Pierre GEORGET LA CHESNAIS dit P. G. La Chesnais ou plus simplement La Chesnais

Par Raphaël Ramos, Jean-Marc Ramos

Né à Paris le 11 juin 1865 et mort à Paris le 18 avril 1948 ; auteur et traducteur ; socialiste favorable à l’Union sacrée ; conseiller du cabinet ministériel d’Albert Thomas ; collaborateur de l’Humanité.

La Chesnais est un intellectuel polygraphe qui s’est surtout fait connaître par ses activités littéraires de critique au Mercure de France et de traducteur spécialisé en littérature russe et scandinave (Gorky, Ibsen, Bojer, Andersen). Il est beaucoup moins connu pour sa collaboration à l’Humanité dont il fut l’un des représentants au conseil d’administration et de direction jusqu’en octobre 1918, à la suite de la réorganisation du journal par Marcel Cachin. Il a par ailleurs publié près d’une cinquantaine de livres, brochures ou articles sur les événements politiques de son époque (le Traité de Francfort, la séparation de l’Église et de l’État, les causes de la Grande Guerre, le problème de l’Alsace-Lorraine, la révolution russe, la guerre civile en Finlande, les peuples de Transcaucasie, etc.), et consacré une bonne partie de ses activités journalistiques à discuter des questions soulevées dans les débats socialistes de son temps. Ce militant de la première heure du parti de Jaurès dont le rôle et la personnalité reste à éclairer, fut un acteur impliqué et écouté - peut-être même influent - dans les réseaux socialistes qui se sont constitués entre 1885 et 1920.
Pierre-Jules-Amédée Georget La Chesnais est né dans une famille bourgeoise très attachée aux valeurs militaires, voire militaristes. Son arrière-grand-père Claude Blanchard (1742-1803), député sous la Révolution, avait participé à la Guerre d’Indépendance des États-Unis sous le commandement de Rochambeau. Son père Maurice-Augustin Georget La Chesnais (1828-1908), chef de bureau au ministère de la Guerre, et son frère aîné Maurice-André (1863-1919) officier d’artillerie, ont tous deux reçu la Légion d’honneur, le premier ayant été élevé au grade d’Officier en 1883 et le second promu comme Chevalier en 1910. Mais c’est surtout la carrière de son grand-oncle Gustave Coriolis (1792-1843), célèbre mathématicien membre de l’Académie des sciences et directeur d’études à l’école Polytechnique, qui semble l’avoir inspiré dans le choix de ses études. Et bien qu’ayant échoué à Polytechnique contrairement à son frère, il devint professeur de mathématique, un poste qu’il occupait à l’École alsacienne au moment de son mariage avec Edmée Gellion-Danglar en 1898 dont les témoins furent ses amis Louis Révelin et André-Ferdinand Hérold. Ses compétences scientifiques l’ont conduit à s’intéresser à la statistique électorale et à rejoindre le camp des « rpéistes », c’est-à-dire les partisans de la mise en place de la représentation proportionnelle au Parlement.
Son parcours de militant socialiste est proche de celui des normaliens avec lesquels il a entretenu de bonnes relations, particulièrement avec Hubert Bourgin et Léon Rosenthal « néo-minoritaires » auxquels il s’était rallié avant de quitter le parti dans l’immédiat-après-guerre . Ses premiers engagements datent du milieu des années 1880. Ils le conduisent à rejoindre les rangs de l’AGEP (Association Générale des Étudiants de Paris) dont il a été l’un des responsables au Comité de direction. Il représente alors les étudiants de la Faculté des Sciences, à l’instar de son compagnon de route Louis Révelin qui joue un rôle équivalent pour la Faculté des Lettres. Avec son ami d’enfance, le poète André-Ferdinand Hérold qu’il a connu au lycée Henri IV, il fréquente à cette époque « la mêlée symboliste » composée par des écrivains d’avant-garde parfois qualifiés de décadents tels Paul Valéry, Pierre Louÿs, André Fontainas, ou encore le très mallarméen René Ghil. Ensemble, ils partagent la vie agitée de l’époque et le sens de la fête qui se marie si bien avec les idées positivistes, socialistes, voire anarchistes d’avant-guerre. En 1889, on retrouve La Chesnais et Révelin parmi les délégués de l’AGEP impliqués dans l’organisation des très officielles Fêtes de Paris. Ces manifestations prévues pour commémorer le « souvenir de la Révolution pacifique de 1789 », vont correspondre également avec l’ouverture de la Nouvelle Sorbonne et la grande Exposition Universelle.
