ASTRE Louis, Marcel

Par Jacques Girault

Né le 20 juin 1924 à La Bastide-de-Besplas (Ariège) ; professeur, membre du bureau national du Syndicat national de l’enseignement secondaire (1949-1953), secrétaire national (1959-1961), secrétaire général (1961-1966) du Syndicat national de l’enseignement technique, puis du SNES (classique, moderne, technique) (1966-1967), membre de la commission administrative nationale de la Fédération de l’Éducation nationale (1949-1954, 1959-1984), membre de son bureau (1961-1975, 1981-1984), de son secrétariat permanent (1970-1984), secrétaire général de son Centre Fédéral (1985-1989), président de l’Institut de recherches économiques et sociales (1982-1986), adhérent à la Fédération syndicale unitaire depuis 1993 et président de son Institut (1994-1998) ; Membre du Parti socialiste SFIO (1944-1958), de la commission exécutive du Parti socialiste autonome (1958-1960), du Parti socialiste unifié (1960-1961), du Parti socialiste depuis 1971.

[IRHSES]

Ses parents, instituteurs à La Bastide-de-Besplas jusqu’en 1929, puis à Dalou (1929-1934), puis à Pamiers (1934-1944), vivaient leur métier “en missionnaires de la République laïque au service et dans le respect de tous ses enfants“, ce qui n’excluait pas leur engagement personnel. Son père fut directeur d’une harmonie cantonale, secrétaire de mairie, fondateur de la MAAIF dans le département, président de la section de la Ligue des Droits de l’Homme, membre du bureau de la section socialiste SFIO et membre du bureau de la section départementale du Syndicat national des instituteurs. Sa mère en 1936 adhérait au Secours Rouge international.

Louis Astre, en 1936, avec sa sœur aînée, participa, avec les Faucons rouges socialistes, aux premiers enthousiasmes du Front Populaire et aux premières tensions qui le traversèrent. Son adolescence fut marquée par l’afflux et l’incarcération des républicains espagnols, puis l’arrivée des soldats français en déroute, puis l’Occupation et les déportations de résistants ; répondant fin 1940 à l’appel du maire de Pamiers, il se consacra pendant des mois à l’accueil des réfugiés civils.

Jeune socialiste, membre des Auberges de Jeunesse, Astre participa, avec les Francs-Tireurs et Partisans français, aux combats de la libération de l’Ariège et, à l’automne 1944, exerça les fonctions d’intendant à la garnison militaire du bourg frontalier de Tarascon-sur-Ariège. A la fin de 1944, il quitta les FTPF pour se mettre au service, à Toulouse, de Paul Debauges, président socialiste de la Commission économique du Comité régional de Libération. Alors que dans le « Midi rouge » se multipliaient les initiatives de socialisation économique, culturelle et politique, Toulouse, avec son maire socialiste Raymond Badiou, était à la pointe du mouvement.

Astre, investi dans cette dynamique progressiste, milita au Parti socialiste SFIO, tint des meetings, s’intégra aux mouvements d’éducation populaire (Auberges de jeunesse, Centre d’entraînement aux méthodes d’éducation active).

Titulaire du baccalauréat (mathématiques), Astre devint, à la rentrée 1945, maître d’internat au lycée Fermat de Toulouse et entreprit des études supérieures de Droit et de Sciences économiques (licence et première année de doctorat). Notamment marqué en 1945-1946 par l’enseignement de droit constitutionnel de Georges Vedel sur la démocratie, il découvrit les analyses de Keynes avec l’économiste Alain Barrère, acquit une culture politique socialiste, marxiste et découvrit Trotsky. Adhérant au SNES, secrétaire académique des surveillants, il les représenta au rectorat pour la gestion du personnel, participa au bureau académique du SNES, aux instances de la FEN et à quelques assemblées de la CGT.

A la Toussaint 1946, Astre se porta volontaire pour participer au château de Bellevue (annexe du lycée), à la création de l’un des quatre centres spéciaux (Toulouse, Marseille-Veyre, Montgeron, lycée Michelet à Vanves) appelés à expérimenter, dans l’esprit du plan Langevin-Wallon, le développement des classes nouvelles dans l’enseignement et des méthodes d’éducation active à l’internat. Au centre Bellevue, ouvert d’abord à deux classes (6° et 5°), il anima, pendant trois ans, de nouveaux types de rapports avec les élèves, fondés sur l’autodiscipline et les activités créatives. Dans ce cadre, il assura l’animation syndicale de stages annuels avec les CEMEA pour l’initiation aux méthodes actives des surveillants de l’Académie, et lança un bulletin académique des maîtres d’internat-surveillants d’externat en partie consacré à la réforme de l’internat, dont le premier éditorial, signé du recteur, entendait transformer le “petit Chose“ en éducateur.

Après la scission dans la CGT en 1948, quand la FEN décida de maintenir l’unité du syndicalisme enseignant et de passer provisoirement à l’autonomie, dans l’espoir de la réunification, en son sein et par elle, selon son témoignage, Astre put « principalement exprimer son militantisme unitaire pour l’émancipation des travailleurs ».

Membre suppléant depuis 1948 de la Commission administrative nationale du SNES, au nom de la tendance majoritaire, Astre fut élu au bureau national en juin 1949 contre le candidat sortant cégétiste Maurice Loi* comme secrétaire national de la catégorie des MI-SE. Il rédigea, pour l’automne 1949, un Vade-mecum édité par la FEN, recueil commenté des règlements, « instrument de travail et d’action ». Il put poursuivre, avec le soutien de Gustave Monod*, directeur des enseignements secondaires au Ministère et initiateur des classes nouvelles, une action pour la réforme de l’internat. Muté à Paris pour assumer ses responsabilités nationales, il fut maître d’internat aux lycées Louis-le-Grand (1949-1950), Michelet (1950-1952) et Janson-de-Sailly (1953-1954). Membre titulaire de la Commission administrative nationale de la FEN (1949-1954), de 1950 à 1953, il succéda à deux instituteurs comme secrétaire de la commission « Jeunesse et Éducation populaire ».

