AURIOL Vincent [AURIOL Jules, Vincent]

Par Gilles Morin

Né le 27 août 1884 à Revel (Haute-Garonne), mort le 1er janvier 1966 à Paris (VIIe arr.) ; avocat et journaliste ; fondateur du Midi Socialiste, député socialiste de la Haute-Garonne (1914-1940, 1943-1947), maire de Muret (1925-1940 ; 1944-1947) et conseiller général de Carbonne (1925-1940 ; 1945-1946), secrétaire général du groupe socialiste au Parlement (1928-1939), ministre des Finances puis de la Justice du Front populaire, Résistant délégué à l’ACP, ministre d’État du général de Gaulle, député et président des deux Assemblées constituantes (1946), président du conseil général de la Garonne (1945-1946), premier président de la IVe République (1947-1954).

Assemblée nationale, Notices et portraits, 1946

Vincent Auriol, était le fils unique de Jacques, Antoine, dit Paul Auriol, boulanger, et d’Angélique, Virginie Durand. Plusieurs de ses aïeux, maraîchers ou agriculteurs des environs de Revel, prirent part à la vie politique de la région. Sa mère, croyante, lui donna une éducation religieuse et le jeune Vincent fréquenta l’école primaire des sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, puis le collège catholique de Revel. Il eut une enfance populaire, heureuse, à peine altérée par un accident qui le laissa borgne, incitant son père à le voir suivre des études longues. Il s’exprimait en dehors de l’école en langue d’oc, se consacrait à la musique, au violon et au chant. Élève brillant, il obtint un baccalauréat latin-grec et noua ses premiers contacts socialistes en classe de philosophie. Inscrit en Droit à l’université de Toulouse en 1902, il adhéra à l’université populaire, où il suivit entre autres des cours d’éloquence. Il fut successivement président de l’Association générale des étudiants de Toulouse en 1904, secrétaire de l’Union des étudiants républicains et secrétaire des Jeunesses socialistes, membre de la Fédération républicaine mutualiste. Étudiant pauvre, ses « principales sorties étaient consacrées aux réunions ». Il fréquentait en particulier « Le Foyer du peuple  » et s’engagea en politique durant ses études. À Toulouse, où il rencontra le jeune militant Paul Ramadier, il entendit avec passion Jules Guesde, puis Jean Jaurès.

Licencié en Droit en octobre 1905, Vincent Auriol prêta serment d’avocat, devant la cour d’appel de Toulouse, le 13 novembre suivant et exerça immédiatement. Poursuivant ses études, il s’inscrivit en thèse de Droit sur « la liste communale d’assistance », mais ne put l’achever, et obtint une licence de philosophie.

En avril 1905, il donna formellement son adhésion au Parti socialiste SFIO lors de sa constitution. Le jeune avocat engagé « plaide avec un certain talent les affaires politiques et privées de la clientèle socialiste », peut-on lire dans une notice de police pour les législatives de 1910. Il gravit rapidement les marches dans son parti. En 1906, il entra au comité fédéral de la Haute-Garonne ; à partir de 1907, il collabora à l’organe de la Fédération socialiste, La Cité, dirigée par Albert Bedouce ; en octobre 1908, il fut délégué au congrès national de Toulouse.

Désormais, Vincent Auriol devait marquer de son empreinte personnelle la vie de sa fédération et de la région, par l’écrit et par le verbe. En décembre 1908, il devint le rédacteur en chef bénévole du nouveau quotidien, Le Midi socialiste, dont il fut l’un des principaux fondateurs. Propagandiste infatigable et tribun apprécié de ses camarades, Auriol participa, jusqu’à son élection à la présidence de la République, à des milliers de conférences à travers le pays. Orateur mais aussi polémiste, il n’hésitait pas à porter la contradiction à ses adversaires. En 1909, une campagne contre la vie chère popularisa son nom et vulgarisa l’idée de Jaurès d’un monopole d’État sur le blé et de la création de minoteries communales.