C’est au cours de ces années fin de siècle que La Chesnais découvrit la littérature scandinave dont il tint la rubrique au Mercure de France jusqu’à sa mort. En 1894, il rencontra pour la première fois Henrik Ibsen dont il devint le meilleur spécialiste français. Cette rencontre scelle une véritable amitié littéraire qui se concrétisa par la traduction de ses Œuvres complètes , un travail monumental commencé en 1914 et terminé en 1945 qui lui valut le grade de Docteur Honoris Causa de l’Université d’Oslo en mars 1928.
À l’origine de cette passion littéraire, une sensibilité particulière pour le thème du « drame social » qu’il lui plut de retrouver chez Victor Basch (1863-1944). C’est sans doute vers 1900, peut-être même au moment de la fondation de la Ligue française pour la défense des droits de l’homme et du citoyen (LDH) en 1898, qu’il fit la connaissance de son futur président. En plus de cette proximité littéraire qu’atteste une petite correspondance entre les deux hommes, ils ont en commun les mêmes convictions pour l’innocence de Dreyfus, les idées socialistes et le respect des droits de l’homme. C’est ainsi que lors du Congrès de la LDH, le 6 juin 1908 à Lyon, on retrouve La Chesnais, ainsi que son ami André-Ferdinand Hérold qui deviendra vice-président de la Ligue, sur la même tribune que Victor Basch pour une intervention sur son thème de prédilection : La réforme électorale et la représentation proportionnelle.
Quelques années plus tard, en décembre 1916, le souvenir de cette relation amicale va être réactivé, à l’occasion d’une mission pour le ministère de la Guerre, par le gendre de Victor Basch, le sociologue normalien Maurice Halbwachs . Ce dernier, appelé comme expert par le sous-secrétaire d’État, Albert Thomas, est alors chargé de prendre contact avec La Chesnais en vue d’une opération de propagande. Le Service de propagande aérienne qui venait d’être créé un an plus tôt, à la suite d’un accord passé entre le G. Q. G. (Grand Quartier Général chargé du commandement de l’armée française) et le ministère de la Guerre, doit s’occuper de la « guerre du papier ». Cette mission mise en place à la fin du mois d’août 1915, est confiée à un binôme composé du caricaturiste alsacien Jean-Jacques Waltz (dit Hansi) et du germaniste Ernest Tonnelat, un normalien comme Halbwachs et bien connu de ce dernier . La tâche principale de ce bureau était de produire les documents de propagandes et de désinformation (tracts, brochures, livres, journaux, etc.) que les aviateurs français devaient disperser comme des papillons au-delà des lignes ennemies. La Chesnais, lui-même bon linguiste maîtrisant plusieurs langues, qui venait de publier un livre sur le revirement des députés socialistes allemands lors du vote des crédits de guerre, fut donc sollicité pour apporter son concours à ce nouvel aspect de la guerre psychologique. Grâce à sa connaissance des publications allemandes qu’il venait de dépouiller pour son livre, il a pu fournir, pour les opérations de propagande de 1917, des renseignements sur les journaux sociaux-démocrates, notamment sur le Vorwärts qui, peu de temps avant la déclaration de guerre, avait soutenu la position pacifiste en opposition à la politique de la guerre.
Depuis l’assassinat de Jaurès, La Chesnais faisait partie des majoritaires au sein de la SFIO qui s’étaient déclarés en août 1914 « en guerre contre la guerre ». Et comme La Chesnais se trouvait à Paris au lieu d’être sur le front (pour une raison que nous ignorons), il n’aura de cesse pendant le conflit de proposer ses services à un autre sociologue normalien, Hubert Bourgin, qui était alors « l’un des hommes clefs du cabinet d’Albert Thomas » . Les premières traces de leur abondante correspondance datent de la fin 1914, elles concernent des échanges et propositions de publications. Par la suite, La Chesnais fournira très régulièrement à Bourgin des notes sur la situation politique et le conflit vus par la presse étrangère mais aussi sur les actions à mener pour être conforme au socialisme. Ce qui amènera ce dernier à lui déclarer dans une lettre datée du 4 avril 1917 : « Je vous considère comme un collaborateur externe au Ministère et je vous remercie à l’avance de tout ce que vous ferez pour éclairer le Ministre [Albert Thomas devenu le « ministre des Obus »] » Lettre d’Hubert Bourgin à La Chesnais (Archives La Chesnais).