Renonçant à ses études supérieures, Astre se consacra à plein temps jusqu’en 1954 à ses responsabilités nationales dans la FEN. Il fut l’un des principaux artisans de la politique impulsée par le secrétaire général Adrien Lavergne* et par Edmond Breuillard pour mobiliser les jeunes militants, orientation qui contribua à consolider la FEN autonome, « consolidation reconnue par le Parti communiste français qui appelait en 1954 les instituteurs communistes à mettre fin à leur double affiliation avec la FEN-CGT ». Il participa à la création et à la direction des diverses structures fédérales concernant les jeunes, jusqu’alors sous influence communiste (en 1949, secrétaire-adjoint, en 1950 ; secrétaire de la sous-commission nationale des surveillants et responsable du bulletin mensuel La Jeunesse syndicaliste ; secrétaire de 1950 à 1953 de la sous-commission des élèves des écoles normales supérieures ; à partir de 1948, organisation des journées fédérales annuelles de la Jeunesse, où de nombreux militants débattaient de leurs revendications et des grandes questions de société ; à Noël 1950, responsable du premier stage fédéral de formation, à Bionassay au pied du mont Blanc, création en ce lieu du centre permanent de loisirs de jeunes militants).

En 1950, Astre participa, au nom de la FEN, à la création du Comité Français de la Jeunesse, regroupant l’ensemble des mouvements de Jeunesse et d’Éducation populaire, dont il devint vice-président et au nom duquel il fut élu à la Commission Française pour l’UNESCO, où siégeaient déjà Adrien Lavergne, Henri Aigueperse*, Henry Maunoury* et à son comité exécutif permanent. Sous l’égide de l’UNESCO, il contribua à diverses initiatives nationales et internationales : il fut notamment chargé du projet de Cité Internationale de la Jeunesse à Paris, responsable en 1952, durant deux mois, en Oubangui Chari, accompagné de Tessereau*, d’une mission projetant de créer dans les colonies des chantiers d’éducation de base animés conjointement par de jeunes métropolitains et de jeunes Africains, projet jugé « subversif » par l’administration coloniale qui y fit obstacle. Il rendit compte de cette mission en 1953 dans des articles de L’Enseignement public dénonçant notamment l’exploitation colonialiste. Lors de la Conférence générale de l’UNESCO en novembre 1952, il présenta devant la réunion des Commissions nationales le rapport sur le développement des activités en faveur de la jeunesse mondiale. Cette coopération prit fin car la FEN décida la démission de tous ses représentants pour protester contre l’admission de l’Espagne franquiste à l’UNESCO (novembre 1952).

À l’automne 1954, Astre abandonna ses responsabilités fédérales pour préparer le CAPET, puis rejoignit Lisieux (Calvados) en 1955, où sa femme, épousée le 10 février1955à Versailles (Seine-et-Oise), exerçait comme professeur de Lettres. Après avoir obtenu le CAPET de Sciences et techniques économiques, nommé en 1956 professeur certifié au collège technique de jeunes filles de Caen, il enseigna l’Économie, le Droit et la Gestion dans les sections préparant au brevet de Technicien et au baccalauréat « Technique et Économie ».

Suppléant en 1958 puis titulaire à la CA nationale du SNET, Astre revint à Paris en 1959 (affecté « pour ordre » à l’École nationale de Commerce Bessières), à la demande de Georges Lauré*, pour entrer au bureau et au secrétariat du SNET, constitué de quatre permanents « autonomes ». Il redevint aussi titulaire à la CA nationale de la FEN. En juin 1961, élu secrétaire général du SNET, il entra au bureau de la FEN, pour le quitter vingt-trois années plus tard, à l’âge de la retraite en juillet 1984.

Selon Astre, sa « conception fédérale des problèmes syndicaux éclaire toute sa démarche au SNET, au SNES et à la FEN ». Il s’était forgé « un esprit fédéral, convaincu que la diversité des approches syndicales devait se concilier avec une démarche globale de la FEN, et attaché à l’esprit d’un syndicalisme démocratique, indépendant et unitaire dont elle était porteuse. » Il demeura fidèle aux grands principes d’orientation portés en 1948, par les majoritaires fondateurs de la FEN autonome, qu’il rappelait souvent : « indépendance, démocratie et unité du syndicalisme, au service de l’ensemble des travailleurs, de la justice sociale, de la promotion par l’École des enfants du peuple, et des valeurs émancipatrices de la République ». Son analyse stratégique, syndicale et politique, le porta sur la gauche de la majorité : dynamique revendicative des enseignants, des travailleurs et des jeunes, actions d’ensemble des forces démocratiques, luttes des peuples contre le colonialisme, l’impérialisme et toutes les formes d’oppression, particulièrement dans les régimes communistes.

Dans les confrontations idéologiques et politiques, Astre défendit avec fermeté les orientations majoritaires, notamment face aux minoritaires Unité et Action, à la CGT et au Parti Communiste. Mais, selon lui, « ces débats ne devaient pas mettre en cause l’unité de la FEN, la solidarité fondamentale des travailleurs » face au patronat et au pouvoir, et il se montra « soucieux de favoriser par delà les nécessaires confrontations la convergence de leurs luttes ». Il plaida pour le renforcement du rôle de la FEN et de sa capacité de synthèse entre les syndicats, ce qui nécessitait, selon lui, son rééquilibrage interne et qui l’amena à affronter parfois le comportement hégémonique du SNI, notamment par la fusion du SNET et du SNES. Lors de la crise ouverte par la démission du secrétaire général Lauré, le 18 septembre 1966, pour protester contre les dysfonctionnements de la FEN, à la réunion de la CA, il affirma son accord avec Lauré Les militants UID du SNES, dont Astre et Mondot*, s’abstinrent, « faute de débat au fond », lors de la désignation du nouveau secrétaire général de la FEN, James Marangé*, dirigeant du SNI, « sans que sa personne soit en cause ».