Comme journaliste et comme avocat - ses deux activités étant étroitement liées jusqu’en 1914 -, Vincent Auriol se fit le défenseur des travailleurs du Sud-Ouest et des Bourses du travail. Dans la grande vague de grèves qui secoua la société française à partir de 1906, il plaida pour les syndicats et les petites gens. Des mégissiers et moutonniers de Graulhet en 1908, aux cheminots de Toulouse en 1910, en passant par les ouvriers verriers de Carmaux, les gantiers de Millau, les délaineurs de Mazamet, il n’y a guère eu de mouvement social dans le Midi pour lequel Auriol n’a pas été, avant 1914, l’avocat des exclus. Il exhibait avec fierté une photographie - publiée en carte postale - prise avec les grévistes de Graulhet en 1908. Dans le même temps, il enseignait le droit à la Bourse du Travail où il donnait des consultations juridiques. Ainsi se forgea une image d’avocat des humbles qui lui permit de nouer des relations privilégiées avec les syndicalistes. L’enfant issu de la terre et de la boutique, qui avait accédé au monde des professions libérales, gardait le contact direct avec la classe ouvrière.

Le 1er juin 1912, à vingt-huit ans, Vincent Auriol se maria avec une jeune fille de douze années sa cadette, Michèle Aucouturier, étudiante de mode à Toulouse. Épousant la fille de Michel Aucouturier, militant illustre qui fut un des fondateurs de la Verrerie ouvrière d’Albi et était un compagnon et ami de Jean Jaurès, il entra ainsi au cœur de la grande famille socialiste. Compagnon de lutte de son père depuis 1908, il avait vu l’enfant devenir une jolie jeune fille. Michèle Auriol fut la compagne exemplaire de sa vie militante, l’assistant efficacement dans les épreuves de la prison au temps de l’Occupation, ou à l’Élysée plus tard. En 1918, ils eurent un fils, Paul Auriol, futur époux de l’aviatrice Jacqueline Auriol, avec laquelle il eut deux fils : Jean-Claude en 1940 et Jean-Paul en 1941.

L’implantation locale de Vincent Auriol commença par le haut : il fut élu député en 1914, sans disposer auparavant d’aucun mandat local. Mais il sillonnait et labourait son pays sans relâche depuis 1908, se confrontant parfois à la rudesse paysanne hostile aux « partageux ». Il ne se présenta pas dans sa circonscription natale de Revel mais à Muret, ville de 4 000 habitants située dans l’orbite toulousaine, une terre de mission pour son parti. Après un premier échec en 1910, il entreprit avec les responsables de la fédération socialiste et les deux députés toulousains, Albert Bedouce et Gabriel Ellen-Prévot de constituer un réseau de sections socialistes dans l’arrondissement. L’adversaire, c’était le Parti radical, représenté ici par le député Gheusi, avec derrière lui, Leygues, le maire de Toulouse, et Joseph Gasc, celui de Muret. La création du Midi socialiste en 1908 contre la puissante Dépêche du Midi s’inscrivait dans cet affrontement avec le radicalisme. Dans sa profession de foi électorale de 1914, se mettant en retrait et affichant haut et fort son appartenance à la SFIO, Vincent Auriol revendiquait le titre de défenseur et de représentant du peuple. Dans l’univers essentiellement rural de cet arrondissement, ce statut n’avait pas un contenu de classe ou, plus exactement, de contenu prolétarien. Si Auriol n’ignorait pas la « classe ouvrière » - le terme est présent, il préférait évoquer « les travailleurs », « le peuple » et opposait les « petits » aux « gros ». Sa profession de foi était plus inspirée du saint-simonisme que du marxisme. Cet univers (« petits » contre « gros ») était commun avec les radicaux, mais Auriol se démarquait d’eux par sa modération sur le terrain de la laïcité. Il proposait de « développer l’instruction des enfants du peuple, par le maintien de la liberté de l’enseignement et, surtout, par la défense et l’amélioration de l’école laïque ». Vincent Auriol fustigeait, dans le Midi socialiste, l’anticléricalisme stérile des radicaux « qui n’ont plus que leur sectarisme comme programme à proposer au peuple ».

