CALVIGNAC Jean-Baptiste

Par Rolande Trempé

Né le 2 octobre 1854 à Carmaux (Tarn) ; mort dans cette même ville le 2 avril 1934. C’est le militant ouvrier le plus marquant du Tarn pour la période 1870-1914. De 1892 à 1914, sa vie est si intimement liée à l’activité politique de Carmaux qu’elle s’identifie avec elle. Maire de Carmaux jusqu’au 31 décembre 1929.

Jean-Baptiste Calvignac
Jean-Baptiste Calvignac
Encylopédie socialiste

Fils d’un tout petit propriétaire terrien devenu mineur, Jean-Baptiste Calvignac reçut une instruction supérieure à celle que recevaient alors la plupart des enfants de sa condition. À la sortie de l’école primaire de Carmaux (tenue par les Frères), son père, frappé par sa vive intelligence et son sérieux, l’encouragea à préparer le concours d’entrée à l’École impériale des Arts et Métiers d’Aix-en-Provence. Parallèlement au complément d’instruction qu’il reçut jusqu’à l’âge de seize ans, il fit un apprentissage de serrurier chez un artisan local. En 1870, son père, dont les ressources étaient très petites, sollicita une bourse auprès de l’empereur (27 avril 1870) et demanda l’aide de la mairie de Carmaux. Mais la guerre survint... Le jeune Calvignac entreprit alors son Tour de France. En 1873, il était à Cette lorsqu’il apprit la mort affreuse de son père, tué accidentellement à la mine dans la nuit du 24 juin 1873. Rentré à Carmaux, il abandonna tous ses projets et fut embauché comme ajusteur aux ateliers de la Compagnie des Mines de Carmaux.

Sa vie militante commence en 1883. Cette année-là il participa « dans le rang » à une grève des mineurs de Carmaux (février-avril 1883). Si le mouvement se termina par un demi-échec sur le plan revendicatif, il provoqua la naissance de la chambre syndicale des Mineurs de Carmaux. J.-B. Calvignac fit partie de la commission ouvrière chargée de la rédaction des statuts élaborés en mai 1883. En octobre 1883, il fut désigné pour représenter ses camarades au congrès de Saint-Étienne qui jeta les bases de la fédération des chambres syndicales des ouvriers mineurs de France.

À partir de ce moment, son activité inlassable va s’appliquer à la fois au syndicat et à la vie politique. Il est alors dans la force de l’âge et, très vite, grâce à sa vive intelligence, à sa ténacité, à l’ardeur de ses convictions, il va s’imposer à ses camarades. De tempérament combatif et autoritaire il s’accommodera très bien du rôle de chef, mais son entêtement et une certaine rudesse de caractère lui attireront parfois bien des inimitiés, même parmi ses amis politiques dont certains supporteront mal son ascendant. Les rapports de police reconnaissent — bien à contre-coeur ! — sa popularité et son autorité : « Travailleur, persévérant, il est doué, écrit le commissaire spécial de Carmaux, d’une vive intelligence que ses adversaires ne veulent pas reconnaître. Ceux-ci se figurent qu’il ne se maintient que par le caprice des ouvriers et que sa nullité le fera disparaître le jour où ils ne s’entendront plus. Selon moi, ils se trompent : Calvignac est bien le chef qui n’hésiterait pas à s’armer, à combattre pour arriver à son but : "la Révolution sociale"... Ceci posé nous n’hésiterons pas à déclarer que Calvignac est un homme des plus dangereux » (Arch. Dép. Tarn, IV M 2/80).

J.-B. Calvignac avait conscience de sa valeur et son port était fier. De taille moyenne (1 mètre 71), il donnait cependant une impression de grande force. Châtain clair, la moustache pendante blonde, le visage marqué de petite vérole, les yeux gris, il avait un regard direct, intimidant, qui exprimait son caractère entier, son esprit de décision et sa volonté farouche. Sa silhouette est restée célèbre auprès des vieux Carmausins. Jusqu’à sa mort, il porta ce chapeau de feutre noir à larges bords familier aux ouvriers carmausins de la fin du XIXe siècle. Il ne renonça jamais à s’exprimer en ce patois d’albigeois si chantant et si savoureux que Jaurès employait à l’occasion pour s’adresser aux électeurs de sa circonscription.