Toutefois La Chesnais était inquiet comme la plupart des majoritaires de la SFIO par la montée du courant pacifiste chez les socialistes. Il commença à s’interroger sur l’évolution du parti que Bourgin perçoit de la manière suivante : « la majorité se laisse contaminer par la minorité … le parti va glisser sur une pente fatale … Mais je vois aussi s’approcher le moment où Thomas apparaîtra aux yeux de tous comme en marge et presque en dehors du parti. ». Cette crainte se confirma dans les faits le 13 septembre 1917 lorsqu’Albert Thomas, pourtant pressenti pour les Affaires étrangères dans le nouveau et éphémère gouvernement de Painlevé, dut renoncer à ses ambitions ministérielles sous la pression du parti. Quant à Bourgin qui conserva son poste de conseiller mais à la Direction des Priorités de Transports Maritimes, il déclara alors : « Deux articles du programme de Lénine et des soviets sont réalisés pour la France, d’un seul coup : l’union sacrée est brisée et le socialisme sort du Gouvernement » (Le parti contre la partie,1924, p.246). En décembre 1917, La Chesnais décida d’adhérer à la Ligue civique que Bourgin, avec l’appui de son ami Léon Rosenthal et de quelques autres, venait juste de créer un mois plus tôt, dans le but de promouvoir « l’alliance du patriotisme, du républicanisme et de la haute moralité ». Après huit ans d’existence, Bourgin en tira le bilan suivant : « La Ligue civique a eu la perspicacité et le courage de démasquer le bolchévisme, théorie politique du défaitisme, dès l’heure où il tenta de s’introduire en France sous le couvert des groupes du Parti socialiste, mal défendu contre lui, et à la faveur de l’influence exercée dans les milieux urbains par les théories généreuses de l’internationalisme ouvrier, détournés de leur objet et de leur sens pour devenir des moyens de sauver l’Allemagne et de déprimer ses adversaires » (Cinquante ans d’expérience démocratique, p.168 et p.179).. Avec les événements de 1917, une même convergence d’idées et d’arguments apparaît entre Bourgin et La Chesnais. On la retrouve dans les nombreux textes que ce dernier consacre à la révolution russe et au bolchevisme. Dès lors La Chesnais accompagnera Bourgin dans la plupart de ses projets pour le meilleur mais surtout pour le pire. Il quitte la SFIO pour s’engager, dès novembre 1919, dans la création d’un nouveau parti visant à rassembler « les débris de l’ancien Parti socialiste », dont il est chargé par Bourgin de recruter les premiers soutiens. Il va même en rédiger le manifeste, tout au moins une ébauche discutée d’abord avec Georges Renard puis avec Léon Rosenthal, qui fut finalement rejeté car le texte avait été jugé un peu trop long « dans la partie qui concerne le bolchévisme » Lettre de G. Massé à La Chesnais, datée du 31 janvier 1920 (Archives La Chesnais - collection particulière). L’initiative était venue d’un certain G. Massé, un employé de la Compagnie du Gaz comme il se présentait lui-même, et que Bourgin décrira plus tard de la manière suivante : « un socialiste chrétien, le seul que j’aie jamais rencontré, [qui] nous invita instamment Léon Rosenthal et moi, à fonder avec lui un parti socialiste patriote » Cinquante ans d’expérience démocratique (1925, p.222). Mais ce parti qui, selon Massé, devait se construire sur la base de ses « trois piliers » (Bourgin, Rosenthal et La Chesnais), avec la participation des députés et des intellectuels contactés par La Chesnais (comme Charles Andler), mais aussi avec l’apport des « éléments excellents, à capter individuellement » du côté des coopératives et de la CGT, ne devait finalement pas voir le jour.
À la suite de cet échec, La Chesnais disparaît peu à peu de la scène militante pour se consacrer à ses activités littéraires de critique et surtout de traducteur des écrivains scandinaves. Ce qui l’amène à donner régulièrement des conférences en France et à l’étranger, comme en nombre 1933 à l’Institut d’Études Germaniques de La Sorbonne, dans le fief de son ami Charles Andler récemment décédé, où il intervient, à l’invitation d’Ernest Tonnelat, son ancien correspondant du Service de propagande aérienne, pour une série d’exposés sur Ibsen. Pour autant La Chesnais ne perdra pas le contact avec Bourgin, comme le montre la correspondance entre les deux hommes. Les dernières lettres que nous avons pu retrouver datent de l’hiver 1939-1940, et précèdent donc de quelques mois l’armistice du 22 juin. Bourgin y propose à son ami une collaboration régulière à L’Ordre national, « une édition de guerre » paraissant trois fois par mois, très surveillée par la censure, dont les idées sont considérées aujourd’hui comme proches de La Cagoule.
