Lecache, qui avait consacré sa vie à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme, laisse aussi des romans : Jacob (1925), Les Ressuscités (1934) qui font revivre les différents destins des membres d’une famille juive immigrée en France depuis un demi-siècle.

Une tenue funèbre fut organisée le 12 janvier 1969 par la Loge maçonnique « Abbé Grégoire » (Dictionnaire des Francs-maçons français).

Une rue Bernard Lecache a été créée à Villeurbanne (Rhône) le 12 mai 1980 en remplacement de la rue des Combes.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article107755, notice LECACHE Bernard, Abraham par Nicole Racine, version mise en ligne le 12 novembre 2010, dernière modification le 30 avril 2017.

Par Nicole Racine

œUVRE CHOISIE : Jacob, Gallimard, 1925, 255 p. — Au pays des pogromes : quand Israël meurt..., Éd. du Progrès civique, 1927, 240 p. — Les porteurs de croix. Palestine 1929, Éd. des Portiques, 1930, 258 p. — Séverine, Gallimard, 1931, 249 p. — B. Lecache et M. Feder, Contre l’antisémitisme et contre la guerre, Éd. du Droit de vivre, 1932, 32 p. — Les ressuscités, Éd. du Carrefour, 1934, 228 p. — Préface à G. Zerapha, Notre combat contre l’antisémitisme, Éd. de la LICA, 1936, 16 p. — Préface à G. Gaddi, Le Racisme en Italie..., 1939. — La République est antiraciste, discours prononcé le 14 octobre 1944 à la réunion privée d’information du Comité central de la LICA, Éd. de la LICA, 1945, 20 p.

SOURCES : Arch. Nat. F7/12992, F7/13053. — Arch. PPo. B/A 175, classement provisoire 349. — Who’s who in France ?, 1957-1958, Éd. J. Laffitte. — J. Humbert-Droz, L’œil de Moscou à Paris, Jules Humbert-Droz, ancien secrétaire de l’Internationale communiste, Julliard, 1964. — R. Wohl, French communism in the making 1914-1924, Stanford, Stanford Univ. Press, 1966 — Le Monde, 16 août 1968. — Le Droit de vivre, 15 octobre 1968 ; février 1969. — Archives de J. Humbert-Droz. I. Origines et débuts des partis communistes des pays latins 1919-1923. Textes établis et annotés par S. Bahne, Dordrecht, D. Reidel, 1970 — J. Humbert-Droz, Mémoires, t. 2, De Lénine à Staline, dix ans au service de l’Internationale communiste, 1921-1931, Neuchâtel, La Baconnière, 1971. — G. Lefranc, Histoire du Front populaire : 1934-1938, 2e éd., Payot, 1974. — Histoire générale de la presse française, publiée sous la direction de Cl. Bellanger, P. Guiral, F. Terrou, PUF, t. III, 1972., et t. IV, 1975. — T. Judt, La reconstruction du Parti socialiste : 1921-1926. Préface d’Annie Kriegel, Presses de la FNSP, 1976. — Jean-Pierre Allali et Haim Musicant, Des hommes libres, histoire extraordinaire de la LICRA, Éd. Bibliophane, 1988.

ICONOGRAPHIE : Le Droit de vivre, 4 mai 1940.

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