L’élection à la députation à la veille du conflit mondial couronna près de dix années d’activité militante intense. Il ne cessera plus de représenter l’arrondissement de Muret au Palais-Bourbon, ou la Haute-Garonne (lors du scrutin de liste en 1919-1928).

Vincent Auriol ne fut pas mobilisé pendant la Première Guerre mondiale du fait de son infirmité. Il apprit son métier de parlementaire au contact de ses collègues Haut-Garonnais qui le prirent sous leurs ailes. Désigné à la commission des Finances de la Chambre des députés en 1916, il se spécialisa dans les affaires financières. Partisan de l’imposition sur le revenu, il refusa le sous-secrétariat aux Finances en 1917. Il suivit l’évolution de la majorité socialiste jusqu’en 1920. Partisan de l’Union sacrée, il soutint l’effort de guerre du pays, mais s’efforça de faire jouer un rôle de contrôle au Parlement et, progressivement, devint partisan d’une paix sans annexions. Au congrès socialiste de Paris (6-9 octobre 1918), Vincent Auriol siégea à la commission des résolutions comme centriste, puis, en 1920, adhéra au Comité de résistance socialiste, fondé par Léon Blum contre la IIIe Internationale. Il joua un rôle essentiel pour battre le courant favorable au communisme dans la Haute-Garonne, faisant basculer la majorité du côté de la « Vieille maison » par des tournées de propagande. En 1919, son activisme lui avait permis de conserver le seul siège socialiste du département, alors qu’Albert Bedouce et Gabriel Ellen-Prévot, les deux autres députés SFIO sortants, étaient battus.

Délégué au congrès de Tours en décembre 1920, Vincent Auriol dès son retour sur le terrain entreprit de contribuer à la reconstruction de la SFIO. Son action s’étendit à toute la Haute-Garonne et déborda même sur les départements périphériques. Il ne cultivait pas son terroir comme un îlot socialiste dans un océan hostile. Il fut de ceux qui contribuèrent à amener au socialisme la Haute-Garonne radicale, en menant un combat d’usure, contre Hippolyte Ducos notamment, puis à la préserver de la poussée communiste.

Vincent Auriol ressentit le besoin de s’implanter au cœur de sa circonscription. Élu conseiller municipal de Muret en 1919, et réélu en 1922 après avoir démissionné, il conquit successivement, en mai 1925 la mairie, puis en juillet 1928 un siège de conseiller général dans le canton voisin de Carbonne. Il disposait désormais de deux bastions dans sa circonscription. Jusqu’en 1947, hors la période vichyste, il conserva ces trois mandats : maire de Muret, conseiller général de Carbonne, député de la Haute-Garonne.

Vincent Auriol acquit, dans les années vingt, une stature nationale et représenta aussi régulièrement le Parti sur la scène internationale. Membre titulaire de la commission administrative permanente de la SFIO de 1920 à 1924, il devint l’expert financier du Parti. Les partis socialistes, réunis en congrès international à Francfort en février 1922, adoptèrent un « plan Auriol » de réparations et de reconstruction financière de l’Europe. Il représenta la SFIO dans les congrès internationaux à partir de 1924 et fut délégué au bureau de l’Internationale ouvrière socialiste (IOS). Il fut aussi délégué à plusieurs Conférences économiques et monétaires, à Londres avec Édouard Herriot en 1924, à Washington, pour le règlement de la question des dettes interalliées en 1925 ou encore en 1933, les négociations et accords monétaires de Londres entre la France, les États-Unis et la Grande-Bretagne. Au Parlement, à la commission des Finances, dont il fut le président au temps du Cartel des gauches (1924-1926), Auriol était en opposition constante avec Joseph Caillaux. Surtout, de 1928 à 1939, Vincent Auriol fut secrétaire général du groupe socialiste, succédant à Léon Blum battu à Paris. Une amitié profonde se noua entre les deux hommes qui ne partageaient pourtant pas toujours les mêmes positions mais dont l’ascension dans le parti fut parallèle. Réformiste, très attaché à la discipline et à l’unité du Parti, Auriol n’appartint à une aucune tendance constituée et apparaissait plutôt comme un homme de compromis et de conciliation. Parfois sans succès : en 1933, il s’efforça en vain d’éviter la condamnation des rebelles du groupe socialiste parlementaire (Renaudel, Déat, Ramadier, favorables à la participation ministérielle des socialistes, et qui avait voté le budget avec les radicaux) échouant dans sa tentative de les ramener à la discipline et d’éviter la scission, dite néo-socialiste.