Au bureau de la FEN de 1961 à 1967 comme secrétaire général de son syndicat, Astre partagea la stratégie de la FEN notamment pour la défense de la République contre le pouvoir personnel, contre l’OAS, contre l’élection du président de la République au suffrage universel, pour les revendications générales des travailleurs, la mobilisation des forces laïques avec le Comité national d’action laïque, la défense des libertés individuelles et collectives, le droit des peuples. Il préconisa certaines inflexions. Dans la lutte pour la paix en Algérie, il expliqua, lors de la réunion de la CA du SNET, le 19 octobre 1960, qu’il fallait négocier avec ceux qui se battaient tout en s’efforçant d’obtenir un accord des autres courants de l’opinion algérienne. Au congrès de la FEN, en novembre 1961, chargé du rapport de la commission spéciale sur l’Algérie, il obtint le regroupement d’une forte majorité sur une évolution de la position de la FEN revendiquant la négociation avec le GPRA sur la base de la reconnaissance de l’indépendance, de l’intégrité territoriale de l’Algérie et de l’octroi de garanties aux minorités. Il fit partie en juin 1962 de la délégation fédérale à Alger, au Rocher Noir. Il se prononça, avec Lauré, pour un dialogue avec la nouvelle CFDT, puis il poussa à l’unité d’action interconfédérale. Plus tard, en 1975-1976, il se trouva en rapport conflictuel avec le nouveau secrétaire général André Henry* dont il contestait la personnalisation du pouvoir dans la FEN et certaines orientations.

A la tête du SNET, avec une équipe nationale renouvelée et porteuse d’une vision de gauche de l’orientation autonome, Astre écarta tout repli de l’Enseignement technique et s’employa à développer l’audience du syndicat et ses actions revendicatives. Il cherchait aussi à redresser, face à la minorité « Union pour une Action Syndicale efficace », l’audience de la majorité autonome. Le SNET, très fortement représentatif de l’ensemble des personnels, connaissait les confrontations entre tendances, mais sa gestion procédait d’un esprit unitaire où les réunions hebdomadaires du bureau favorisaient les prises de responsabilité en commun. Il représentait son syndicat au Conseil de l’Enseignement technique, au Conseil supérieur de l’Éducation nationale, à la Commission administrative paritaire nationale des personnels certifiés et assimilés, au Conseil national de la Formation professionnelle, de la Promotion et de l’Emploi jusqu’en septembre 1967. Il revint dans ce conseil, au nom de la FEN, le 5 décembre 1980.

Astre joua un rôle déterminant dans la fusion du SNET et du SNES, en 1966. Selon lui, « une réelle démocratisation de l’Enseignement au service de l’ensemble des jeunes exigeait la promotion des enseignements techniques et professionnels, longs et courts, de toutes spécialités, au sein d’un système éducatif global cohérent et continu. Il importait en particulier d’obtenir une cohérence de qualité, de niveau et de mission entre les enseignements longs du Second degré ». Dépassant l’antagonisme SNES /SNI, il préconisait des établissements polyvalents et le brassage des maîtres du premier cycle.

Lors de la réforme Fouchet (1963-1965), qui entraîna un « bouleversement fondamental » du rôle et de l’avenir des lycées techniques désormais cantonnés au second cycle, le SNET « se trouva confronté à une responsabilité majeure ». Astre écarta tout repli corporatiste en adoptant une stratégie de modernisation et de promotion de l’Enseignement Technique. Attaché à la double vocation, générale et professionnelle, de la formation des techniciens, le SNET s’employa à la rénovation de l’ensemble des filières selon trois objectifs :

— élargir leur assise scientifique et culturelle pour répondre à l’évolution des qualifications professionnelles et pour permettre l’accès à l’Université ;

— porter la durée de toutes les sections à trois années sanctionnées par le baccalauréat et multiplier les sections de techniciens supérieurs ;

— généraliser par alignement sur le CAPES et l’Agrégation, la formation des maîtres et réformer celle des professeurs d’atelier.

A la fin de 1963, saisi pour avis, au Conseil de l’Enseignement Technique, des horaires et programmes des sections de techniciens, le SNET fit obstacle à une décision ministérielle précipitée, et rendit publics ces projets pour que les personnels en débattent et que le Congrès de 1964 arrête la position syndicale. Furent par ailleurs confirmées les deux voies d’enseignement général assurées par les lycées techniques conduisant à :

— un baccalauréat fondé sur les mathématiques et la mécanique, approuvé par la Commission de Réforme.

— et, à l’initiative du syndicat, contrairement au projet de la Commission, un baccalauréat de sciences économiques et sociales.

Astre estimait que l’intégration en cours des structures scolaires et administratives des lycées et l’unification progressive du statut de leurs personnels imposaient l’unification de leurs représentations syndicales. Cette analyse, partagée par la plupart des militants du SNET, devançait l’état d’esprit de bien des personnels marqués par la marginalisation du Technique. Quant aux personnels et aux militants du Classique et Moderne, ils n’y étaient guère acquis, d’autant que les conceptions de la responsabilité syndicale étaient dissemblables entre le SNES et le SNET. Astre, à partir de 1961, favorisa les rapprochements. Mais la fusion ne put se produire en 1964, comme prévu, en raison des réticences du SNES et de désaccords sur l’action revendicative : le SNET refusait en 1963 la grève des heures supplémentaires du SNES. Au premier trimestre 1965, il conduisait la grève administrative autrement avec un relatif succès, alors que l’action du SNES aboutissait à un sévère échec de ses dirigeants « autonomes ».