En octobre 1883, dès son retour du congrès de Saint-Étienne, Calvignac fut élu secrétaire et trésorier de la chambre syndicale des Mineurs de Carmaux. Il allait occuper ce double poste sans interruption jusqu’au 9 avril 1898, date de la dissolution de cette chambre par le tribunal d’Albi. Sans être permanent, il percevait une allocation mensuelle de 25 francs. Le 6 avril 1899, un nouveau syndicat était constitué sur son initiative et sur celle de Berthon*. Il fut élu membre du conseil syndical et, bien qu’ayant été renvoyé de la mine, il n’en continua pas moins à participer activement à la vie syndicale, jusqu’en 1914.

Son action s’exerça surtout dans la recherche d’une amélioration des conditions de travail des mineurs. Le souvenir des circonstances tragiques de la mort de son père, précipité dans le puits à la suite d’un wagonnet, était resté très vif en lui. Il croyait qu’une législation protectrice pouvait efficacement agir en faveur de la sécurité des travailleurs du sous-sol. Pour briser la résistance des compagnies, il comptait sur l’action parlementaire, sur la pression des syndicats, mais aussi sur le rôle irremplaçable d’un parti ouvrier socialiste.

En mars 1886, il alla déposer au nom du syndicat, devant la commission de la Chambre des Députés, chargée de préparer la loi sur les délégués mineurs à la sécurité à l’élaboration de laquelle Jaurès contribua si largement. À tous les congrès corporatifs il intervint pour obtenir son amélioration.

Dans le même moment il menait le combat pour la réorganisation de la Caisse de secours des ouvriers mineurs. Son mauvais fonctionnement avait été l’une des causes de la grève de 1883. Il devint un membre actif du conseil d’administration de la société Sainte-Barbe constituée en 1886. Cette caisse de secours fut réorganisée après le vote de la loi de 1894. Il joua un rôle capital dans la liquidation de la situation financière des sociétés de secours et de retraites qui existaient antérieurement à la loi. Le congrès de Lens, en 1895, adopta sa motion sur les modalités à suivre. À Carmaux il fut le conseil de Jaurès choisi le 9 juin 1895 par les mineurs comme arbitre pour régler les contestations qui s’étaient élevées entre les ouvriers et la compagnie des mines. Il se rendit à Paris lors des pourparlers, fin janvier et au début de février 1896. Il collabora à l’élaboration des statuts de la nouvelle caisse de secours dont il avait été élu administrateur le 28 octobre 1894. Il fut obligé de donner sa démission en décembre 1896, les condamnations subies pour son activité militante l’ayant rendu inéligible.

Son nom est également attaché à toutes les luttes revendicatives des mineurs de Carmaux, jusqu’en 1914.

Le 1er mai 1891, il signa avec Aucouturier un appel aux travailleurs afin d’organiser une manifestation commune avec les verriers. Ayant chômé, il fut suspendu avec 48 autres mineurs qui avaient répondu à son appel. Ils furent tous réintégrés après une journée de grève de solidarité dont la cohésion prouvait la force du syndicat des mineurs.

En mars 1892, il prit la direction de la grève revendicative déclenchée pour obtenir de meilleurs salaires. La compagnie ayant accepté de se plier à la procédure d’arbitrage, il fut l’un des trois délégués ouvriers qui participèrent aux premières discussions avec les représentants patronaux. À la suite de l’échec de cette tentative de conciliation, des tiers arbitres furent nommés : Calvignac fut le conseiller de l’arbitre ouvrier : le maire de Rosières, localité contiguë à Carmaux. Dans ces conditions, il a grandement contribué à la signature de la sentence arbitrale rendue le 20 mars 1892. Cette sentence était une véritable convention collective dont on mesurera l’importance en précisant qu’elle devait régir les conditions de travail et servir de référence au calcul des salaires de base des catégories jusqu’en 1936.

S’il ne dirigea pas les grèves de 1900 et de 1902, il fit partie du comité de défense des ouvriers mineurs constitué dès octobre 1899. Investi de la confiance de ses camarades, il fut l’un des délégués dépêchés à Paris auprès du gouvernement pour essayer d’éviter le conflit. Lorsque celui-ci aura éclaté il luttera aux côtés des grévistes et sera même arrêté au cours d’une réunion, le 10 avril 1900. Relâché, il sera le porte-parole des mineurs auprès du président du Conseil : Waldeck-Rousseau. Il jouera un rôle à peu près analogue lors de la grève de 1902, mais cette fois la Compagnie des Mines le récusera, comme elle récusera Jaurès, et les mineurs seront contraints de choisir d’autres représentants pour discuter avec la direction.