Engagé sans réserve dans la constitution et les premiers combats du Front populaire, Vincent Auriol, principal technicien des questions financières du Parti, fut nommé ministre des Finances du premier cabinet Léon Blum (4 juin 1936-21 juin 1937). Favorable à l’aide à l’Espagne républicaine, il avait effectué des missions en Espagne en 1931 et 1934, il accepta la politique de non-intervention. Mais, avec Gaston Cusin, il contribua au développement de la contrebande en faveur des Républicains. Il dut endosser la dévaluation du 26 septembre 1936. Il fut ensuite Garde des Sceaux, ministre de la Justice, de 1937 à 1938 dans le cabinet Chautemps (22 juin 1937-14 janvier 1938), puis ministre sans portefeuille, enfin ministre de la Coordination des services ministériels à la présidence du Conseil dans le deuxième cabinet Léon Blum (15 janvier-8 avril 1938).

Lors de la crise de Munich, il se montra hostile aux accords. Mais le Parti ayant décidé de les approuver, comme secrétaire du groupe parlementaire, il fit appliquer strictement la discipline de vote, ce qui lui fut reproché par ses amis. Il se montrait en effet partisan de la politique de fermeté face aux dictatures et, soutint sans faille la position de Léon Blum. En 1939, il s’opposa frontalement à la majorité des responsables paul-fauristes de la Haute-Garonne.

Vincent Auriol fut, à Vichy, le 10 juillet 1940, l’un des quatre-vingts opposants à la délégation de pouvoir au Maréchal Pétain. Relevé de ses fonctions électives, il fut interné en septembre 1940, à Pellevoisin (Indre) puis à Vals-les-Bains (Ardèche), avec ses amis Marx Dormoy, Jules Moch, Salomon Grumbach, mais aussi Eugène Montel, Georges Mandel, Charles Pomaret, Paul Reynaud, et les constructeurs d’avions Marcel Bloch-Dassault et Paul-Louis Weiller. Sa correspondance avec Léon Blum le montre dès ce moment d’un optimisme certain sur la victoire des démocraties. Une enquête serrée des autorités de Vichy visant toutes ses activités ne put rien retenir contre lui. Libéré en le 13 mars 1941, mais assigné à résidence surveillée à Muret, il conseilla les socialistes résistants. En octobre 1942, il passa dans la clandestinité, dans les montagnes de l’Aveyron, sous les pseudonymes d’André Viard et de Jules Morel et rédigea Hier et demain, publié ultérieurement à Alger chez l’éditeur Charlot. Il y affirmait le caractère réformiste du socialisme qu’il professait, tirant le bilan du fonctionnement des institutions de la Troisième République, envisageait un système monocaméral et un contrat de législature. Le 1er novembre 1943, il s’envola pour Londres, pour aller siéger le mois suivant à l’Assemblée consultative provisoire (ACP) à Alger. Membre de la commission des Finances et de celle de la réforme de l’État, président de la Commission des Affaires étrangères, il contribua à relever les fédérations socialistes d’Afrique du Nord, fondant notamment leur journal hebdomadaire socialiste Fraternité. Il mit aussi son expérience et ses conseils au service du général de Gaulle qui le sollicitait souvent et représenta la France à la Conférence monétaire et financière de Bretton Woods en 1944, puis à la Conférence de Dumbarton Oaks, à Washington, sur l’organisation internationale de la sécurité et de la paix.

