AUBRY Albert, Jules, Marie

Par Claude Geslin

Né le 8 décembre 1892 à Malestroit (Morbihan), mort le 11 août 1951 à Rennes (IIIe-et-Vilaine) ; instituteur ; militant socialiste et syndicaliste d’Ille-et-Vilaine ; résistant, déporté ; conseiller municipal de Rennes, député d’IIIe-et-Vilaine (1919-1924, 1945-1946, 1946-1951).

Assemblée nationale, Notices et portraits, 1946

Albert Aubry était le benjamin d’une famille de quatorze enfants. Son père, ancien compagnon du Tour de France, avait un petit atelier de bourrelier, mais, ne voulant rien renier de ses opinions républicaines et laïques dans un pays soumis aux influences cléricales, il fut conduit à s’installer à Rennes où il entra comme ouvrier sellier à l’Arsenal, peu de temps après la naissance d’Albert. Celui-ci entra à l’École Normale d’instituteurs en 1908. Tout jeune, il accompagnait son père, syndiqué (il était un des principaux responsables du syndicat de l’Arsenal) et socialiste, aux conférences données à la Bourse du Travail. Il se familiarisa ainsi de bonne heure avec les idées qu’il devait servir toute sa vie. Son caractère indépendant, facilement porté à la protestation, se manifesta déjà à l’École Normale.

Dès ses débuts dans l’enseignement, en 1912, instituteur adjoint au Tronchet, près de Dol-de-Bretagne, il fut le plus actif du petit groupe de maîtres qui venaient de fonder une section syndicale d’instituteurs et d’institutrices adhérente à la CGT. De quinze au début, la section passa à trente membres en 1914. Incorporé en 1913, Albert Aubry fit toute la guerre au front, dans l’infanterie. Il la termina comme lieutenant des chars d’assaut, avec trois citations et la Légion d’honneur. Il fut trois fois blessé, à Mesnil-lès-Hurlus (Marne), à Douaumont (Meuse) et dans l’Aisne où il perdit un œeil quelques jours avant l’armistice. Démobilisé, il présida aussitôt à la transformation de l’Amicale des instituteurs et institutrices du département en un syndicat dont il fut nommé secrétaire.

Tête de liste de la fédération socialiste aux élections législatives d’IIIe-et-Vilaine en 1919, il fut élu à la faveur de la proportionnelle, avec près de 17 000 voix. C’est avec sa campagne électorale que le socialisme commença à rencontrer de l’écho dans les campagnes d’Ille-et-Vilaine. Le succès législatif d’ Albert Aubry, suivi de la fondation d’un journal hebdomadaire, l’Aurore d’Ille-et-Vilaine, organe de la Fédération socialiste, favorisa singulièrement les progrès du socialisme dans le département où il n’avait jusqu’alors trouvé de terrain favorable que dans les trois centres urbains de Rennes, Fougères et Saint-Malo. Il signa le manifeste du Comité de Résistance socialiste avant le congrès de Tours (décembre 1920).

Pendant son mandat de député, Albert Aubry se révéla particulièrement actif à la Chambre. Il intervint à de multiples reprises en faveur des victimes de la guerre et déposa des propositions de loi en faveur des mutilés, veuves et ascendants. Défenseur acharné des travailleurs de l’État et des divers services publics, il intervint aussi en faveur des marins à la grande pêche et il obtint, en décembre 1923, qu’ils fussent désormais exonérés de l’impôt sur le chiffre d’affaires. Il fut un membre très actif de la commission de l’Enseignement et de celle des Pensions. Mais dans le même temps, son action locale s’intensifiait. Sur le plan syndical, il fut condamné en 1922 en correctionnelle à Rennes pour constitution d’un syndicat d’instituteurs considéré comme illégal. Sur le plan politique, il accepta le 18 janvier 1923, la responsabilité du poste de secrétaire de la Fédération socialiste d’Ille-et-Vilaine après la démission d’Henri Lepouriel*. Il décida de consacrer la plupart de ses dimanches à la création des sections dans le département, de recruter des abonnés à l’Aurore d’Ille-et-Vilaine et de préparer ainsi les années 1924 et 1925. Il représenta la Fédération au XXe congrès du Parti SFIO à Lille et parcourut effectivement pendant l’année 1923 tout le département pour créer, encourager ou relever les sections. Le 18 décembre 1923, le comité fédéral approuva son action, mais Albert Aubry ne sollicita pas le renouvellement de son mandat et la correspondance fédérale fut désormais adressée à Victor Fritz. Il avait aussi, en 1922, été candidat socialiste à l’élection au conseil général dans le canton nord-ouest de Rennes.