Son activité syndicale déborda largement le plan local. Il fut avec Michel Rondet l’un des animateurs de la première fédération des Mineurs de France. Il participa à de nombreux congrès nationaux : Saint-Étienne, 1883 et 1887 ; Carmaux, 1888 ; Decazeville, 1889 ; Saint-Étienne, 1890. Il refusa de se rendre au congrès dissident de Commentry en 1891, mais il participa à la réunion préparatoire au congrès international des mineurs, qui regroupa à Paris en 1891 les délégués de tous les bassins français. Il ne put aller au congrès de la Ricamarie en 1892 où naquit la nouvelle fédération nationale des Mineurs, mais il y fut élu président d’honneur en hommage à la lutte qui se déroulait alors à Carmaux. Il assista aux congrès : de Lens, 1895, de Decazeville, 1896, et à celui de Carmaux, 1897, à l’issue duquel il fut élu secrétaire national de la fédération pour une année. Il représenta encore les mineurs de Carmaux aux assises de 1898 à Saint-Étienne, de 1900 à Montceau-les-Mines, de 1901 à Lens, de 1902 à Commentry, de 1903 à Carmaux, de 1904 à Douai, de 1906 à Saint-Étienne et 1907 à Denain. En outre, de 1903 à 1905 il fut membre du conseil national de la fédération. En septembre 1895, il avait été délégué au VIIe congrès national corporatif, constitutif de la CGT, qui s’était tenu à Limoges.

Sa compétence sur les questions corporatives et son autorité étaient telles qu’il fut à plusieurs reprises délégué aux congrès internationaux des mineurs. C’est ainsi qu’il alla en 1892 à Londres, en 1893 à Bruxelles, en 1894 à Berlin, en 1896 à Aix-La-Chapelle et en 1898 à Vienne. Au congrès de Paris, en 1895, il avait été élu membre du comité international de la fédération internationale des Mineurs. Ce mandat devait lui être renouvelé en 1897.

Son action syndicale a donc largement dépassé Carmaux et il doit être considéré comme l’un des pionniers du syndicalisme des mineurs français.

La vie politique de J.-B. Calvignac débuta en même temps que son activité syndicale. Jusqu’en 1883, il ne fut comme il le dit lui-même qu’un ardent républicain, sans plus. Il n’avait pas adhéré au cercle socialiste constitué à Carmaux sur l’initiative de Paule Mink venue faire une série de conférences dans le Tarn en septembre 1882. Par contre, il entra au « groupe de la Montagne » qui prit la suite du cercle socialiste disparu après la grève de 1883. Il en fut membre jusqu’en 1892, date à laquelle se créa un cercle d’études sociales, nettement socialiste. Il en fut membre actif, jusqu’à sa dissolution le 30 avril 1897.

Calvignac était venu peu à peu au socialisme en constatant l’impuissance de la République bourgeoise à résoudre les problèmes ouvriers. Il était de tendance possibiliste, allemaniste, comme il le précise dans ses Mémoires. À partir de 1891, sous l’influence du député du Cher, Baudin, pour lequel il nourrissait une grande affection et qu’il avait en grande estime, il se rapprocha des blanquistes sans renoncer à son attachement au « Parti ouvrier socialiste » dont il se réclama lors de sa candidature au conseil d’arr. de Carmaux en juillet 1892. Il n’aura jamais aucune sympathie pour les guesdistes. Ses sentiments antiguesdistes s’exprimeront avec force lors des attaques dirigées contre Jaurès au moment de l’affaire Millerand. S’il fut alors aux côtés de Jaurès, ce fut non seulement par sympathie et admiration personnelles, mais parce que, dans les idées soutenues par le député de Carmaux, il reconnaissait les siennes. Fidèle à lui-même, lors de la scission de Tours, il suivra la minorité dissidente et deviendra anticommuniste.