Parallèlement Astre suscita, en octobre 1964, la création d’une commission d’étude de l’Enseignement technique, pour développer la coopération des quatre syndicats concernés, initiative demeurée sans lendemain, notamment en raison du refus du SNETAA. Lors des congrès de Pâques 1965, en pleine grève administrative du SNES, les deux syndicats ont tenu une séance commune et ont décidé d’associer plus étroitement leur activité, afin de rendre possible la fusion au prochain congrès. À l’automne 1965, le processus de fusion fut relancé. Les dirigeants du SNES déstabilisés y voyaient leur seule planche de salut et misaient sur le capital de confiance dont bénéficiaient les dirigeants « autonomes » du SNET. Ces derniers étaient pour leur part résolus à tout faire pour empêcher la conquête du SNES par « Unité et Action ». La fusion fut « démocratiquement préparée » et adoptée par référendum dans les deux syndicats. Les syndiqués du SNES, contrairement à ceux du SNET, rejetèrent le rapport d’activité de leurs dirigeants, les contraignant à démissionner à organiser, après le congrès de fusion (avril 1966), la réélection immédiate de nouveaux représentants du Classique et Moderne pour la CA commune du syndicat unifié. La liste conduite par les dirigeants autonomes sortants fut alors battue par la liste « Unité et Action », si bien qu’au sein de la CA commune, les autonomes ne conservèrent, grâce à l’apport du SNET, qu’une majorité d’une voix.

Un secrétariat général à double origine est élu par la CA commune du 16 juin, Mondot pour le Classique et Moderne et Astre pour le Technique. Ce dernier, qui apparut alors ouvertement comme le principal défenseur des analyses des majoritaires, parvint sur les différents points statutaires en discussion à l’emporter et à réaliser l’unité de l’ensemble des autonomes. À la tête du SNES Classique, Moderne et Technique, la nouvelle direction, pendant les neuf mois de son mandat transitoire, prit des initiatives pour redresser le courant autonome, relancer l’action revendicative et affirmer l’autorité du syndicat unifié dans la FEN et le CNAL. Elle manifesta notamment son autonomie de décision sur le plan laïque, obtenait que le congrès fédéral de 1966 intègre les préoccupations du second degré dans le projet éducatif de la FEN, et poussa celle-ci, lors de la grève du 1er février 1967, à l’unité d’action confédérale avec la CGT et la CFDT. La stratégie plus dynamique développée par Astre et exposée dans L’Université syndicaliste, « Le nouveau SNES et la FEN » (27 septembre 1966), provoquait des perturbations dans la direction fédérale.

Au congrès de 1967, le rapport d’activité était de justesse adopté mais aux élections suivantes à collège unique, le courant « Unité et Action » emporta la majorité et la direction du nouveau SNES. Selon Astre, la fusion du SNET et du SNES « atteignait son objectif structurel, adapter le champ de l’organisation à son secteur professionnel et à son ambition stratégique. La puissance acquise et la pérennité du nouveau SNES attestent de ce succès-là, mais l’échec des autonomes à conserver la direction en inversait l’issue politique : alors que la fusion visait un rééquilibrage positif de la FEN, adaptant son orientation et renforçant sa capacité de synthèse, elle aboutit à remplacer les confrontations démocratiques internes par un antagonisme idéologique et stratégique entre des forces syndicales statutairement souveraines. Ce double tournant historique de 1967 portait en germe l’éclatement de la FEN. » Il précisa ses analyses, notamment lors d’une séance du groupe de recherches sur l’histoire du syndicalisme enseignant en 1990.

Astre, devenu minoritaire au bureau du SNES, reprit son activité professionnelle et enseigna l’économie aux sections de techniciens supérieurs de l’École nationale de Commerce. Il continua jusqu’en 1975 à animer la tendance « Unité, indépendance, démocratie » du SNES qui publiait un mensuel Indépendance et Démocratie, à développer la critique d’Unité et Action, à avancer des positions originales sur le terrain éducatif, à critiquer en 1973 le projet d’École fondamentale du SNI qui limitait à seize ans la scolarité obligatoire et conduisait à abaisser la qualification de certains maîtres du premier cycle.

Au congrès du SNES de 1975, alors qu’Astre passait à Jacques Estienne* le relais de la tendance, des militants UID liés au CERES et au SNI tentaient de la déstabiliser en créant un courant « Unité et Rénovation ». Cette initiative du dirigeant du SNI Guy Georges*, qui visait aussi la direction de la FEN, condamnée par son secrétaire général André Henry et par le Parti socialiste, échoua.

En 1967, Astre demeura membre du bureau de la FEN, au titre non plus du SNES mais de la majorité fédérale qui avait décidé, au nom de l’homogénéité de l’exécutif, de ne pas y admettre les nouveaux dirigeants du SNES. En mai 1968, il fit partie du noyau permanent qui assurait les rencontres de la FEN avec les étudiants et les confédérations syndicales, « menées avec le souci de soutenir les aspirations des jeunes, de contribuer à la convergence de leur lutte et de celle des travailleurs, et de ne pas interférer dans les spéculations des partis de la Gauche ». Le 27 mai, la FEN appelait au meeting de l’Union nationale des étudiants de France au stade Charléty ; Astre, son porte-parole, s’y rendit accompagné des secrétaires généraux du SNI et du CNAL, Jean Daubard* et Michel Lasserre*. Au micro, face aux manifestants hostiles à la CGT et aux négociations de Grenelle, il défendit « la position exclusivement syndicale de la FEN, qui venait de participer aux négociations, et appelait les enseignants à poursuivre la grève pour leurs propres revendications ». Le 6 juin, à l’issue des négociations sur la Fonction publique et l’Éducation nationale, il vota à la CA fédérale, avec la majorité autonome, l’arrêt de la grève, que le SNES levait à son tour, le 10 juin.

