MONTÉHUS Gaston [BRUNSWICK Gaston, Mardochée, dit]

Par Pierre Bonet, Julien Lucchini

Né le 9 juillet 1872 à Paris (Xe arr.), mort le 31 décembre 1952 à Paris (XVe arr.) ; chansonnier et interprète populaire, figure de la chanson antimilitariste avant son ralliement à l’Union sacrée, auteur de Gloire au dix-septième ; franc-maçon ; militant SFIO dans l’entre-deux-guerres et à la Libération.

Fils d’Aurélie, Caroline Sollot, sans profession, et d’Abraham, Albert Brunswick, négociant selon l’acte d’état civil mais présenté par certaines sources comme cordonnier, Gaston Montéhus grandit dans le Xe arrondissement de la capitale, au sein d’une famille juive très nombreuse (il était l’aîné d’une fratrie de vingt-deux enfants). Longtemps, Montéhus présenta son père comme un ancien communard, mais la participation d’Abraham Brunswick au soulèvement parisien de 1871 n’est pas attestée. Par ailleurs, il ne semble pas que l’atmosphère familiale soit à l’origine des opinions et des prises de position ultérieures de ce fils aîné.

Montéhus paraît avoir eu une jeunesse normale, mais il n’aimait pas les études et ne se présenta pas au certificat d’études. Son goût pour la chanson ne le porta pas à étudier la musique et il fit toujours appel à des compositeurs pour orchestrer ses œuvres. Le chansonnier, dans des notes manuscrites, situe ses débuts en 1887 au cours d’une cérémonie en l’honneur de la Commune en présence de Jean Allemane, Louise Michel et Jean-Baptiste Clément. Le fait semble néanmoins improbable.

De 1892 à 1896, Montéhus fut tambour au 153e régiment de ligne à Toul (Meurthe-et-Moselle). Il y fit preuve de dispositions musicales et écrivit pendant son service plusieurs chansons sur l’armée : Aux camarades du 153e, Souvenirs d’un vieux tambour, éditées en 1901. Il quitta le régiment en pleine affaire Dreyfus et, deux ans plus tard, se présenta aux élections législatives du 8 mars 1898 à Châlons-sur-Marne (Châlons-en-Champagne, Marne) sous l’étiquette « Républicain indépendant », sans toutefois être élu. Obligé de quitter la ville du fait de l’antisémitisme, il parcourut le nord de la France et la Normandie avant de s’installer de nouveau à Paris, à la fin de l’année 1900.

C’est alors que commença la carrière artistique de Montéhus. Il fit ses débuts aux « Folies Rambuteau », où il créa le personnage du « soldat humanitaire », donnant à entendre les souffrances endurées à la caserne par les jeunes conscrits. En 1901, embauché par la direction des « Ambassadeurs », il y fit scandale en interprétant des chansons antimilitaristes auxquelles la clientèle du lieu – essentiellement bourgeoise – était peu habituée. La presse d’extrême droite se fit l’écho de la soirée et mena une véritable campagne à l’encontre de Montéhus. Ainsi, La Libre Parole, organe antisémite de Drumont, écrivit : « Avant-hier, le public a été obligé de faire sa police lui-même et de siffler et de huer un juif du nom de Brunswick qui éructe […] sous le pseudonyme de Montéhus, des infamies à l’égard des chefs de l’armée française. » Des échauffourées éclatèrent lors des représentations, mais l’incident joua en faveur de la renommée de Montéhus, qui se trouva des défenseurs auprès du journal l’Aurore dans lequel Urbain Gohier fit l’éloge du chanteur : « Un artiste a surgi, qui se voue avec beaucoup d’ardeur à chanter la pitié, la fraternité, la haine de la guerre, les souffrances du soldat, l’horreur de la caserne. Il s’appelle Montéhus. » Les incidents des « Ambassadeurs » ne furent pas les seuls et lorsqu’en 1912, Montéhus se produisit à « l’Alcazar » de Tours (Indre-et-Loire), des bandes nationalistes tentèrent de contraindre le responsable de l’établissement à déprogrammer le chanteur, sans succès.

Cette même année 1902, Montéhus fut admis à la loge maçonnique de l’Union de Belleville, du Grand-Orient de France. Il allait rester lié à la franc-maçonnerie le restant de sa vie, passant compagnon puis maître en 1908, avant d’intégrer, en 1931, la loge Étoile de la Vallée à Eaubonne (Seine-et-Oise, Val-d’Oise), puis les loges Eleusis et La Semance.

Montéhus situa ultérieurement son adhésion à la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO) en 1905, mais le fait n’est pas avéré et le répertoire du chanteur incitait davantage, en ce début de siècle, à la résignation qu’à l’action et à la révolte, comme dans la chanson T’as p’t’être raison (1901) : « Vas mon p’tit gars, vas mon p’tit gars / Il faut marcher au pas. » D’autres chansons, comme Pas déserteur (1901) se faisaient d’ailleurs l’écho du patriotisme : « Vends ta chair, vends ta caresse / Moi la mienne est pour le drapeau. »

Toutefois, les positions de Montéhus évoluèrent ensuite vers une révolte croissante, et son répertoire s’en ressentit. Il s’était rapproché de certains membres de la rédaction de La Guerre sociale et, dans les années qui suivirent, écrivit certains de ses plus grands succès. Alors qu’en 1907, la révolte des vignerons du Midi contre le gouvernement Clemenceau faisait rage, des soldats du 17e régiment d’infanterie s’étaient mutiné en juin contre leur hiérarchie qui leur ordonnait de réprimer les manifestations. Montéhus se fit le chantre de cette fraternisation, immortalisant l’événement dans ce qui devint sans nul doute sa plus célèbre création : Gloire au dix-septième. Selon les souvenirs de Léo Campion, à l’occasion d’une cérémonie d’hommage à la Commune se tenant au Mur des Fédérés, Montéhus entonna cette même chanson, repris en chœur par la foule. Il écrivit par la suite d’autres chansons véhémentes qui firent date : On est en République (1908), La Grève des mères (1910) ou encore La Jeune Garde (1911).