La Libération venue, Vincent Auriol présida la commission des Affaires étrangères de l’ACP en novembre 1944, à Paris. Le premier congrès des fédérations socialistes reconstituées le porta au comité directeur du Parti le même mois, et il fut de nouveau délégué de la SFIO aux réunions socialistes internationales.

Réinstallé maire de Muret par le préfet, Vincent Auriol reconquit rapidement ses mandats : réélu maire en avril 1945, il retrouva son siège à l’Assemblée départementale le 23 septembre et son mandat de député le 21 octobre. Le 21 novembre 1945, le général De Gaulle l’appela comme ministre d’État, chargé des rapports avec l’Assemblée. Il présidait la délégation française à la première assemblée de l’ONU et du Conseil de sécurité, à Londres lorsque le général De Gaulle démissionna et il fut appelé à assurer l’intérim de chef du Gouvernement provisoire de la République française (GPRF), entre le départ du général de Gaulle et l’investiture de Félix Gouin du 3 au 23 janvier 1946.

Vincent Auriol ajouta à ce titre deux nouvelles fonctions d’influence. Au plan local, il arracha la présidence du Conseil général aux radicaux en octobre 1945. Surtout, il fut élu à la présidence de l’Assemblée nationale, le 31 janvier 1946, lorsque Gouin devint président du Conseil, après avoir été président du groupe socialiste durant quatre mois. Ce mandat fut renouvelé dans la deuxième Assemblée constituante le 14 juin 1946, puis par la première Assemblée nationale du nouveau régime, le 3 décembre 1946.

Ce retour fut cependant marqué par quelques affrontements. À la Libération, les notables de la IIIe République étaient contestés et Vincent Auriol, bousculé par les jeunes résistants socialistes toulousains, songea un temps à se retirer. Menacé d’être relégué en queue de liste pour les élections de juin 1946, il s’adressa par tract aux militants et surtout aux élus. Il obtint l’appui de la direction blumiste et, élément sans doute déterminant, celui des conseillers généraux du département. Un nouveau congrès fédéral le plaça alors en tête. Il restait donc le candidat idéal des socialistes à la présidence de la République, alors que Félix Gouin était éclaboussé par le scandale des vins. Le soin qu’il avait toujours porté à sa base politique fut crucial pour lui permettre de se rétablir et de s’imposer.

Vincent Auriol joua un rôle de premier plan dans les institutions politiques provisoires du pays et dans le choix et la mise en place des institutions de la IVe République. Arbitre constitutionnel au perchoir des trois assemblées successives, il fit de nouveau preuve de ses talents de conciliateurs dans les débats constitutionnels. Il bénéficiait aussi de la place centrale de la SFIO sur l’échiquier politique et de l’appui constant de son ami Léon Blum. Aussi, le 16 janvier 1947, à Versailles, le congrès réuni sous sa présidence l’élisait président de la République par 452 voix (essentiellement socialistes et communistes) sur 883 suffrages exprimés. Il était également président de l’Union française, dont il espérait qu’elle devait établir sur des bases nouvelles les liens entre la France et ses anciennes colonies.

Le président Vincent Auriol choisit comme premier président du Conseil son vieil ami Paul Ramadier et approuva son choix de se séparer des ministres communistes en mai 1947. À l’automne, jugeant que RPF menaçait le régime de même que les communistes, il joua un rôle certain dans la mise en place de la Troisième force. Arbitre obstiné, il refusa plusieurs démissions de gouvernements minés de l’intérieur par les divisions, mais pas mis en minorité à l’Assemblée. Son Journal montre que le pessimisme le gagnait, lequel contrastait avec le dynamisme dont il faisait preuve pour soutenir le régime, multipliant les visites en province pour rassembler la France républicaine. Avant même la mort de Léon Blum, Auriol se sentait seul, et ce sentiment ira en s’accentuant. Isolé de son parti, mobilisé par d’autres préoccupations, coupé trop longtemps de ses bases pour retrouver ses repères, les options du président prirent parfois à rebours les socialistes. Il appartenait aussi à une autre génération que la majorité des parlementaires et hommes politiques du moment.