C’est sous son impulsion que se créa, en 1888, la fédération ouvrière du Tarn, qui groupait les cercles politiques et les organisations syndicales du département. Bientôt la fédération devait englober l’Aveyron et l’Hérault. C’est encore à son initiative que ce groupement fut doté d’un journal : La Voix des Travailleurs. Il milita très activement au sein de cette fédération. Il était membre du conseil d’administration et il assista à tous les congrès départementaux. En mai 1897, il devint administrateur du journal et trésorier de la fédération. Elle fut dissoute en 1898 tout comme le cercle d’études sociales l’avait été en avril 1897. Calvignac, avec Berthon, Aucouturier et d’autres militants carmausins, décida la création d’un nouveau groupement : « La fédération d’unité socialiste du Tarn ». Créée le 4 décembre 1898, elle se transforma en fédération socialiste du Tarn, adhérente de la SFIO après 1905. Calvignac fit partie de la commission exécutive. Après 1909 il en devint secrétaire et le demeura jusqu’à la fin de la guerre. Il fut délégué à la plupart des congrès fédéraux et à nombre de congrès nationaux notamment à ceux de Brest en 1913 et de Paris en 1916. Le congrès d’Albi (12 décembre 1915) l’avait mandaté pour voter contre la motion Bourderon. La position personnelle de Calvignac était favorable à la direction du parti. Il estimait que le parti socialiste devait continuer à soutenir le gouvernement et collaborer jusqu’au bout « à l’oeuvre de défense nationale ». Il pensait qu’il fallait repousser toute proposition de paix qui ne serait pas basée sur la restitution de l’Alsace-Lorraine et la reconnaissance de la réparation des exactions commises par l’Allemagne. Toutefois il n’était pas hostile à la reprise des relations avec la minorité socialiste allemande à condition qu’elle reconnaisse la légitimité du retour de l’Alsace-Lorraine à la France.

Cette attitude explique son appel à Albert Thomas pour remplacer Jaurès à la tête de la 2e circonscription d’Albi en 1919.

Calvignac fut aussi, comme la plupart des dirigeants carmausins, un ardent coopérateur. En 1898, La Voix des Travailleurs ayant disparu, une coopérative ouvrière fut créée pour imprimer le nouveau journal : Le Cri des Travailleurs. Calvignac devint administrateur, le 9 février 1898, de l’imprimerie et, en 1909, il fut désigné comme rédacteur en chef du journal.

Il contribua aussi à la création de la coopérative de consommation « La Revanche prolétarienne », le 18 septembre 1898. Administrateur, il en assura même le fonctionnement avant de redevenir maire de Carmaux.

J.-B. Calvignac fut élu pour la première fois conseiller municipal sur une liste ouvrière présentée par le groupe de la Montagne en 1884. Battu en 1888 avec toute la liste ouvrière, il ne redevint conseiller qu’en mai 1892 quand la municipalité de Carmaux fut conquise par les socialistes. Le 15 mai 1892, il devenait maire de Carmaux et, le 31 juillet, conseiller d’arr. Cependant ces succès allaient provoquer les réactions de la Compagnie des Mines qui s’alarmait des progrès du socialisme dans le bassin minier qu’elle avait jusqu’alors dominé sans trop de mal. Profitant des nombreuses absences de Calvignac, absences nécessitées par ses devoirs municipaux, elle le mit bientôt en demeure de choisir entre ses fonctions électives et son métier. Le maire de Carmaux se refusait à un tel choix. La situation se tendit de plus en plus entre les deux parties jusqu’au jour où la compagnie, mettant à profit un congé de maladie de Calvignac, l’informa, le 2 août 1892, de son licenciement. Toutes les tentatives de conciliation ayant échoué, les mineurs, solidaires de leur secrétaire syndical, déclarèrent la grève le 16 août 1892. Ils exigeaient la réintégration de Calvignac. Le conflit avait un caractère exclusivement politique et l’enjeu en était le respect du droit de suffrage. La question posée dépassait de beaucoup la personne de Calvignac. Il s’agissait de savoir si, dans la République française qui se voulait une démocratie, les fonctions électives étaient bien le droit de tous les citoyens ou l’apanage d’une minorité privilégiée. Le suffrage universel n’était évidemment qu’un vain mot si l’ouvrier, en raison de sa condition de classe, se trouvait réduit à n’être qu’un simple électeur à tout jamais privé de mandat et écarté de toutes les responsabilités. La lutte se prolongea deux mois et fut marquée par de multiples péripéties. Elle entraîna en particulier la démission du député de Carmaux qui n’était autre que le marquis de Solages, administrateur de la compagnie des Mines et gendre du baron Reille, président du conseil d’administration de la même société.