Aux élections de 1924, le centre et la droite avec l’appui de deux grands quotidiens rennais, l’Ouest-Eclair et le Nouvelliste qui avaient soutenu deux listes différentes en 1919, firent bloc sur une seule liste qui enleva tous les sièges à la majorité absolue. Bien que la liste socialiste eut gagné 5 000 voix et qu’ Albert Aubry ait obtenu 25 000 suffrages, celui-ci perdit son siège. Il reprit donc son métier d’enseignant et fut nommé instituteur adjoint à Bain-de-Bretagne puis en novembre 1924, instituteur à Thorigné-sur-Vilaine. Parallèlement, il redevenait secrétaire de la section d’Ille-et-Vilaine du Syndicat national des instituteurs qu’il représentait au conseil d’administration de l’Union départementale CGT. Il continua aussi à écrire de nombreux éditoriaux dans l’Aurore d’Ille-et-Vilaine.

Il fut élu conseiller municipal de Rennes en 1925 sur la liste du Cartel des gauches. Mais l’année suivante, il demanda un poste en Indochine. Inspecteur de l’enseignement à Phy-Ly au Tonkin, ses opinions et ses relations avec les milieux vietnamiens, et la popularité qu’il gagna très vite, furent la source de conflits avec l’administration et les milieux coloniaux. Il dut même rentrer en France dès 1929 et en profita pour participer à la campagne qui permit la victoire des Gauches au conseil municipal de Rennes. Après un nouveau séjour en Indochine, il revint définitivement en France en 1931.

En 1934, Albert Aubry usant de ses droits de mutilé de guerre (il était pensionné à 75 %), fut nommé percepteur à Montfort-le-Rotrou dans la Sarthe, puis, en 1937, à Noirmoutier (Vendée). Dans ces deux postes, il fut toujours le même militant syndicaliste et socialiste, particulièrement à Noirmoutier où il organisa le syndicat des ouvriers de l’Herbaudière et fut conseiller des syndicats des marins et des cultivateurs de pommes de terre.

Cependant, il restait en contact étroit avec la Fédération socialiste d’Ille-et-Vilaine et acceptait régulièrement d’être son porte-drapeau dans les difficiles combats électoraux. En 1932, il était candidat aux élections législatives dans la première circonscription de Rennes ; il obtint 5 481 voix au premier tour. En octobre 1934, il se présentait à l’élection au conseil général dans le canton nord-ouest de Rennes et était battu dès le premier tour par Pinault (droite) par 3 076 voix contre 2 034. En 1935, il figurait sur la liste de l’Union des gauches aux élections municipales de Rennes. En 1936, il était de nouveau candidat lors des élections législatives dans la première circonscription de Rennes ; second à l’issue du premier tour, il bénéficia au deuxième tour du désistement du radical-socialiste et du communiste Émile Drouillas* ; cependant, il fut battu par le député sortant Pinault par 10 338 voix contre 8 832. En octobre 1937, il était encore là pour l’élection au conseil d’arrondissement dans le canton nord-ouest de Rennes ; il obtint alors 2 217 suffrages contre 2 720 à Lecompte élu au premier tour et 406 à Drouillas.