Finalement la trajectoire du militant Pierre Georget La Chesnais ressemble à celle de certains socialistes normaliens, tel le sociologue Hubert Bourgin, au point de suivre la même dérive : du patriotisme en temps de guerre, au nationalisme en temps de paix jusqu’à l’ultranationalisme à l’apparition d’un nouveau conflit.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article105561, notice Pierre GEORGET LA CHESNAIS dit P. G. La Chesnais ou plus simplement La Chesnais par Raphaël Ramos, Jean-Marc Ramos, version mise en ligne le 4 novembre 2010, dernière modification le 6 mai 2017.

Par Raphaël Ramos, Jean-Marc Ramos

OEUVRE : Pour une revue presque complète de sa bibliographie, voir le site de l’Idref (https://www.idref.fr/02695592X). — Pierre Georget La Chesnais. La représentation proportionnelle et les partis politiques. Paris, Librairie Georges Bellais, 1904. — Pierre Georget La Chesnais. Statistique électorale, Revue de Paris, n° 3 en 1906, et n° 3 en 1910. — Pierre Georget La Chesnais. Le Groupe socialiste du Reichstag et la déclaration de guerre. Paris, Armand Colin, 1915 (réédition en fac-similé en 2011). — La Révolution russe et la paix, Comité socialiste pour la paix du droit, octobre 1917. — — La Paix de Stockholm, brochure (extrait de la Grande Revue, Paris, 1918). — Henrik Ibsen. Œuvres complètes, traduites par P. G. La Chesnais. Librairie Plon, Paris, 1930-1945 (16 volumes).

SOURCES : Voir sa nécrologie dans la « Gazette » du Mercure de France du 1er juillet 1948 (n°1019, pp.568-569). En dehors de Wikipédia dont la biographie est bien renseignée et souvent reprise mais insuffisamment sourcée, la vie et le parcours militant de La Chesnais n’ont fait l’objet d’aucune étude particulière. Notre recherche s’appuie sur des archives inédites, celles de Pierre Georget La Chesnais que nous avons pu retrouver dans les lots de plusieurs ventes publiques. Sauf indication contraire, les événements relatés dans notre biographie sont tirées de ces Archives La Chesnais (collection particulière). — Alexandre Courban, L’Humanité : de Jean Jaurès à Marcel Cachin (1904-1939),. Les Éditions de l’Atelier/Éditions Ouvrières, Ivry-sur-Seine, 2014. — Lettres de Victor Basch à La Chesnais de 1913 à 1914 (Archives La Chesnais , collection particulière). — Ligue française pour la Défense des droits de l’Homme et du citoyen, Le Congrès de 1908 (6 juin, Hôtel de la Chanson, Lyon), Paris, Imprimerie G. Jeulin, 1908. Lettres de Maurice Halbwachs fin 1916 - début 1917 (Archives La Chesnais, collection particulière). — Adeline Blaszkiewicz-Maison, Albert Thomas, Le socialisme en guerre, 1914-1918, Presses universitaires de Rennes, 2016. — Hansi (Jean-Jacques Waltz, dit), Ernest Tonnelat. À travers les lignes ennemies. Trois années d’offensive contre le moral allemand. Paris, Payot, 1922. — Hubert Bourgin, Le parti contre la partie. Paris, Plon, 1924. — Christophe Prochasson et Anne Rasmussen, Au nom de la patrie : les intellectuels et la première guerre mondiale (1910-1919), Paris, Éditions de la découverte, 1996 (pp.242-246). À noter quelques imprécisions par rapport aux informations contenues dans les Archives La Chesnais, à commencer par une confusion entre sur le nom et le prénom de ce dernier qui est appelé « Georges La Chesnais » dans le livre, au lieu de Pierre Georget La Chesnais pour l’état civil ou Pierre La Chesnais pour le militant. — Dossier consitué dans la cadre de C.R.I.S.E.S. – Université Paul-Valéry (Montpellier 3) et I.R.S.A. - Université Paul-Valéry (Montpellier 3). — Notes de Julien Chuzeville.