Cette grève, qui eut un retentissement national et même international, se termina, sur l’arbitrage du président du Conseil Loubet, par un compromis positif pour les ouvriers. Calvignac était réintégré, mais mis en congé pendant la durée de son mandat. Ce combat, soutenu par les socialistes de toutes tendances et les républicains les plus marquants, renforça le socialisme à Carmaux. En conséquence, les ouvriers décidèrent de choisir un candidat socialiste aux élections complémentaires de janvier 1893. Les différentes fractions socialistes qui se côtoyaient dans la fédération ouvrière du Tarn se mirent difficilement d’accord. On souhaitait un candidat ouvrier. Calvignac semblait tout indiqué : il était le héros du jour, l’âme de la résistance ouvrière au patronat, le travailleur le plus populaire de la région. Il disposait en outre de l’appui de Baudin, dont l’autorité était grande sur les travailleurs carmausins. Cependant, au sein de la commission électorale, les voix se partagèrent entre lui et le maire de Rosières. Certains éléments trouvaient Calvignac trop modéré. Devant ces dissensions, Soulié et Calvignac se retirèrent des débats. Le comité désigna alors Duc-Quercy, un journaliste qui avait participé très activement à la grève. Celui-ci déclina l’offre qui lui était faite. Est-ce, comme il le déclara, par élégance morale ? Est-ce, comme l’affirma Calvignac qui ne vit jamais en lui qu’un intrigant, parce qu’il ne recueillit qu’un nombre trop restreint de suffrages ? Quoi qu’il en soit, on se trouvait sans candidat. C’est alors que le comité se tourna vers Jaurès. Soulié, maire de Rosières, refusa de s’incliner devant ce choix et maintint sa candidature au nom du Comité révolutionnaire central. Quant à Calvignac, s’il ne pardonna jamais à Duc-Quercy le rôle qu’il lui attribua en cette affaire, il se rallia publiquement à Jaurès sur les instances de Baudin qui désavouait Soulié. Depuis ce jour, Calvignac combattit fidèlement aux côtés de Jaurès. Il l’accompagna au cours de toutes ses campagnes électorales ; l’attachement et l’admiration qu’il lui porta bientôt ne se démentirent jamais. Ces sentiments étaient si profonds qu’à l’annonce de sa mort il fut littéralement frappé de stupeur. Il resta pétrifié, sans larmes, sans voix, incapable de toute réaction et pénétré d’un sentiment de totale impuissance pour poursuivre la lutte contre la guerre menaçante. Jaurès disparu, la partie lui apparaissait perdue...

Cependant le triomphe du socialisme se concrétisa à Carmaux par la double élection de Jaurès aux élections législatives de 1893. Les antisocialistes passèrent alors à la contre-offensive. Ils visèrent tout particulièrement Calvignac. Comme il ne saurait être question de raconter ici cette lutte, nous nous contenterons d’énumérer les sanctions dont il fut frappé.