Albert Aubry était à Noirmoutier lors de l’occupation allemande. Il commença très tôt son action clandestine dans la Résistance et la Gestapo l’inquiéta. En 1942, le gouvernement de Vichy le déplaça d’office, près d’Angers. Il prit alors un congé de deux ans pour raison de santé, mais, en réalité, pour être plus libre de ses mouvements. Retiré à Niort (Deux-Sèvres) chez les parents de sa femme, il travailla avec le réseau Castille et Libération-Nord. En octobre 1943, il reprit un poste de percepteur à Clisson (Loire-Inférieure). C’est là que la Gestapo l’arrêta le 18 février 1944. Emprisonné à Poitiers, puis à Compiègne, il fut déporté à Neuengamme peu avant le débarquement allié. Son indomptable énergie l’aida à supporter les épreuves de la déportation et à soutenir le moral de ses compagnons. Il vit mourir près de lui son camarade rennais Honoré Commeurec* ; mais lui-même survécut et, libéré en mai 1945, il revint bientôt à Rennes où il reprit avec plus d’activité que jamais son action politique. Il conduisit la liste socialiste d’Ille-et-Vilaine lors des élections à la Constituante le 21 octobre 1945. Il fut le seul élu d’une liste qui avait obtenu 52 503 voix alors que la liste MRP avait quatre députés pour 124 312 voix et que la liste d’Union républicaine et de Résistance pour la renaissance française, proche du PC comptait elle aussi un élu, Emmanuel d’Astier de la Vigerie*. Il fut de nouveau élu à la Constituante du 2 juin 1946 puis lors des élections générales du 10 novembre 1946. Malade pendant la campagne électorale, il fut de nouveau réélu en juin 1951. En septembre 1945, il avait présenté une nouvelle fois sa candidature au conseil général dans le même canton nord-ouest de Rennes. Arrivé en seconde position (3 955 voix) derrière le MRP Le Gall La Salle (6 904 voix) et devant le communiste Jean Macé* (2 477), il bénéficia au second tour du retrait de Macé mais fut pourtant battu par 7 688 voix à Le Gall La Salle contre 7 184.

Albert Aubry avait épuisé ses forces, déjà diminuées par les souffrances de la déportation, dans l’accomplissement de son mandat parlementaire. Il se dépensait en effet sans compter, à l’Assemblée et dans le département, aidé par sa femme, la plus laborieuse des secrétaires. Rapporteur du budget des Anciens Combattants, il se consacra particulièrement à la cause de ceux-ci ainsi qu’à la défense des droits et des intérêts du personnel de l’État et des services nationalisés. Il était président de la commission de comptabilité de l’Assemblée Nationale. À la fin de sa dernière législature, le 24 mai 1951, il remporta une victoire décisive, qui contribua d’ailleurs à l’épuiser, l’abrogation des délais de forclusion en matière de demandes de pensions.

Jusqu’en 1945, toute promotion dans la Légion d’honneur lui avait été refusée, au-delà de sa croix de Chevalier gagnée en 1918, à cause de ses condamnations en correctionnelle pour action syndicale illégale. À son dossier figurait cette remarque « Va jusqu’à se montrer plus fier de ses condamnations que des décorations qu’il porte ». Après 1945, Albert Aubry fut fait Officier (août 1946), Commandeur (juin 1947) puis, à la veille de sa mort, grand officier de la Légion d’honneur.

Sa femme, Renée Aubry, fut la candidate socialiste lors de l’élection complémentaire qui suivit la mort de son mari en 1951. Elle fut de nouveau candidate en 1956. Elle était conseiller technique aux Anciens Combattants.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article10393, notice AUBRY Albert, Jules, Marie par Claude Geslin, version mise en ligne le 10 octobre 2008, dernière modification le 20 décembre 2017.

Par Claude Geslin

Assemblée nationale, Notices et portraits, 1946

SOURCES : Renseignements fournis par Mme Aubry à A. Rébillon. — Plaquette éditée en 1951 : Albert Aubry (1892-1951), défenseur des anciens combattants et victimes de guerre (Imprimeries Réunies, Rennes). — Arch. Dép., Ille-et-Vilaine, 3 Md 35, 36, 39 à 42, 44. — La Bretagne communiste, 1926. — Jacques Bonhomme, 1935-1936. — L’Aurore d’Ille-et-Vilaine, 1922-1939. — L’Aurore socialiste, 1945-1951 (portrait, 27 octobre 1945). — L’Humanité, 6 décembre 1920. — DPF, t. 1.

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