En 1970, Astre, à nouveau déchargé d’enseignement, vint renforcer le secrétariat permanent de la FEN. Il anima simultanément ou successivement, divers secteurs (libertés, laïcité, économie, recherches). En charge du secteur des libertés (1970-1976), il développa le combat de la FEN pour la défense « sans exclusive et sans frontières des droits et libertés individuels et collectifs, en France et dans le monde. La légitimation de l’Union de la Gauche, alors en cours d’édification, passait par un accord de fond sur la défense des libertés ». Au nom de la FEN, Astre exerça une pression intransigeante, en particulier sur le PCF et la CGT, « pour qu’ils se rallient à ce fondement de la démocratie ». Privilégiée sur ce terrain par son autonomie, son unité et son orientation, la FEN multiplia les initiatives et se trouva au cœur de nombreuses actions communes. Dès novembre 1970, lors du premier meeting commun de la Gauche contre la dictature en Grèce, avec notamment Mitterrand* et Marchais*, il affirma la ligne fédérale de défense des « libertés indivisibles et de solidarité avec toutes les victimes de toutes les oppressions, soviétique comme capitaliste ». En France, il fut l’un des animateurs du Collectif national pour la défense des libertés créé en 1970, en riposte à la loi « anticasseurs » ; la campagne suivante du Collectif contre la mise en cause de la loi de juillet 1901 déboucha en juin 1971 sur la consécration par le Conseil constitutionnel du principe de la liberté d’association. Au printemps 1971, il s’opposa à la publication par le Collectif d’une déclaration générale sur les libertés en raison de la persistance de « désaccords sur le fond » avec le PCF et la CGT. Le 11 juillet, lors de la réception par la FEN du premier secrétaire du Parti socialiste, il s’opposa pour la même raison à l’initiative commune que venaient d’annoncer Mitterrand et Marchais. Par lettre du 19 octobre, la FEN et la CFDT récusèrent ensemble l’appel du PS et du PCF (4 octobre) à rallier leur déclaration générale sur les libertés, qui « masque les désaccords » et « place le mouvement syndical à la remorque des partis ». Trois mois plus tard, après le meurtre de Pierre Overney par un nervi patronal, le refus du PCF et de la CGT de participer à sa défense avec le Collectif provoquait la rupture du PS avec le PCF et son ralliement à la position commune de la FEN et de la CFDT.

Cette intransigeance d’Astre sur les principes traduisait la conceptions de la FEN d’une Union de la Gauche, fondée sur les libertés et la démocratie. Dans cet esprit, il fut le porte-parole de la FEN dans ses initiatives propres ou les actions communes avec des centrales syndicales et des organisations démocratiques contre l’autoritarisme visant les enseignants, les élèves, les fonctionnaires civils et de police, les magistrats, l’ORTF, les immigrés, les comités de soldats, les droits des citoyens et face à la répression patronale contre les salariés, aux milices privées, aux violences policières contre les grévistes. Par-delà les actions unitaires ou l’affirmation de désaccords, s’amorçaient des convergences entre le Parti communiste et la Gauche non communiste. Pour la première fois, le 4 juillet 1973, Astre et Jacques Duclos* intervenaient dans un meeting du Collectif, au Cirque d’hiver, pour défendre la liberté des militants « gauchistes » (Alain Krivine et la Ligue communiste révolutionnaire).

Contre l’oppression dans le monde capitaliste, Astre amplifia et radicalisa le combat fédéral (procès des Basques à Burgos, contre l’Apartheid, pour la liberté de la communiste américaine Angela Davis, etc…). Il fut une cheville ouvrière du Comité Solidarité Chili, créé en septembre 1973, par les forces de Gauche, avec pour la première fois, l’ouverture d’un compte financier unique dont la FEN assuma la charge en liaison avec les responsables chiliens. Il participa, à la fin septembre, à la rencontre d’Helsinki qui organisa le soutien mondial à l’Unité populaire chilienne. Il fut l’un des organisateurs de la Conférence européenne de solidarité en juillet 1974 à Paris et de l’aide apportée par la FEN à la Confédération unique des travailleurs chiliens. Il représenta le Comité français pour la paix au Vietnam à la rencontre de Stockholm en 1973 et fut le rapporteur en 1974 de la Conférence mondiale pour la paix au Cambodge à Paris. Dans le cadre du soutien au peuple Sahraoui, il fut reçu au Sahara occidental, le 1° mai 1975, par le leader du Front Polisario, El Ouali, pour demander la libération des deux enseignants français. Vice-président de France-Cuba, il conduisit à Cuba, à Pâques 1975, la délégation française qui négocia une convention culturelle avec le gouvernement cubain.

Contre la répression en Union Soviétique et dans les démocraties populaires, Astre s’employa, au nom de la FEN, à la défense des personnes et des peuples. Sur ces questions, il proposa en vain au PCF et à la CGT des initiatives communes. Après l’intervention en Tchécoslovaquie des troupes du pacte de Varsovie, la FEN soutint le droit du peuple tchécoslovaque de bâtir un socialisme à visage humain, puis la Charte 77. Contre le procès de Léningrad, en décembre 1970, Astre tenta, une nouvelle fois en vain, de rallier le PCF à une protestation du Collectif national. Il se consacra à la défense des refuzniks en URSS (Victor Fainberg, Borissov, Boukowsky, Glouzman, Chtaransky…). Il soutint la campagne mondiale du Comité des mathématiciens de Laurent Schwartz et Michel Broué pour la libération de Leonid Plioutch, communiste dissident interné en hôpital psychiatrique. Cette campagne contraignit le PCF en octobre 1975 à prendre, pour la première fois publiquement position en faveur d’un dissident, et aboutit en janvier 1976 à la libération de Plioutch qui choisit d’être pris en charge durant deux ans par la FEN.

