AUBRAC Raymond [SAMUEL Raymond, dit]. Pseudonymes de résistant : BALMONT, AUBRAC

Par Laurent Douzou

Né le 31 juillet 1914 à Vesoul (Haute-Saône), mort le 11 avril 2012 à Paris, hôpital du Val-de-Grâce ; ingénieur des Ponts à Paris ; membre dirigeant du mouvement de résistance Libération de zone sud, puis de l’Armée secrète ; commissaire régional de la République à Marseille ; haut-fonctionnaire international ; proche du Parti communiste français, puis du Parti socialiste et du Mouvement des Citoyens. Époux de Lucie Aubrac.

Raymond Aubrac
Raymond Aubrac

Né en Haute-Saône le jour de l’assassinat de Jaurès, Raymond Samuel - qui prendra à la Libération pour patronyme l’un de ses pseudonymes de résistant, Aubrac - est fils de commerçants aisés, propriétaires de magasins à Vesoul et à Dijon qui, déportés sous l’Occupation en tant que Juifs, seront assassinés à Auschwitz. À vingt ans, il intégra l’École des Ponts et Chaussées et poursuivit parallèlement des études qui le conduisirent à la licence en droit. Avec des élèves d’autres grandes Écoles, dont Polytechnique et Centrale, il s’initia discrètement au marxisme dans un cercle d’études, lié à l’Université ouvrière, qui reçut un enseignement dispensé par Gabriel Péri*, Georges Politzer* ou encore Georges Cogniot*. Proche du Parti communiste, il n’en était cependant pas adhérent.

Bénéficiant d’une bourse d’études pour les États-Unis, il partit en août 1937 pour le Massachussets Institute of Technology et l’Université de Harvard. Il en revint, un an plus tard, avec le titre de Master of sciences. Incorporé comme sous-lieutenant, il fit ses classes à Versailles. Au printemps 1939, il rejoignit le 1er régiment du génie en garnison à Strasbourg et participa à la construction de casemates sur la ligne Maginot dans l’hiver 1939-1940. À Strasbourg, il rencontra Lucie Bernard (voir Lucie Aubrac*), ancienne militante des jeunesses communistes et agrégée d’histoire en poste dans la ville. Ils se marièrent le 14 décembre 1939. Le 21 juin 1940, Raymond Aubrac fut fait prisonnier par les Allemands. Avec l’aide de sa femme, il s’évada. Tous deux gagnèrent la zone sud.

Participant à l’automne 1940 avec sa femme à un noyau de résistance naissant, « La Dernière Colonne » qui donnera ultérieurement vie au mouvement Libération de zone sud, Raymond Aubrac fit, comme ses camarades, flèche de tout bois pour secouer l’apathie de l’opinion en zone sud. Dès ses débuts, l’équipe dirigeante de Libération-Sud (Emmanuel d’Astier de la Vigerie*, Jacques Brunschwig-Bordier, Jean Cavaillès*, André Philip*) ne nourrit aucune illusion sur le gouvernement de Vichy. En 1941, Emmanuel d’Astier prit successivement contact avec Daniel Mayer* et Léon Jouhaux* qui acceptèrent d’épauler le mouvement dont la coloration républicaine et de gauche fut ainsi soulignée. Tout en travaillant comme ingénieur pour gagner sa vie, Raymond Aubrac fit le commis-voyageur pour placer des journaux, trouver des diffuseurs, installer des responsables et résoudre les questions épineuses qui ne manquèrent pas de se poser dans les six régions de la zone sud. Il fut un conseiller très écouté d’Emmanuel d’Astier, le chef de Libération, qui prisait ses qualités d’analyse et ses capacités d’organisateur. À l’été 1942, quand Libération songea à mettre en place un secteur paramilitaire, c’est à Aubrac qu’il échut de le fonder et de le diriger.