Le 22 février 1894, pour « irrégularité dans l’établissement des listes électorales », il fut suspendu pour un mois de ses fonctions de maire. En réponse, le 25 février, seize conseillers municipaux socialistes, dont lui-même, démissionnèrent. Le 12 mars, il fut révoqué, mais il fut réélu le 22 avril aux élections partielles. Le 6 mai, il était à nouveau proclamé maire. Le 5 mai, il avait déposé une requête devant le Conseil d’État. Sans attendre la décision de cet organisme, le 16 mai, le conseil de préfecture annulait son élection. Le 26 octobre 1894, d’ailleurs, le Conseil d’État rejetait son pourvoi. Carmaux était donc sans maire. Le 6 janvier 1895, le premier adjoint socialiste Mazens fut désigné comme maire à condition de donner sa démission à l’heure voulue pour permettre à Calvignac de reprendre son poste. Lorsqu’il dut faire face à ses engagements, il se déroba. Il avait cédé aux pressions et aux promesses de la préfecture... C’est à la séance du 7 avril 1895 que sa trahison devint effective, à l’indignation de ses anciens camarades. Calvignac et Beaudot se laissèrent emporter par leur colère au cours de la réunion du conseil, ce qui allait donner l’occasion à Mazens de les poursuivre « pour outrage à un maire dans l’exercice de ses fonctions » ! Le 25 mai 1895, Calvignac et Beaudot étaient en conséquence condamnés à quarante jours de prison avec sursis, et à la privation de leurs droits civils et politiques pour cinq ans... Ils firent appel, mais le jugement fut confirmé par la cour de Toulouse le 27 juin 1895. C’est dans ces conditions que, le 6 juillet, un arrêté préfectoral déclarait J.-B. Calvignac démissionnaire d’office de ses fonctions de conseiller municipal. On croyait en avoir fini avec lui pour cinq ans... Il n’en fut rien, car il n’était pas seul à combattre. En lui s’incarnait le socialisme carmausin, et tous les travailleurs socialistes, d’une volonté unanime, le soutinrent. D’abord, au conseil municipal, les conseillers organisèrent une obstruction systématique. Pratiquement, du 6 juin 1895 au 27 avril 1896, Mazens ne put tenir aucune réunion. Cette situation rendit nécessaires des élections municipales complémentaires. Cependant, le 25 juillet 1895, Calvignac avait été élu conseiller général de Carmaux. Le maire avait refusé de proclamer les résultats et le préfet avait communiqué le dossier au Conseil d’État qui annula l’élection le 4 novembre 1895. Les socialistes prirent leur revanche en mai 1896 en présentant Calvignac aux élections municipales complémentaires. Bien entendu il fut élu... et proclamé maire le 17 mai ! À la fin du mois, il assista au banquet des municipalités socialistes de France, dit banquet de Saint-Mandé. Mais, le 12 juin, son élection était annulée par le préfet. Le 14 juillet 1896 fut l’occasion d’incidents de rue provoqués par les antisocialistes. Calvignac, arrêté, fut libéré deux jours plus tard, mais, inculpé pour « délit d’outrage à un commissaire de police dans l’exercice de ses fonctions ». Le 5 août 1896, la cour d’appel confirma la condamnation qui s’ensuivit : cent francs d’amende et les frais. Le préfet, tirant les conclusions pratiques, le suspendit le 8 août et le révoqua le 10 de ses fonctions de maire.

Le 26 octobre 1896, un grand meeting socialiste se déroula à Carmaux au lendemain de l’inauguration de la verrerie ouvrière d’Albi. Le cercle antisocialiste déclencha des bagarres qui permirent de nombreuses arrestations. Huit ouvriers socialistes furent poursuivis, que le tribunal d’Albi condamna à des peines allant de 48 heures à trente jours de prison. Une manifestation fut organisée le 29 novembre pour protester contre le verdict. Les adversaires politiques multiplièrent les incidents. Calvignac fut arrêté et condamné le 2 janvier 1897 à cinq jours de prison. Le 3 mars 1897, la peine fut confirmée en appel et l’ex-maire de Carmaux qui bénéficiait d’un sursis dut aller en prison. Il y resta quarante-cinq jours.

Pendant sa détention il fut présenté aux élections municipales complémentaires qui se déroulèrent à Carmaux le 4 avril 1897. Il fut encore élu et une fois encore son élection fut annulée ! Libéré le 29 avril 1897, il fut reçu à la gare de Carmaux par un immense cortège qui l’accompagna jusqu’à son domicile malgré la présence de nombreux gendarmes.

Cependant, la compagnie des mines n’attendait qu’une occasion pour se débarrasser de Calvignac et effacer l’échec de 1892 : elle prit prétexte de sa condamnation pour le rayer définitivement des effectifs. Il fut informé de cette mesure le 3 mai 1897. Calvignac désormais vivra en partie de sa retraite proportionnelle, en partie des revenus de l’activité d’entrepreneur qu’il exerça un certain temps.

Estimant illégale la révocation de conseiller qui avait suivi les élections d’avril 1897, il s’adressa au Conseil d’État le 19 mai 1897. Le 6 août 1897, le Conseil d’État déclarait légale la mesure prise par le préfet le 27 avril : Calvignac était bien inéligible et privé de ses droits jusqu’en 1900.