Sur la question de l’égalité Femme-Homme qu’Astre considérait comme essentielle, il radicalisa l’action de la FEN, pour le droit des femmes, en particulier la maîtrise de leur corps. Aussi, au congrès de 1973, fit-il proclamer que la décision de la femme devait « être libre ». Il plaida sur la base de cet objectif durant l’année internationale de la femme et lors des initiatives fédérales ultérieures.

Chargé, de 1969 à 1984, du secteur « Laïcité » à la suite de Clément Durand, Astre contribua à renforcer la capacité d’initiative propre de la FEN, qu’il représentait avec son secrétaire général, au CNAL. Jusqu’à la victoire de la Gauche en 1981, il se consacra, notamment dans L’Enseignement public, à la critique de la politique éducative des gouvernements de droite (frein de la croissance et de la démocratisation du service public, développement de systèmes concurrents d’enseignement privé, confessionnel et patronal). Dans le même mouvement, il développa, dès le congrès de 1970, l’approche globale, approfondie et actualisée de la laïcité, fondement de l’humanisme moderne, de l’émancipation des peuples, anticléricale mais non antireligieuse, condition pour chacun de l’accès à la liberté, à l’égalité et à la responsabilité. Il préconisait, comme le CNAL, le “dépassement“ du conflit scolaire par une réforme de l’enseignement et une intégration de toutes les parties concernées dans un nouveau service public, nationalisé et laïque, décentralisé et géré à tous les niveaux par des conseils tripartites (État, personnels, usagers). Dans « cet esprit d’ouverture sur l’avenir et de démarches novatrices », il fut le rapporteur en mai 1972 du projet de gestion tripartite au colloque, qui, à l’initiative du CNAL, réunit l’ensemble des organisations de gauche et élabora leur projet commun de nationalisation du service public d’éducation. Il anima plusieurs conférences (novembre 1976, novembre 1977), le colloque (octobre 1978) de la FEN, avec la participation des confédérations syndicales (CGT, CGT-FO, CFDT) pour l’ouverture du service public à la formation continue des adultes, le colloque de la FEN sur la décentralisation de l’État et les collectivités locales. Il présenta le rapport préliminaire au colloque du CNAL (octobre 1980) sur la défense des droits de l’enfant et rédigea le numéro spécial de L’Enseignement public (janvier 1981) sur le Centenaire des lois scolaires de la République. Il représenta aussi la FEN dans l’organisation des conférences avec l’Union générale des travailleurs algériens (1975, 1978) et dans la conférence internationale (octobre 1975) avec la CGT, la CFDT et l’ensemble des organisations de travailleurs immigrés pour la défense de leurs droits.

En mai 1981, le gouvernement chargeait Alain Savary*, ministre de l’Éducation nationale, d’édifier le « service public unifié et laïque de l’Éducation nationale » annoncé par François Mitterrand. « Pour la FEN, le SNI, le CNAL, se trouvait en jeu tout le sens de leur combat historique pour la laïcité de la République et une école émancipatrice et rassembleuse de la jeunesse », selon Astre. Dans L’Enseignement public, dans les meetings, au congrès d’Avignon (février 1982), dans son rapport du débat central consacré au Centenaire des lois laïques et à la nationalisation du service public, il appelait toutes les parties prenantes dans le domaine de l’éducation à œuvrer au “dépassement“ du conflit scolaire. Écartant la seule abrogation des lois antilaïques, il proposait, à l’ensemble des parties prenantes, de bâtir un service public laïque, à gestion tripartite accueillant pour tous. Le congrès, rappelant cette exigence de la FEN et du CNAL, demandait au législateur de poser sans tarder le principe de l’unification, en ménageant tous les délais nécessaires à la négociation des modalités de sa mise en œuvre.

Cette « ligne officielle se trouva contrecarrée discrètement » auprès du président de la République et du gouvernement par le secrétaire général du SNI, Guy Georges* qui donnait la priorité à la revalorisation de la situation des instituteurs et ne demandait que l’abrogation de la loi Guermeur, ce qui revenait à accepter le maintien du pluralisme scolaire. Selon Astre, « cette division au sommet du camp laïque ne pouvait qu’inciter le Président à renoncer, dès la décision du conseil des ministres, le 4 août 1982, à l’unification laïque puis à faire des concessions à la hiérarchie catholique, qu’il fallut tenter de contenir, avec le soutien du Premier Ministre, Pierre Mauroy*, devant l’Assemblée nationale. »

À l’automne 1983, le CNAL, après le départ de Guy Georges, condamna le projet Savary, et, le 8 novembre, les trois responsables de la FEN, Jacques Pommatau*, Jean-Claude Barbarant* et Astre demandèrent son retrait au Président. Le Premier Ministre prit alors en charge le dossier, « mais le temps de l’unification était passé ». Astre s’employa, avec la FEN et le CNAL, à obtenir certains « redressements » du projet de loi scolaire, pour éviter que les laïques se trouvent contraints d’affronter le gouvernement. Après l’adoption du texte amendé par l’Assemblée nationale et les deux grandes manifestations populaires en faveur de l’École publique et en faveur de l’Enseignement privé, Mitterrand retirait la loi, le 12 juillet 1984. Le ministre de l’Éducation nationale et le Premier Ministre démissionnaient. « En pérennisant le pluralisme scolaire, le Président infligeait aux forces démocratiques attachées à la laïcité une défaite historique », selon Astre qui condamna, alors qu’il prenait sa retraite, ce « revirement du pouvoir de Gauche » et plus encore ce qu’il considérait de la part de certains dirigeants syndicalistes comme une « trahison ».

En 1980, Astre prit en charge, après Robert Chéramy*, le secteur économique et représenta la FEN au Conseil économique et social, ainsi que, après 1981, aux commissions de préparation du Neuvième Plan. Lors de la réforme du CES, au printemps 1984, il obtint quatre représentants, au lieu d’un seul, pour la FEN et entra au bureau du Conseil jusqu’à l’automne 1985.