Favorable à l’Alliance atlantique, il la concevait dans l’égalité des nations comme il l’affirma en visite officielle à Londres, en mars 1950 et à Washington en mars 1951. Il contribua aussi au rapprochement franco-allemand, en dépit de ses préventions manifestes en la matière.

La seconde législature commencée en 1951 fut plus dure encore pour lui, avec la rupture de la Troisième Force. Le président Auriol le 15 novembre 1951, expliqua qu’il entendait exercer une « magistrature morale » que, démocrate, respectueux de la séparation des pouvoirs, il ne voulait ni être un « président personnel », ni un « président soliveau ». Il était chargé de « défendre l’État, ses institutions, sa Constitution et en même temps les intérêts permanents de la France ». L’appel au pouvoir d’Antoine Pinay permit de casser le RPF en intégrant une partie de ses élus. Mais les deux dernières années furent particulièrement difficiles, surtout sous le gouvernement Laniel. En décembre 1953, il refusa publiquement de postuler pour un second mandat présidentiel, mais semble avoir espéré être rappelé. Son dernier message appelait à la « réconciliation nationale », « dans le respect de la loi commune et sous l’autorité de l’État » ainsi que « dans la justice sociale », car « on ne peut pas (...) fonder la prospérité des uns sur la misère des autres, refuser au travail sa dignité et sa part légitime dans la production des richesses ». Sa laborieuse succession, qui nécessita 13 tours de scrutins pour élire René Coty (23 décembre 1953), révéla la crise du régime.

Redevenu le citoyen Auriol, il réintégra discrètement la SFIO, publiant parfois des tribunes dans France Soir, irritant la direction du Parti et soutenant ses amis minoritaires. Durant la crise de 1958, il écrivit, le 26 mai, une lettre au général De Gaulle qui, rendue publique, a pu contribuer à lever, dans les rangs socialistes, des obstacles au retour au pouvoir de celui-ci.

Sous la Ve République, Vincent Auriol prit diverses positions publiques. Le 15 décembre 1958, il informa le secrétaire de la Fédération de la Haute-Garonne que ni son épouse, ni lui-même ne reprendraient leurs cartes, rompant avec la SFIO de Guy Mollet* dont ils condamnaient l’orientation : « Depuis des années, nous ne reconnaissons plus ce qui fut le grand Parti socialiste » écrivait-il alors qu’il adhérait au Parti socialiste autonome. Il ne ménagea pas non plus la Ve République. Le 25 mai 1960, il renonça au siège que, comme ancien Président de la République, il occupait au Conseil constitutionnel, parce que ce dernier n’avait été saisi ni des lois scolaires, ni du refus du général De Gaulle de convoquer le Parlement en session extraordinaire. Deux ans plus tard, il y revint brièvement au moment du référendum constitutionnel qu’il appela à rejeter, lorsque fut examiné le recours déposé par Gaston Monnerville contre la réforme des institutions. Il accusa son opposition au régime dans plusieurs articles de La Dépêche du Midi, écrivant notamment « l’orgueil d’un homme ou la liberté d’un peuple tel est le choix de ce dimanche ». Il qualifia le référendum d’octobre 1962 « d’acte de pouvoir absolu, contraire à la Constitution » et il invita les républicains à s’unir « pour sauver la République menacée ». Son ultime geste politique fut d’appeler à voter pour François Mitterrand* aux élections présidentielles de 1965.