Aux élections municipales de mai 1900, il fut présenté et élu conseiller municipal ; cependant il lui fallut attendre la fin de l’année pour pouvoir recouvrer ses droits. Le 16 décembre 1900, il fut enfin proclamé maire de Carmaux. Il le resta jusqu’au jour de sa démission, le 31 décembre 1929.

Outre ses fonctions de maire, Calvignac fut également, à partir de 1904 et jusqu’en 1919, conseiller d’arr. de Carmaux. Il fut présenté deux fois aux élections législatives par le Parti socialiste. En août 1893, il fut opposé dans la 2e circonscription de Castres au baron Reille qui le battit par 9 389 voix contre 3 136. En 1919, il fut porté sur la liste conduite par Albert Thomas, remplaçant de Jaurès.

D’autre part, le 31 juillet 1904, sur recommandation de Jaurès, il avait été nommé juge suppléant au juge de paix de Carmaux.

Sa démission en 1929 marqua le terme de sa vie militante. Il mourut peu de temps après, isolé au milieu des siens. Les camarades de combat de la première heure étaient disparus pour la plupart et les jeunes militants l’avaient pratiquement mis en demeure de céder la place. Cette lutte sourde menée contre ses camarades de parti a rempli la fin de ses jours d’une grande amertume. Les satisfactions, ô ironie, lui vinrent du gouvernement ! Le 22 février 1925 il avait été décoré de la Légion d’honneur à titre civil et, lors de sa démission forcée, le préfet du Tarn, R. Fourcade, lui adressa une lettre de sympathie dont voici le principal passage :

... « Ces fonctions que vous résignez aujourd’hui, vous les avez exercées près de quarante ans, puisque votre première élection comme chef de la municipalité date de 1892. Depuis cette lointaine époque, vous n’avez cessé de mettre au service de la République, comme à celui de vos concitoyens et de la population ouvrière en particulier, une intelligence très large et très compréhensive, un sens profond des réalités modernes, un souci du bien public qui ne s’est jamais démenti, un labeur opiniâtre et constant.

« Le souvenir de votre action ne s’effacera pas dans cette ville à la bonne administration de laquelle vous avez consacré tant de soins et tant de jours. Et votre nom restera inséparable de l’histoire et de la vie de Carmaux durant cette longue période que je viens d’évoquer, période qui fut parfois âpre et tourmentée et qui est dominée par la grande figure de Jaurès dont vous fûtes l’ami fidèle et indéfectible. »

L’année même de sa mort, il rédigea ses Mémoires. C’est le seul écrit qui reste de lui avec quelques articles dans le journal local. Il n’avait ni le tempérament d’un écrivain ni celui d’un théoricien. Il fut essentiellement homme d’action. Il était abonné à la Dépêche de Toulouse, journal radical. Il suivait régulièrement la Petite République puis L’Humanité jusqu’à la scission. Il dépouillait avec beaucoup d’attention les journaux corporatifs, collant les études intéressantes sur les feuillets de la revue Jeunesse socialiste publiée par le groupe des étudiants socialistes de Toulouse.

Sa forte personnalité a laissé un souvenir ineffaçable. En lui s’incarnent les premières luttes des mineurs de Carmaux et les combats dans lesquels se sont forgés le parti socialiste et le mouvement ouvrier tarnais.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article103423, notice CALVIGNAC Jean-Baptiste par Rolande Trempé, version mise en ligne le 4 novembre 2010, dernière modification le 6 octobre 2018.

Par Rolande Trempé

Jean-Baptiste Calvignac
Jean-Baptiste Calvignac
Encylopédie socialiste

SOURCES : Mémoires de Calvignac, obligeamment communiqués par son fils adoptif : M. Escudié-Calvignac — voir Le Mouvement social, n° 43, avril-juin 1963. — Dossiers de la série M des Arch. Dép. Tarn, notamment les multiples rapports du commissaire de police et du commissaire spécial de Carmaux (IV M 2/75 à 83). — Dossiers sur les grèves aux Arch. Nat., série BB 18. — Dossiers de la série U des Arch. Dép. Haute-Garonne. — Journaux locaux et régionaux. — Interview auprès de Carmausins, acteurs ou témoins des combats évoqués.

ICONOGRAPHIE : Hubert-Rouger, les Fédérations socialistes III, op. cit., p. 11.

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