Astre, favorable aux nationalisations et à la relance du premier gouvernement Mauroy, fit exprimer en 1983 par le Conseil national de la FEN son refus de l’austérité imposée aux travailleurs. Plus tard, hostile aux dérives libérales de l’Acte unique, il s’opposa au traité de Maastricht. Pendant cette période, il contribua à développer dans la FEN l’information et les analyses économiques.

L’Institut de recherches économiques et sociales, organisme « au service du mouvement syndical des travailleurs », créé en juin 1982, par les six centrales syndicales (CFDT, CGT, CGT-FO, CFTC, CGC, FEN), et cogéré par elles, devait impulser, grâce au financement public, l’effort de recherches du mouvement syndical français. Astre fut son premier président. Durant quatre années, il s’employa à son édification, au développement de ses activités propres, à la mise en place de l’Agence d’objectifs appelée à valider et à financer les travaux de chaque centrale.

Simultanément Astre dirigea le Département Recherches, créé par la FEN, qui devint, à la fin de 1984, avec les départements Histoire, Documentation, Formation, le Centre Fédéral dont il fut le secrétaire général jusqu’en 1989. Grâce au concours de chercheurs, de nombreux travaux de recherches publiés, accompagnés de colloques, furent menés à bien sur de grands enjeux de société ou sur d’autres questions actuelles du système éducatif. Parmi les publications, citons : L’Internationale du travail face à l’internationale du capital, La protection sociale : quel financement à long terme ?, Les mutilations sexuelles de fillettes africaines d’âge scolaire en France aujourd’hui, Le Féminisme et ses enjeux, Sciences de la vie et droits de l’homme, La révolution informatique et le système éducatif.

En 1992, lors de l’éclatement de la FEN, Astre demeura proche de ses dirigeants. Alors que l’affrontement entre Unité et Action - SNET.AA - courant de L’école émancipée et la majorité UID atteignit son paroxysme au congrès de Clermont-Ferrand, il contesta la stratégie « provocatrice » d’Unité et Action, mais il désapprouva l’éviction du SNES par les dirigeants UID dont, estimait-il, « la mission syndicale première était d’assurer l’unité et la pérennité de la FEN ». Il tenta de persuader ses camarades UID que l’unité de la FEN pouvait être maintenue et que sa vie interne pouvait se débloquer si des bases démocratiques étaient ré-instituées pour sa gestion en ouvrant l’exécutif fédéral aux responsables des principaux syndicats nationaux. Une telle perspective fut refusée et l’exclusion du SNES et du Syndicat national de l’éducation physique provoqua le regroupement des militants Unité et Action, École Émancipée, d’une partie des UID du SNES et du SNET.AA, dans la Fédération syndicale unitaire. « Au nom même des principes fondateurs de la FEN unitaire, indépendante et démocratique », Astre demeura membre du syndicat qu’il avait contribué à fonder en 1966. Il s’en expliqua au congrès du SNES de Bourg-en-Bresse (fin 1993), dans une lettre aux militants UID de la FEN et, en janvier 1994, dans un article de Politis-La Revue.

Au sein de la FSU qui conserva les structures de la FEN avec la représentation des tendances tout en les améliorant par l’accès de celles-ci et des syndicats à l’exécutif et par l’obligation du vote à la majorité qualifiée afin d’éviter la domination d’un courant ou d’un syndicat, Astre fidèle à son orientation première, se trouvait en position minoritaire. Il proposa la création d’un Institut d’histoire et de recherches qu’il présida durant quatre ans. Ce dernier publia plusieurs travaux assortis de colloques, lança une revue Nouveaux regards, dont un numéro spécial sur le mouvement social de décembre 1995 permit la confrontation des divers acteurs. Il créa un séminaire avec la participation d’historiens et de militants des diverses tendances, sur l’histoire de la FEN. Il continua comme président d’honneur à participer à ses activités. En outre, il poursuivit sa participation aux travaux du groupe de recherche sur l’histoire du syndicalisme enseignant et universitaire organisé, depuis 1981, par la FEN, le Centre de recherches d’histoire des mouvements sociaux et du syndicalisme (devenu Centre d’histoire sociale du XXe siècle) de l’Université de Paris I, le Centre national de la recherche scientifique. De même, il fit toujours partie du jury du prix Maitron.

Astre participa à d’autres activités plus ou moins liées à ses responsabilités syndicales successives : secrétaire-trésorier de Centre Info, administrateur de l’Institut de coopération sociale internationale, animation de Recherches sociales et syndicales (RESSY) qui organisa notamment un colloque « Un seul syndicat pour les salariés ? Bilan et perspectives » (Sorbonne, 22-23 septembre 1995) dont les actes furent publiés l’année suivante par les éditions Syllepse.

Politiquement, Astre se situait depuis la Libération « dans la gauche du mouvement socialiste ». Membre du Parti socialiste SFIO jusqu’en septembre 1958, « c’est principalement par le syndicalisme unitaire et émancipateur de la FEN » qu’il put « œuvrer dans le sens de mes convictions socialistes. »

En 1953, Astre prit position contre la Communauté européenne de défense. A partir de 1955, dégagé de ses responsabilités syndicales, secrétaire adjoint de la fédération socialiste SFIO du Calvados (début 1956-septembre 1958), il participa aux conseils nationaux et congrès du parti où il défendit la liberté d’affiliation syndicale des socialistes, s’opposa à la politique algérienne de Guy Mollet et rejoignit la minorité regroupée autour d’Édouard Depreux. Au Congrès d’Issy-les-Moulineaux, en septembre 1958, hostile au soutien de Guy Mollet à de Gaulle, il participa à la création du Parti socialiste autonome et fut élu à sa commission exécutive nationale. Il s’en retira à Pâques 1960 puisqu’il avait repris une responsabilité nationale dans le syndicalisme enseignant. Il approuva l’adhésion de Mendès-France, s’opposa à celle de Mitterrand et plaida pour la fusion avec l’Union de la gauche socialiste et Tribune du communisme qui donna naissance à Pâques 1960 au Parti socialiste unifié auquel il n’adhéra qu’une année. L’année précédente, il avait conduit aux élections municipales de Lisieux une liste socialiste élargie. Il fit partie du collège de rédaction de la revue La Nouvelle Revue marxiste, dirigée par Pierre Naville (voir ce nom) à partir de juin 1961 qui eut une vie éphémère.