Depuis le début des années 1960, Vincent Auriol s’était investi dans la société des Amis de Léon Blum, aidant à l’édition des œuvres complètes de son ami, et il avait rédigé un ouvrage sur Jean Jaurès. Il consacrait également une partie de son temps à la mise en forme de son monumental Journal. Auriol joua en effet aussi un rôle de mémorialiste précieux pour les historiens. Dès son arrivée au palais de l’Élysée, fidèle à l’idée qu’il se faisait de sa fonction et afin de rendre compte de son action aux Français, le président, avait conservé les documents les plus importants, dictant chaque soir à sa secrétaire ses propres notes et comptes rendus, puis, à partir de 1949, enregistrant à leur insu ses visiteurs en se servant d’un magnétophone encastré dans son bureau. Il ne put résoudre lui-même toutes les questions soulevées par l’immensité des sources qu’il avait accumulées. La mort le surprit alors qu’il reprenait pour la deuxième fois le volume consacré à la première année de son septennat. C’est son épouse, Michèle Auriol qui confia à Pierre Nora le soin d’éditer cet incroyable document dont la publication à partir de 1970 devait susciter de nombreuses polémiques.

Victime d’une fracture du col du fémur en 1964, hospitalisé de nouveau en novembre 1965, Vincent Auriol mourut le 1er janvier 1966 dans une clinique parisienne. Ses obsèques, conformément à sa volonté, eurent lieu dans l’intimité deux jours plus tard au cimetière de Muret, un hommage solennel lui étant rendu auparavant à Paris.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article10509, notice AURIOL Vincent [AURIOL Jules, Vincent] par Gilles Morin, version mise en ligne le 10 octobre 2008, dernière modification le 19 mars 2019.

Par Gilles Morin

Assemblée nationale, Notices et portraits, 1946
Assemblée nationale, Notices et portraits, 1936
Assemblée nationale, Notices et portraits
<em>Encyclopédie socialiste</em>,  t. III, p. 102
Encyclopédie socialiste, t. III, p. 102

ŒUVRE : Le Parti socialiste SFIO a édité en brochure maints discours de Vincent Auriol (voir la bibliographie d’Éric Ghebali). — Hier et Demain, 2 vol., Charlot, 1945. — Le Journal du septennat (1947-1953) tenu par Vincent Auriol, Président de la République, a été publié sous la direction de Pierre Nora et Jacques Ozouf. 6 volumes ont été publiés par les éditions A. Colin entre 1970 et 1980 ; l’année 1950 est parue en 2003 chez Tallandier, accompagnée d’un CD contenant l’intégralité du Journal. — Édition abrégée, Mon septennat (1947-1953), Gallimard, 1970, 606 p.

SOURCES : Archives de la présidence de la République, IVe République : Vincent Auriol, René Coty, Inventaire par Françoise Adnès, Archives nationales-Documentation française, 2001, 402 p. — Arch. Ass. Nat., dossier biographique. — CR des congrès du Parti socialiste SFIO. — Le Congrès de Tours, édition critique, op. cit.Dictionnaire des parlementaires français (1889-1940), PUF, 1960. — Dictionnaire des parlementaires français (1940-1958), La Documentation française, 1988. — Éric Ghébali, Vincent Auriol, le Président citoyen, Paris, ed. Grasset, 1998. — Luc Bonello, Vincent Auriol, le militant, le notable local, 27 août 1884-10 juillet 1940, mémoire de maîtrise d’histoire de l’Université de Toulouse le Mirail, juin 1996, 71 F. — Michel Bastard, Budgets de la commune de Muret de 1919 à 1932, mémoire de Sciences administratives de l’Université de Toulouse, 1970. — Gilles Morin, « Les socialistes dans les geôles de Vichy : à la recherche d’une parole libre », dans Pierre Guidoni et Robert Verdier, Les socialistes en résistance, Paris, Seli Arslan, 1999, p. 45-56 ; « Vincent Auriol, un grand élu socialiste », dans Gilles Le Béguec et Denis Peschanski, Les élites dans la tourmente, du Front populaire aux années cinquante, Paris, CNRS-éditions, 2000, p. 145-155. — Frédéric Cépède et Gilles Morin, « Correspondance Léon Blum-Vincent Auriol octobre 1940-mars 1942 », Recherches socialistes, n° 10, mars 2000, p. 107-123. — Notice DBMOF par Justinien Raymond.

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