Le 15 mars 1943, il fut arrêté à Lyon par la police française en même temps que d’autres responsables de l’Armée Secrète, dont Maurice Kriegel-Valrimont*, Serge Ravanel* et François Morin-Forestier, chef de la branche paramilitaire de Combat. Il fut remis en liberté provisoire le 10 mai. Ses camarades recouvrirent à leur tour la liberté le 24 du même mois à la suite d’une opération à laquelle participèrent Raymond et Lucie Aubrac.
Arrêté à nouveau le 21 juin 1943 dans la banlieue de Lyon à Caluire avec Jean Moulin, Aubrac passa plusieurs mois à la prison Montluc. Il réussit à s’évader, le 21 octobre 1943, sur l’itinéraire de son transfert de l’École de Santé militaire à la prison grâce à une opération de commando montée par sa femme. Recherché par la police française et par la Gestapo, il n’a d’autre perspective que de quitter la France. Après quelques mois d’errance dans l’attente d’un avion, les époux Aubrac et leur fils (Jean-Pierre, né en mai 1941) rejoignirent Londres en février 1944. Raymond Aubrac part alors pour Alger. Il y siégea à l’Assemblée Consultative Provisoire, ce qui ne l’empêcha pas d’être simultanément le plus proche collaborateur d’Emmanuel d’Astier, commissaire à l’Intérieur depuis novembre 1943. À Alger, il se présenta à André Marty*, comme mari de Lucie Bernard (Lucie Aubrac) que l’ancien mutin de la Mer Noire avait bien connue dans le XIIIe arr. Nommé commissaire régional de la République à Marseille, Raymond Aubrac arriva dans la région avec les troupes du débarquement dans le Var. La réquisition de quinze entreprises qu’il décida entre le 10 septembre et le 5 octobre 1944, l’appui qu’il reçut de la CGT et du Parti communiste lui valurent une réputation de compagnon de route à laquelle les socialistes, puissants dans la région, apportent du crédit. C’est dans ces conditions que Raymond Aubrac fut brutalement destitué de son poste en janvier 1945 et remplacé par Paul Haag.

Revenu à Paris, Aubrac devint directeur, puis inspecteur général au Ministère de la reconstruction (1945-1948) et dirigea le déminage du pays. Co-fondateur en 1948 du Bureau d’études et de recherches pour l’industrie moderne (BERIM), il travailla principalement à la rénovation de villes de la région parisienne tout en organisant des échanges commerciaux avec les pays d’Europe de l’Est. Échaudé par la normalisation qui sévit dans les démocraties populaires, il prit ses distances avec le BERIM. Marqué politiquement par son militantisme actif au sein des Combattants de la paix et de la liberté, il ne demanda pas sa réintégration dans la haute fonction publique préférant opter pour un poste de conseiller technique du gouvernement du Maroc de 1958 à 1963. À partir de 1964, il fut en poste à Rome en tant que directeur à l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture. Au cours de toutes ces années, Aubrac, qui était un proche d’Hô Chi Minh (qu’il avait hébergé en 1946 pendant la négociation de Fontainebleau) ; travailla en coulisses à permettre de trouver des issues aux deux guerres d’Indochine.
En 1976, il rentra en France pour y prendre sa retraite. Il s’attacha à promouvoir les échanges culturels avec le Vietnam et milita pour les droits de l’homme. Aussi, fut-il, en 1996, membre du Comité des Sans Papiers qui assista les occupants de l’Église Saint Bernard.

Gravement mis en cause par Maître Vergés*, l’avocat de Klaus Barbie, dans les années 1980 qui l’accusait ni plus ni moins d’avoir trahi, à nouveau mis sur la sellette dans les années 1990 avec sa femme par l’ouvrage d’un journaliste, Gérard Chauvy qui suivait les mêmes pistes, Raymond Aubrac fit condamner ce dernier pour diffamation par la justice française, verdict que confirma la Cour Européenne des Droits de l’Homme par un arrêt en date du 29 juin 2004. Raymond Aubrac a également été suspecté d’avoir agi après-guerre en tant qu’intermédiaire occulte entre Moscou et le PCF par l’historien d’origine tchèque Karel Bartosek dans un ouvrage publié aux Éditions du Seuil en 1996, Les Aveux des archives : Prague-Paris-Prague, 1948-1968. Raymond Aubrac a réfuté ces soupçons dans ses Souvenirs, Où la mémoire s’attarde, parus aux Éditions Odile Jacob en 1996. En l’état actuel de nos connaissances et de l’ouverture (avancée) des archives, y compris soviétiques, aucun élément ne vient corroborer les imputations dont Raymond Aubrac et son épouse ont été les cibles, même s’il est indéniable que le couple a été dans le sillage du Parti communiste dans les années quarante, sans accepter d’être limité par des contraintes partisanes. Les accusations contre eux ont eu tendance à faire litière du fait que tous deux ont été des pionniers de la Résistance intérieure et ont contribué à la développer efficacement en prenant tous les risques.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article10384, notice AUBRAC Raymond [SAMUEL Raymond, dit]. Pseudonymes de résistant : BALMONT, AUBRAC par Laurent Douzou, version mise en ligne le 10 octobre 2008, dernière modification le 16 mai 2012.

Par Laurent Douzou

Raymond Aubrac
Raymond Aubrac
Collection Pascal Convert
Collection Pascal Convert

ŒUVRE : Raymond Aubrac, Où la mémoire s’attarde, Paris, Odile Jacob, 1996.

SOURCES : Arch. Nat., 72 AJ 60 et 3 AG2. — Arch. comité national du PCF.
Paru depuis la rédaction de cette notice : Pascal Convert, Raymond Aubrac. Résister, reconstruire, transmettre, Seuil, 2011, 742 p.

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