Revenu au Parti socialiste SFIO réformé par Savary en 1970 après le départ de Guy Mollet du secrétariat général, Astre rejoignit en 1971 le Parti socialiste créé lors du congrès d’Épinay dont il approuvait le choix stratégique de l’Union de la Gauche. Il s’interdisait comme dirigeant syndicaliste d’interférer dans les confrontations internes du Parti. Ses responsabilités syndicales sur le terrain des libertés le conduisirent à un « dialogue, parfois conflictuel, mais étroit et constructif » avec le PS et son premier secrétaire.

En mai 1974, pour l’élection présidentielle, Mitterrand appela Astre à la direction de son Comité national de soutien. Il accepta en indiquant qu’après la campagne il reviendrait à la direction de la FEN. Il demeura après la campagne proche des responsables socialistes. Il prit, en janvier 1975, une certaine distance avec le premier secrétaire. Ayant organisé avec lui, à la demande d’André Henry et de Guy Georges, deux rencontres secrètes pour établir leur liaison permanente, il refusa pour sa part, par « souci d’indépendance syndicale », la proposition de Mitterrand de devenir son représentant personnel auprès du secrétaire général de la FEN.

Dans le cadre de ses responsabilités syndicales, Astre contribua au soutien public de la FEN à l’Union de la Gauche et entretint des relations suivies avec l’ensemble des forces politiques et syndicales favorables à l’union. Avant le premier tour de l’élection présidentielle, il signa dans L’Enseignement public (avril 1981) un article consacré à la laïcité sous le titre « Un enjeu pour l’immédiat ». Après mai 1981, le lien de la fédération avec le gouvernement de Gauche était étroit mais « le départ ambigu », selon Astre, d’André Henry comme ministre, ébranla la direction de la FEN et renforça la tutelle du SNI. Demeurant en charge des secteurs économique et laïque de la FEN, Astre exprimait des critiques à l’égard du tournant de la politique économique et sociale du printemps 1983. En octobre 1983, il condamna, avec la FEN et le CNAL, le projet Savary de réforme du statut scolaire.

Après 1984, Astre, proche au Parti socialiste des courants de Poperen* et Chevènement*, y plaida en 1990, à la veille du congrès de Rennes, ainsi que dans divers cercles et colloques, pour une réforme des institutions de la Cinquième République et « l’avènement d’une véritable démocratie parlementaire, condition nécessaire de la réhabilitation de la Politique. » Il fut aussi un des animateurs du comité « Laïcité-République » et participa à la fondation du cercle Condorcet (Ligue de l’Enseignement).

En octobre 1987, membre de la forte délégation française représentative des principales organisations politiques, syndicales, religieuses, associatives etc…, invitée à Moscou par le président Gorbatchev pour découvrir la Perestroïka et en débattre publiquement, Astre fut un des porte parole français dans la discussion avec les représentants soviétiques sur la réforme de la justice et du code pénal.

Hostile à la guerre du Golfe, membre de la direction du mouvement « Refondations » créé le 16 avril 1991, Astre participa aux négociations qui échouèrent avec le Mouvement des Citoyens, les Verts, les refondateurs communistes et la LCR pour la constitution d’une liste commune de la Gauche critique pour les élections européennes de juin 1994. Demeuré membre du Parti socialiste, malgré son désaccord sur les institutions et sur « certaines dérives social-libérales », il militait contre « la logique capitaliste de la mondialisation » et contre « les fondements libéraux du traité de Maastricht qui détournaient la nécessaire intégration européenne des voies de la démocratie politique et sociale ». Il adhérait notamment au mouvement ATTAC.

Louis Astre, élevé dans le monde des instituteurs de la République laïque, apparaît comme un socialiste d’esprit libertaire, marqué par le Front populaire et la guerre, formé dans le creuset enthousiasmant de la Libération, alliant démarches syndicales et politiques dans la perspective d’une émancipation des peuples. Ancrées dans la majorité autonome et les valeurs fondatrices de la FEN, ses analyses se réclamaient de l’indépendance et de l’unité du syndicalisme enseignant dans une perspective de réunification du mouvement syndical des travailleurs. Très tôt permanent, sa recherche de convergences n’entamait pas la fermeté de ses convictions qui l’opposèrent fréquemment aux orientations du courant Unité et Action et l’amenèrent à des désaccords avec certaines positions majoritaires. La majorité autonome le maintint à la direction de la FEN pendant une trentaine d’années. Cette confiance donne d’autant plus de signification à sa condamnation de l’éclatement de la Fédération en 1992 et à son passage, avec son syndicat, le SNES, à la FSU. Sa trajectoire politique, à l’image de son parcours syndical, apparaît, elle aussi, marquée par sa fidélité aux raisons profondes de son engagement socialiste.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article10321, notice ASTRE Louis, Marcel par Jacques Girault, version mise en ligne le 10 octobre 2008, dernière modification le 3 janvier 2018.

Par Jacques Girault

[IRHSES]
[IRHSES]

SOURCES : Arch. Nat., 581AP/119. — Archives de la FEN et de l’IRHSES (A. Dalançon). — Presse syndicale et nationale. — Renseignements fournis par l’intéressé. — Sources orales. — Jérôme Letournel, Socialisme et socialistes dans le Calvados des origines à la fin du XXe siècle (1864-1998), thèse, Université de Caen, 2013, p. 603, 609-610, 615-616.

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