Les années 1910-1914 marquèrent son apothéose : on le vit sur de nombreuses scènes, il participait aux manifestations et meetings organisés par la SFIO. C’est l’époque où Lénine, alors à Paris, venait l’entendre chanter à Belleville et lui proposa même de chanter pour les révolutionnaires russes. « J’étais le camarade de Lénine », écrivit-il plus tard avec emphase. La fréquentation du révolutionnaire russe en exil fut également rapportée par Léo Campion, ce dernier ajoutant en l’affirmant pour véridique une anecdote selon laquelle Montéhus aurait donné à son ami alors désargenté sa montre pour qu’il puisse la revendre. Et le même Campion d’ajouter : « Plusieurs années après […] Montéhus reçut, de la part du président du Conseil des commissaires du peuple de l’Union des républiques socialistes soviétiques, une magnifique montre en or, en remplacement de celle qui était restée au Mont de Piété. » Le chanteur, à cette époque, avait une haute idée de sa mission. L’une des affiches de publicité qu’il réalisa pour sa pièce La Barricade (1910) précisait : « Ouvrier, tu sortiras moins résigné. » Il revendiquait le fait que son style et son vocabulaire correspondaient exactement à la sensibilité populaire. « J’écris comme le peuple parle, c’est pourquoi il me comprend », écrivit-il. Pour faciliter son audience, il ne fit cependant pas appel jusqu’en 1914 à des airs déjà connus, mais travailla en collaboration avec les compositeurs Chantegrelet, Doubis, Jeunil, Saint-Gilles, Krier.

Lorsqu’éclata la Première Guerre mondiale et que les dissensions allèrent croissante entre opposants et partisans de la guerre, Montéhus suivit Gustave Hervé dans le ralliement à l’Union sacrée. Dans La Guerre sociale du 6 août 1914, il écrivit ainsi « Je suis comme vous un patriotard internationaliste » avant de reprendre à son compte l’Internationale d’Eugène Pottier : « Battons-nous et demain / L’Internationale sera le genre humain » (La Guerre finale). S’étant fait le défenseur des soldats blessés au front, il créa une œuvre des « marraines de guerre » en 1916, avec quelque succès. Convaincu, à l’issue du conflit, que l’entente d’Union sacrée pouvait perdurer, il écrivit, dans Pour les orphelins : « Puisqu’on a fait l’Union sacrée / Entre riches et purotains / Puisqu’ils ont au fond des tranchées / Pu vivre la main dans la main / Pourquoi donc après cette guerre / Entre nous ne pas vivre en paix ? »

Déçu, il tenta de reprendre son ancien répertoire, mais il fut boudé par le public. Il connut alors une longue traversée du désert, jusqu’en 1936 lorsque, enthousiasmé par le Front populaire, on le vit réapparaître sur scène avec des œuvres comme Frente popular ou Vas-y Léon (en soutien à Léon Blum) et des pièces comme La mort de Salengro.

Durant la Seconde Guerre mondiale, il connut une vie particulièrement difficile, la Sacem, du fait de ses origines, ne lui payant plus ses droits d’auteur. À la Libération, il créa Le chant des gaullistes et plusieurs drames dont L’évadé de Büchenwald.

Montéhus fut ensuite nommé grand électeur de la SFIO et, en 1947, Paul Ramadier lui remit la Légion d’honneur. Il continua de faire quelques tournées, chanta dans les fêtes du Parti socialiste et mourut en décembre 1952. Il fut incinéré au Père-Lachaise.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article102899, notice MONTÉHUS Gaston [BRUNSWICK Gaston, Mardochée, dit] par Pierre Bonet, Julien Lucchini, version mise en ligne le 12 février 2017, dernière modification le 8 octobre 2018.

Par Pierre Bonet, Julien Lucchini

Le Chant des Jeunes gardes, paroles de Montéhus, musique de Saint-Gilles.

ŒUVRE : Montéhus dans ses œuvres satiriques, sociales et humanitaires, quatre volume, Paris, 1909-1910. — Recueil de chansons humanitaires de Montéhus, Paris, 1910. — Chants de la Grande Guerre, Paris, s.d. — Les lunettes, 1910. — La conscience du gendarme, Paris, 1906. — La nappe 1906. — Un curé qui tourne bien, Paris 1906. — Petits formats et partitions conservés à la Bibliothèque nationale.

SOURCES : P. Bonet, Les Sentiments et les revendications des classes laborieuses en France au travers des chansons de Gaston Montéhus : 1895-1920, DES, 1968, Sorbonne, CHS.— F. Vernillat et P. Barbier, Histoire de France par les chansons, t.. III, 1961. — Léo Campion, Le drapeau noir, l’équerre et le compas., Wissous, 1978. — Les Hommes du jour, n° 245, 25 septembre 1912. — Le Crapouillot, n 37, mai 1957. — Je chante magazine.

ICONOGRAPHIE : Les Hommes du jour, n° 245, 25 septembre 1912. — Le Crapouillot} n° 37, mai 1957. — Film {Paris 1900}, Nicole Vedrès.

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